Les Pouvoirs de l’enchantement, d’Anne Besson

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un ouvrage qui traite du pouvoir politique des littératures de l’imaginaire.

Les Pouvoirs de l’enchantement : usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, d’Anne Besson


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse. Je remercie chaleureusement Anne Besson de m’avoir envoyé Les Pouvoirs de l’enchantement ! J’ai aussi parlé de cet ouvrage dans une capsule du podcast Mana et Plasma.

Anne Besson est une enseignant-chercheur en littérature comparée. Elle exerce à l’université d’Artois, et est spécialiste des littératures de genre, telles que la Fantasy ou la science-fiction. Elle a dirigé des ouvrages collectifs, tels que Le Dictionnaire de la Fantasy paru en 2018 aux éditions Vendémiaire ou Fantasy et Histoire(s), publié en 2019 chez ActuSF. Elle a également écrit des essais sur les genres de l’imaginaire, avec par exemple D’Asimov à Tolkien : cycles et séries en littérature de genre, publié en 2004 aux éditions du CNRS, La Fantasy, paru en 2007 chez Klincksieck, et Les Pouvoirs de l’enchantement, dont je vais vous parler aujourd’hui, publié en Janvier 2021 aux éditions Vendémiaire.

En voici la quatrième de couverture :

« Le maquillage du Joker a envahi les manifestations de lutte sociale, la cornette des « servantes écarlates » celles de défense des droits des femmes. Une déclaration de J.K. Rowling sur les femmes transgenres a déclenché le courroux des fans de Harry Potter. Quant à Game of Thrones, nombreux sont ceux qui y lisent l’invasion de marcheurs blancs comme une allégorie de la catastrophe climatique à venir.

Indubitablement, les littératures de l’imaginaire, longtemps perçues comme de simples moyens d’évasion, sont devenues un creuset de mobilisation civique, des arènes où se jouent de féroces affrontements militants.

On peut y voir l’affirmation exaltante d’une capacité des fictions grand public : celle de parler de notre époque, pour changer les mentalités ou rêver le futur. Mais ce mouvement va de pair avec une profonde transformation du statut des lecteurs et des spectateurs. Qui vont désormais jusqu’à contester l’autorité de l’auteur sur sa propre création…

Ma chronique de cet ouvrage s’articulera d’abord autour de la manière dont Anne Besson traite de l’histoire politique de l’imaginaire, puis des pouvoirs de la fiction et des littératures de l’imaginaire.

L’Analyse


Histoire politique de l’imaginaire


L’ouvrage d’Anne Besson examine l’histoire politique des genres de l’imaginaire, et la manière dont ils sont politisés par leurs auteurs.

Elle revient ainsi sur certains clichés, malheureusement encore véhiculés aujourd’hui dans le cadre de certaines polémiques récentes, qui veulent par exemple que la science-fiction, puisqu’elle est tournée vers l’avenir, serait progressiste (et donc par extension, de gauche), par opposition à la Fantasy, qui serait tournée vers le passé, et donc conservatrice, (et donc par extension, de droite).

Il va sans dire que cette opposition est particulièrement biaisée et un poil ridicule lorsqu’on sait que l’éditeur John W. Campbell était particulièrement raciste, puisqu’il a notamment écrit un essai en faveur de la ségrégation dans les écoles, et a refusé de publier le roman Nova de Samuel R. Delany, ce que l’auteur explique dans un article intitulé Racism and science-fiction. L’idée que la science-fiction serait par essence progressiste en prend aussi pour son grade quand on observe que Dan Simmons, l’auteur du cycle Hyperion, se rapproche de plus en plus de l’alt-right américaine, ce qu’on peut notamment remarquer dans Flashback, l’un de ses romans récents. Le numéro 102 de la revue Bifrost, consacré à l’auteur, abordera cet aspect de sa carrière.

Du côté de la Fantasy, qui serait conservatrice et réactionnaire par essence, on trouve pourtant des auteurs marxistes comme China Mieville (Perdido Street Station, En quête de Jake et autres nouvelles), ou qui mettent en scène des luttes ouvrières comme Clément Bouhélier (Olangar) ou Ekaterina Sedia (L’Alchimie de la pierre), antiracistes comme N. K. Jemisin (La Terre fracturée), ou militants LGBT comme Francis Berthelot (Khanaor). Sans compter que certains auteurs écrivent de la SF et de la Fantasy, ce qui rend ce présupposé assez… stupide délicat à défendre. Ainsi, Ursula Le Guin (Terremer, Les Dépossédés, La Main gauche de la nuit), Michael Moorcock (Les Danseurs de la fin des temps, Elric), et en France, Catherine Dufour (Le Goût de l’immortalité, Danse avec les lutins) et Sabrina Calvo (Toxoplasma, Delius, une chanson d’été, La Nuit des labyrinthes) écrivent à la fois de la SF et de la Fantasy. On peut également ajouter que certains auteurs mêlent allègrement les deux genres au sein de leurs œuvres, à l’image de Foundryside de Robert Jackson Bennett, dont le système de magie est calqué sur la programmation (oui oui).

Ces clichés ont cependant une explication, puisque Tolkien et C. S. Lewis, deux auteurs fondamentaux de la Fantasy (surtout le premier, qui a « fixé pour longtemps le canon moderne du genre », comme l’affirme Vincent Ferré dans l’article « Tolkien » du Dictionnaire de la Fantasy), étaient des catholiques (ou anglican dans le cas de Lewis) de l’université d’Oxford dans les années 1950, ce qui les rapproche des conservateurs plus que de contestataires. China Miéville a d’ailleurs montré de quelles idées politiques on peut rapprocher Tolkien dans un article intitulé Middle Earth meets Middle England. Le roman Rêve de fer de Norman Spinrad, qui imagine un roman d’Heroic Fantasy écrit par Hitler, montre également tout l’aspect réactionnaire de certains topoï de « de toute l’heroic fantasy, de tout ce qu’elle contient de fascisme larvaire, de pulsions guerrières, d’images nietzschéennes du surhomme et de la race dominatrice », comme l’explique Roland C. Wagner dans la préface du roman.

Par opposition, la science-fiction aurait tendance à être perçue comme progressiste, puisque les auteurs traitent de problématiques sociales contemporaines à travers les futurs qu’ils mettent en scène. Norman Spinrad dénonce par exemple la collusion entre les médias et le monde de la politique dans Jack Barron et l’éternité (dont je compte vous parler cette année).

Anne Besson examine également le cas de l’imaginaire français. Elle évoque ainsi la science-fiction extrêmement politisée à gauche des années 70 avec la collection « Ici et Maintenant » nommée en opposition à « Ailleurs et Demain » de Robert Laffont (qui a publié et récemment réédité Dune). Cette collection s’oppose d’une certaine manière aux auteurs dont les messages politiques sont moins explicites, avec par exemple Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, publié en 1969. Pour traiter de ce moment de la SF française, elle convoque la thèse d’Aurélie Huz, L’intermédialité dans la science-fiction française de La Planète Sauvage à Kaena (1973-2003) et l’ouvrage  Le Temps rapaillé : science-fiction et présentisme d’Irène Langlet. Elle note également que la SF engagée reste néanmoins présente en France avec les éditions La Volte, que je salue au passage. En effet, La Volte publie des œuvres particulièrement engagées, qu’il s’agisse de novellas comme Résolution de Li-Cam, de romans comme Le Paquebot immobile de Philippe Curval, ou encore des anthologies qui envisagent le futur de certaines questions sociales, tels que le travail dans Demain le travail ou la médecine avec Demain la santé.

L’autrice montre également que le clivage politique SF vs Fantasy ne tient pas, parce que les deux genres peuvent évoquer notre réalité. En effet, la Fantasy peut très bien porter des thématiques comme l’écologie, l’aliénation technologique, ou la lutte contre les discriminations. Par exemple, le diptyque formé par Rivages et La Fin des étages de Gauthier Guillemin montre que la Fantasy peut évoquer les relations entre l’être humain et les écosystèmes et les manières dont il peut les altérer, tandis que Dans l’ombre de Paris et L’Héritage du rail de Morgan of Glencoe évoquent le sexisme, le racisme et l’homophobie généralisés dans un monde uchronique et totalitaire.

Les œuvres de science-fiction ne sont pas en reste en termes de thématiques sociales, puisqu’elles pointent les grandes questions de l’époque de leur écriture. Par exemple, les romans du Cyberpunk, avec Neuromancien de William Gibson et Schismatrice de Bruce Sterling traitent de la montée en puissance des technologies de l’information, du pouvoir grandissant des entreprises privées, et des questions trans et posthumanistes. Ces questions sont encore présentes dans la SF ultracontemporaine, avec par exemple Rosewater de Tade Thompson et La Fabrique des lendemains de Rich Larson.

On peut aussi observer que certains auteurs des littératures de l’imaginaire sont engagés politiquement, avec Rivers Solomon qui traite du racisme systémique et de ses conséquences dans L’incivilité des fantômes et Les Abysses, Sam J. Miller montre les conséquences de la montée des eaux et d’une économie libérale toujours plus débridée dans La Cité de l’orque ou encore China Miéville, que j’ai cité plus haut. En France, certaines œuvres ultracontemporaines traitent des disparités sociales, de l’omniprésence de la technologie et de la manière dont elle peut aliéner les individus, ce qu’on peut voir dans les romans Le Chant des Fenjicks de Luce Basseterre et Upside Down de Richard Canal.


Pouvoirs de la fiction et rapports entre le réel et la fiction


Les Pouvoirs de l’enchantement traite également de la manière dont les univers de fiction pénètrent les débats politiques contemporains, et montre ainsi le pouvoir que détient la fiction, non pas comme objet qui permet directement de changer le réel, mais qui peut inciter les individus à vouloir le transformer.

Anne Besson convoque par exemple la manière dont les œuvres  de l’imaginaire incitent à agir sur la réalité, à travers les mobilisations politiques de fans d’œuvres. L’autrice mentionne par exemple la Harry Potter Alliance, qui mène des campagnes de dons pour des actions caritatives et milite pour la neutralité du Web. Elle évoque aussi le syndicat l’Armée de Dumbledore de l’université Rennes II (oui oui), qui dispose d’un vrai programme malgré son imagerie vue comme farfelue. Elle remarque que les engagements de ce type en France se font toujours avec une certaine distance ironique.

S’il peut servir de base à des organisations syndicales ou politiques, l’imaginaire est également utilisé dans les mouvements sociaux. Anne Besson évoque en effet des manifestations de militantes féministes qui portent des robes rouges et des voiles de servantes écarlates, en référence à la série tirée du roman de Margaret Atwood, des pancartes avec des références à Game of Thrones (« Winter is not coming ») lors des marches pour le climat, ou encore des masques de Joker dans des manifestations pro-démocratie à Hong-Kong. Cette utilisation de références aux cultures de l’imaginaire dans les mouvements sociaux montre le pouvoir de l’imaginaire et la dimension politique qu’on peut lui donner, parce que les œuvres appartiennent à une culture partagée, dont les codes sont compris par un public large. Il n’influencerait donc pas directement le réel, mais permet à des militants de se politiser et de se mobiliser, en dehors de partis dans lesquels ils ne se retrouvent pas ou plus forcément. L’imaginaire peut cependant aussi être utilisé par le storytelling managérial et le développement personnel, avec des ouvrages comme Agir et penser comme Tyrion Lannister (oui oui). La culture de l’imaginaire fait aussi l’objet d’appropriation par  les mouvances telles que l’alt-right américaine,  ce qui donne lieu à de véritables guerres culturelles au sein de différents fandoms, avec par exemple le fait que des militants pro-Trump se servent de Warhammer 40k pour faire passer leurs idées dans des memes internet.

L’ouvrage traite aussi des polémiques bien réelles sur la politisation de l’imaginaire, en prenant l’exemple de la campagne des Prix Hugo menée par les Puppies (Sad comme Rabid), avec des positions profondément conservatrices et intolérantes, puisque le meneur de la campagne des Rabid Puppies se rapproche des suprémacistes blancs. L’autrice Kameron Hurley (je vous recommande vivement Les Étoiles sont légion, au passage) avait dénoncé les positions et la campagne des Puppies dans un article. En France, plusieurs débats ont éclaté depuis l’annonce de la composition d’une « Red Team » composée d’auteurs travaillant avec le ministère des armées lors des Utopiales de 2019.

Anne Besson interroge donc sur le pouvoir de la fiction dans les débats et les combats politiques, mais aussi sur le pouvoir des fans contre certaines politiques d’auteurs. Elle évoque par exemple les contestations de l’autorité auctoriale de J. K. Rowling avec les fanfictions qui peuvent contester ses décisions narratives, mais aussi les mobilisations contre les multiples propos transphobes de l’autrice. L’autrice traite également des mobilisations pour les représentations des minorités, des personnes non-blanches ou LGBT+, dans les espaces médiatiques, au cinéma ou dans les séries, par exemple.

Le mot de la fin


Les Pouvoirs de l’enchantement est un essai universitaire d’Anne Besson dans lequel elle examine les interactions entre les cultures de l’imaginaire et les combats politiques de notre monde.

Elle évoque ainsi la politisation des genres et des auteurs, dans l’anglosphère et en France, en évoquant certains préjugés sur la SF et la Fantasy, mais aussi la manière dont les œuvres des deux genres interagissent avec leurs époques d’écriture. L’imaginaire traite ainsi des problématiques sociales qui lui sont contemporaines, à travers des auteurs qui peuvent être explicitement engagés ou non. La Fantasy n’est donc pas un reflet du passé, et la SF n’est un pas qu’une prédiction du futur.

L’autrice traite également du pouvoir de la fiction dans le monde réel, à travers l’utilisation de références à l’imaginaire dans des organisations politiques et des mouvements sociaux. Elle montre aussi que ces références s’inscrivent parfois dans des polémiques et des guerres culturelles au sein des différents fandoms de l’imaginaire.

Les Pouvoirs de l’enchantement montre ainsi que les domaines de l’imaginaire ne constituent plus exactement une « évasion », mais un véritable moyen de réfléchir sur le monde et les changements qu’on peut lui apporter.

Si vous vous intéressez aux interactions entre le politique et l’imaginaire, je ne peux que vous le recommander !

Vous pouvez également les chroniques d’Aelinel

21 commentaires sur “Les Pouvoirs de l’enchantement, d’Anne Besson

  1. Super article ! Juste une erreur : Lewis n’était pas catholique, mais anglican.
    Ça m’intéresse d’autant plus que j’avais toujours considéré la gauche comme très majoritaire dans les milieux de l’Imaginaire et que je compte bientôt écrire le script d’un projet (qui ne sortira pas avant des années) sur les rapports entre politique et Imaginaire. Quelles sont les grandes figures de la SFFF de droite et d’extrême-droite (à part Ayn Rand, David Weber et H. P. Lovecraft) ?

    Aimé par 1 personne

      1. Ils n’aiment pas les noirs, ni les femmes, et pourtant ils aiment les animaux anthropomorphes. Curieux critères de jugement de la différence.
        En fait, je cherche plus des écrivains en particulier que des mouvances parmi les lecteurs. Mais je crois que ce renseignement m’aidera quand même, merci !

        Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    Merci pour ce très bon article ! Je suis justement en train de lire le livre, excellent (I love Anne Besson!). J’ai par ailleurs écrit un petit article sur la portée politique des œuvres de fantasy à travers Le Seigneur des anneaux et GoT – bon très léger par rapport à tout ça -et vais certainement le publier.
    Cordialement,
    Aurélien

    Aimé par 1 personne

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