Le Paquebot immobile, de Philippe Curval

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un nouveau roman de Philippe Curval, j’ai nommé

Le Paquebot immobile


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions La Volte, que je remercie pour l’envoi du roman !

Philippe Curval est un auteur français né en 1929. Il écrit de la science-fiction, mais ses romans touchent parfois à ce qu’on appelle la littérature « blanche » ou « générale ». Il est une figure majeure de la SF française, et a contribué à la légitimer auprès du public, en plus d’avoir aidé à la mettre en place avec d’autres auteurs et éditeurs comme Gérard Klein ou Jacques Sternberg. Il a publié énormément de récits et de travaux critiques depuis la fin des années 1940, et a même contribué à des revues de science-fiction comme Fiction ou Satellite, qui font partie des premières revues de science-fiction française.

En tant qu’auteur, Philippe Curval a publié plus d’une trentaine de romans et plus d’une centaine de nouvelles. Ses derniers romans, dont Black Bottom et la novella Un souvenir de Loti ainsi que son dernier recueil de nouvelles, On est bien seul dans l’univers, sont publiés aux éditions La Volte. Le Paquebot immobile est paru en Octobre 2020 chez le même éditeur.

En voici la quatrième de couverture :

« D’une utopie à une dictature, il n’y a qu’un pas à franchir : le nouveau roman de Philippe Curval est-il vraiment une comédie, une farce philosophique ?

Septième continent construit avec les matériaux de l’île poubelle, plastiques agglomérés, déchets de l’humanité, voilà le Paquebot immobile. Une utopie libertaire créée à force d’imagination par des pacifistes lassés des turpitudes du monde. Une nation ultra moderne, riche de l’exploitation de technologies surprenantes. Trente ans après la naissance du Paquebot, Pairubus profite de la disparition de Robur, le guide spirituel de l’île, pour s’imposer à une population de Paquiennes et Paquiens pétrifiés par le bonheur, ou en proie à des querelles idéologiques. Sur les vestiges d’un tsunami dévastateur, il organise une tyrannie mortifère. Les fondateurs, aux noms issus des héros de Jules Verne, tentent de coordonner la résistance. Dès lors s’engage un combat à armes inégales dans un univers en reconstruction, transcendé par une myriade d’innovations, aux décors toujours plus insolites. D’autant plus qu’il faut convaincre les membres de communautés extravagantes, Végéludes, Athéoristes, Piloufaciens. Et délivrer de Pairubus la mystérieuse Véra, sa captive, son fétiche. »

Mon analyse du roman traitera d’abord de la manière dont l’auteur met en scène une utopie science-fictive, puis je m’intéresserai à la manière dont il perturbe son utopie et suscite des échos littéraires.

L’Analyse


Science-fiction et utopie


Le Paquebot immobile se déroule dans un futur plutôt proche, qui suscite des échos tout à fait crédibles avec la situation géopolitique et sociale actuelle. À travers l’évocation du passé et du parcours de ses personnages, dont Véra, Gaon, Servadac, ou de Dolly Branican, Philippe Curval décrit un monde en proie à la montée des sectes et du fascisme, avec les antagonistes du récit, qui sont les Aventuriers du ciel, la désinformation, mais aussi les guerres, les fractures sociales et les catastrophes environnementales. Les personnages qui vivent sur le Paquebot ont ainsi tous traversé des zones de conflit et des expériences traumatiques, puisque Véra a vu son père se faire tuer à Pangandaran à Java parce que ce dernier voulait créer une réserve naturelle, Dolly a vécu dans un environnement social particulièrement défavorisé et violent, Gaon et Servadac se sont engagés comme soldats lors de conflits territoriaux mettant en scène des nations qui cherchent à étendre leur territoire au détriment de la souveraineté de certaines populations et états, en se servant parfois d’armes expérimentales fournies par d’autres puissances.

Face à la situation mondiale particulièrement abominable, un groupe de personnes fondé par un certain Robur (la référence à Jules Verne est explicite, j’y reviendrai) ont décidé de créer une utopie libertaire, c’est-à-dire qui un système sociale prône une liberté absolue fondée sur la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant d’institutions fondées sur ce principe, sur un continent artificiel, à savoir le vortex de déchets qui se trouve dans le Nord de l’Océan Pacifique. Politiquement, l’utopie des Paquiens rejette ainsi toute forme d’autorité véritablement centralisée et fonctionne (en théorie, du moins) comme une démocratie directe, et elle rejette supposément les formes autoritaristes de gouvernement. Cependant, comme sa surface s’avère limitée, il est interdit de procréer, et la population est recrutée par les fondateurs pour maintenir un niveau correct de population. On observe par les descriptions architecturales, parfois particulièrement inventives, que la population paquienne est véritablement libre.

L’utopie Paquienne se constitue grâce à des moyens science-fictifs. Le vortex de déchets est tout d’abord transformé en une surface habitable en le transformant en « plastifrost », une masse compacte qui flotte et reste stable grâce à un arrimage aux fonds marins. L’auteur décrit d’autres technologies utilisées par les Paquiens, avec les « folios », qui sont des ordinateurs évolués permettant la communication et la recherche de données, les « interfaces » qui permettent une communication d’esprit à esprit, mais aussi des véhicules « agrav », c’est-à-dire volants. On remarque que la technologie et le mode d’organisation de l’utopie permet aux Paquiens de jouir d’une vie épanouie et retirée du monde, en autarcie complète, autosuffisante grâce à des fermes à viande artificielle, donc qui ne nécessitent pas de tuer des animaux, une agriculture saine, et des exports de technologies brevetées par la population intellectuelle paquienne. On remarque également que l’utopie dispose de l’autonomie numérique, ce qui lui permet de ne pas être hackée, espionnée, ou de voir ses secrets industriels fuiter. La création d’une utopie dans le roman passe donc par la création d’un cadre autonome et politiquement libéré de l’autoritarisme, mais particulièrement fragile car exposée aux dangers du monde extérieur, comme dans Résolution de Li-Cam, mais aussi aux dissensions internes, de la même manière que dans Trop Semblable à l’éclair et Sept Redditions d’Ada Palmer.

Les Paquiens ont également crée des êtres artificiels mécaniques et animaux, avec les « gonzos  », les « cubanas » et les « agéems ». Cependant, ces êtres artificiels, notamment les gonzos et les cubanas, soulèvent des questions éthiques. En effet, Les gonzos et les cubanas sont des « clones de récupération dont le cerveau a été inforganisé », ce qui signifie qu’il s’agit d’êtres organiques qui ont été dépossédés de leur esprit pour servir d’auxiliaires aux Paquiens dans leurs travaux. On peut alors les considérer comme des esclaves, puisqu’ils sont en partie humains, ce qu’on observe dans le fait qu’ils peuvent ressentir des émotions et acquérir une autonomie. On peut donc les voir comme des travailleurs mécaniques réduits en esclavage, ce qu’on remarque une fois que Pairubus, le dictateur qui règne sur le Paquebot, les reprogramme pour servir de police répressive et corvéable, alors qu’ils peuvent ressentir des émotions et devenir autonomes. Leur possible indépendance les oppose alors aux QAI (pour Quantic Artificial Intelligence), des créatures de nature hybride, entre humain et machine, qui peuvent prendre des décisions seules, mais qui restent assez limitées et dépendantes des ordres qu’elles ont reçus. Les Paquiens ont également crée des formes de vie animales avec les agéems, qui sont des croisement improbables d’espèces qui ne peuvent pas se reproduire entre elles, avec notamment des hybrides « d’anaconda et de hérisson, de rhinocéros nain et de chat, du chien avec le pangolin », ou, à l’image de « Cochouine », qui accompagne le personnage de Frenchy, « de cochon noir et de fouine » (oui oui).

Sans rentrer dans les détails, un autre des éléments science-fictifs du roman de Philippe Curval est la capacité de Véra, l’un des personnages principaux à prévoir l’avenir de manière incontrôlée. Elle peut en effet anticiper les événements à quelques secondes près sans véritablement pouvoir interférer avec eux. Ce pouvoir la condamne donc à être une observatrice de la fatalité qui s’accomplit, même alors lorsqu’elle devient la « gardienne du temps » de Pairubus, puisqu’elle préserve la cause directe de la déliquescence politique du Paquebot.

Perturbation de l’utopie et échos littéraires


Philippe Curval sème des références littéraires à des œuvres et des formes littéraires plus anciennes dans Le Paquebot immobile. Les romans de Jules Verne hantent ainsi le récit, puisque les noms des fondateurs de l’utopie correspondent à des titres de romans verniens, avec Robur de Robur le conquérant, Antifer des Mirifiques aventures de maître Antifer, Servadac de Hector Servadac, et Aronnax de Vingt mille lieues sous les mers, par exemple. L’auteur affirme également que la construction du continent sur lequel vivent les Paquiens renvoie au roman L’île à hélice de Jules Verne.

Ces références à Verne peuvent se justifier dans le volonté de placer la science au centre d’un progrès bénéfique à l’humanité entière dans le cadre de l’utopie, et donc d’ancrer le récit dans une science-fiction plutôt optimiste, par opposition à une certaine Catherine Dufour ou un certain Jean Baret, par exemple. Cela peut également expliquer l’optique du roman, qui choisit de se concentrer sur le Paquebot et ses habitants plutôt que le monde extérieur, qui apparaît de plus en plus dévasté, comme le montre la dernière partie du roman, qui met en scène le rescapé d’une apocalypse nucléaire qui se réfugie chez les Paquiens. D’autres récits de SF française font référence à Jules Verne. Ainsi, La Voie Verne de Jacques Martel est également construit sur une référence à Jules Verne pour créer un récit de science-fiction optimiste, tandis que la nouvelle « « The Incredible dream machine ou La Machine à remonter les rêves » de Jacques Barbéri dans le recueil L’homme qui parlait aux araignées met en scène l’auteur pour établir une analogie entre l’inconscient et les fonds marins.

Le roman semble également faire référence à la pièce Ubu Roi d’Alfred Jarry à travers le personnage de Pairubus, dont le nom rappelle le personnage de Père Ubu. Ses ambitions mégalomanes et la démesure du gouvernement autoritaire qu’il instaure après en avoir chassé les fondateurs ainsi que son inaction face aux problèmes qui surviennent sous son autorité peuvent également rappeler le personnage créé par Alfred Jarry. À noter que l’auteur est l’un des personnages de l’une des novellas des Affaires du Club de la Rue de Rome d’Adorée Floupette, que je vous recommande vivement. Les titres des chapitres, qui forment des phrases assez longues résumant l’action qui s’y déroule, avec par exemple « Dans lequel on voit que les corbeaux sont d’étranges inquisiteurs » et « Où Véra revoit les circonstances de son naufrage », évoquent quant à eux les titres de certaines fictions du XVIIIème siècle, Candide de Voltaire par exemple. La dernière partie du roman, qui met en scène le journal du capitaine Trouville, renvoie également à cette époque, avec la littérature des voyages, celle du Journal de Bougainville par exemple. Cette dernière partie montre d’ailleurs, en confrontant l’utopie paquienne au monde extérieur, comment la corruption peut s’étendre sur un territoire utopique à cause d’interventions externes.

Philippe Curval mobilise également une référence au genre de la sotie, une pièce théâtrale médiévale satirique qui s’appuie sur un présupposé qui veut la société soit peuplée de fous. Cette folie peut en effet se remarquer dans le comportement des adeptes des Aventuriers du ciel, qui se suicident en se projetant dans l’espace grâce à des canons (oui oui), ou dans les sectes déjà présentes sur le continent utopique. Ainsi, Végéludes vivent fusionnés à des végétaux, les Athéoristes cherchent à prouver l’existence ou l’inexistence de Dieu, et les Piloufaciens prennent toutes leurs décisions en jouant à pile ou face.

L’auteur affirme dans la vidéo de présentation du roman qu’il cherchait à « montrer comment une utopie peut se décomposer quand chacun a une idée différente de l’utopie », ce qu’on observe d’une part dans le nombre de sectes au sein du Paquebot, mais aussi dans le fascisme et le sectarisme de Pairubus. En effet, suite à des incidents que je ne dévoilerai pas, le continent est séparé en deux parties. L’une se trouve sous la coupe de Pairubus, qui amène les habitants (appelés les Naufragés) au désespoir pour provoquer leur rejet de l’utopie, puis leur suicide, tandis que les Autonomes, qui se trouvent sur l’autre moitié du continent, rebâtissent l’utopie grâce à la coopération, tout en mettant en œuvre des moyens de réunir le continent et de vaincre Pairubus. À ce titre, la multitude de péripéties que vivent Véra, Gaon et leurs compagnons montrent les ravages que cause Pairubus, mais aussi les dissensions entres les différents groupes de l’île, et parfois entre les fondateurs.

Le mot de la fin


En 2018, Philippe Curval avait publié Un souvenir de Loti, qui mettait en scène une utopie spatiale merveilleuse sur tous les plans.

Avec Le Paquebot immobile, l’auteur créé une utopie plus proche de notre époque, puisqu’elle se situe sur Terre et qu’elle se déroule au sein du vortex de déchets situé dans le Pacifique Nord, réorganisé en un continent de plastifrost pour créer un environnement libertaire et coupé du monde. Cependant, si les Paquiens vivent de manière libre et autosuffisante, conformément aux souhaits de Robur, le fondateur de l’utopie, ils sont confrontés au régime autoritaire de Pairubus après sa disparition.

 Philippe Curval traite du délitement d’une société idéale et de sa reconstruction à travers les aventures de Véra et de Gaon, mais aussi par le biais de multiples références littéraires, de la sotie médiévale à Jules Verne, en passant par la littérature du XVIIIème siècle.

Si vous aimez la plume de Philippe Curval ou observer le fonctionnement d’une utopie, je vous recommande vivement la lecture de ce roman !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de Philippe Curval, Black Bottom, Un souvenir de Loti

8 commentaires sur “Le Paquebot immobile, de Philippe Curval

  1. Ce que tu en dis m’intéresse, je me le note dans un coin, merci (par contre je ne suis pas fan des noms de chapitres qui dévoilent leur contenu avant la lecture, ça a le don de m’agacer 😉 )

    Aimé par 1 personne

  2. bonsoir
    eh les gars salut y en a pas un qui voudrait redécouvrir « cette chère humanité » « l’homme à rebours »de cet immense auteur de la sf française, pour réveiller le role qu’il a joué dans une période pas très faste de la sf française avec l’autre incontournable michel jeury
    bravo pour cette critique
    jean pierre frey

    Aimé par 1 personne

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