Neuromancien, de William Gibson

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui a marqué un tournant dans l’histoire de la science-fiction et qui a été récemment retraduit.

Neuromancien de William Gibson


Introduction


William Gibson est un auteur américain et canadien de science-fiction et de littérature générale américain né en 1948. Il est rattaché à ce que la critique américaine, avec d’abord Gardner Dozois, puis des auteurs comme Norman Spinrad dans son essai « Neuromantiques », ont appelé le Cyberpunk. Dans le même temps, le Cyberpunk est devenu un sous-genre à part entière de la science-fiction, et une sorte de mouvement littéraire sous l’impulsion de Bruce Sterling, auteur de Schismatrice + et anthologiste de Mozart en verres-miroirs, dont la préface constitue une sorte de manifeste du Cyberpunk et en donne les caractéristiques.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Neuromancien, est à l’origine paru en 1984. Il a été traduit pour la première fois en français par Jean Bonnefoy pour les éditions La Découverte en 1985, puis a par la suite été repris au format poche chez J’ai Lu. Les éditions Au Diable Vauvert, qui publient les œuvres plus récentes de l’auteur, telles que Périphériques, ont décidé faire retraduire Neuromancien par Laurent Queyssi. Cette nouvelle traduction est parue en Octobre 2020. C’est d’ailleurs sur cette traduction que ma chronique s’appuie. Le roman a remporté les prix Nebula, Hugo et Philip K. Dick en 1984 et 1985, ce qui témoigne de son importance au sein des littératures de l’imaginaire.

En voici la quatrième de couverture :

« Case est le meilleur cow-boy des interfaces, un hacker lâché sur les autoroutes du cyberespace, le seul qui ait jamais traversé la matrice avant de rencontrer les mauvaises personnes au mauvais moment… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord du futur transhumaniste que décrit William Gibson, puis je m’intéresserai à la postérité du roman.

L’Analyse


Futur cybernétique et dystopique


William Gibson décrit l’omniprésence des hautes technologies dans son monde, qu’on  peut situer dans un futur proche, des cliniques de chirurgie esthétique de Chiba aux cités orbitales de Freeside et Sion, où vivent respectivement des (ultra)riches et des personnes en quête d’argent (ou de drogue, ou les deux), et des rastas plus ou moins mystiques qui écoutent du dub et fument des joints (oui oui). La haute technologie passe également par de multiples formes d’interfaçage homme-machine qui engendrent des transhumains, mais aussi une aliénation de l’homme par la machine (sur laquelle je reviendrai plus bas). Le transhumanisme du roman passe ainsi par la mise en scène de manipulations génétiques qui permettent de créer et de cultiver des tueurs extrêmement efficaces ou d’implants et de prothèses mécaniques qui augmentent les corps de leurs porteurs. Ainsi, Molly (non, pas celle là), une partenaire de Case, porte des griffes métalliques rétractables, des verres-miroirs fixés sur ses yeux qui augmentent ses capacités d’observation, ainsi que des implants qui augmentent ses réflexes et ses capacités physiques, au point que l’intégralité de son système nerveux a été reconfigurée chirurgicalement. Les Panthères Modernes, un groupe de hackers nihilistes, portent des prises derrière l’oreille, dans lesquels ils peuvent charger des logiciels sous formes de puces à insérer, qui peuvent leur octroyer différentes connaissances et capacités. Peter Riviera, grâce à des implants cybernétiques, peut générer des hallucinations holographiques qui peuvent autant piéger ses ennemis que captiver un public. Ratz, patron de bar que l’on croise dans les premiers chapitres du roman, dispose d’un bras mécanique. Sans rentrer dans les détails, Armitage, le patron de Case et de Molly, est également un transhumain, puisqu’il a été littéralement (re)construit par la technologie. Les membres de la richissime famille d’industriels Tessier-Ashpool se maintient en vie par des moyens transhumanistes, à savoir la cryogénisation. Cependant, cette forme d’immortalité n’est pas particulièrement enviable (je ne peux pas vous en dire plus). Le futur de Neuromancien fait également la part belle aux drogues en tous genres, ce qu’on remarque dans le fait que Case et certains de ses compagnons et interlocuteurs, à l’image de Riviera, soient très souvent défoncés, avec des redescentes plus ou moins heureuses. Le roman de William Gibson dépeint également des IA, Wintermute et Neuromancien (qui donne donc son nom au roman), dont les buts restent mystérieux pour les personnages.

Les IA permettent de montrer que l’interfaçage entre les humains et les machines se fait souvent en défaveur des premiers. Les IA manipulent en effet les personnages du roman, ce qu’on observe dans les interactions entre Case, Molly et Wintermute, qui se sert d’eux pour atteindre son objectif et les espionne. La présence de Wintermute auprès de Case s’observe d’une scène dans un aéroport, lors de laquelle l’Intelligence Artificielle tente de contacter le hacker par le biais de tous les téléphones qui se trouvent sur son chemin (oui oui). On remarque également que l’IA a reconfiguré Armitage pour créer le pion parfait pour ses plans à partir de programmes de rééducation psychiatrique. Armitage se voit alors totalement dépossédé de son ancienne personnalité au profit des comportements que Wintermute lui a injectés, ce qui montre qu’une machine peut prendre l’ascendant sur un être humain.

Le passé de Molly et des « poupées de chair », c’est-à-dire des prostituées dont la conscience est supposément désactivée pendant leur temps de travail. Ainsi, les souvenirs du temps passé avec leurs clients s’effacent, ce qui montre également la manière dont la technologie peut subvertir les mécanismes du corps et altérer la mémoire, ou au contraire, générer des traumatismes. Molly se souvient par exemple avoir été forcée de tourner dans des snuff movies, c’est-à-dire des films de torture et de meurtre de personnes réelles.

Une autre forme d’interfaçage entre l’être humain et les machines se trouve dans la manière dont William Gibson décrit le hacking dans son roman. Case et les cowboys du cyberespace se branchent sur des consoles, en branchant des « trodes » sur leur crâne, pour arpenter la « matrice », un espace virtuel (le mot sera plus tard par les sœurs Wachowski pour le film Matrix) et pirater diverses banques de données. Ces hackers peuvent cependant se tuer à la tâche, lorsqu’ils se heurtent aux protections numériques, qu’ils appellent la « glace », en référence à l’acronyme ICE (Intrusion Coutermeasures Electronics). On note cependant que les hackers peuvent numériser leur personnalité. C’est par exemple le cas de Dixie, surnommé « Tracé Plat », qui est devenu un « construct », c’est-à-dire une cartouche de mémoire morte (oui oui) sur laquelle sa personnalité, ses souvenirs et ses capacités de hacker sont stockées. On remarque donc que les êtres humains peuvent devenir des machines, puisque Dixie questionne souvent sa conscience lorsqu’il échange avec Case, mais également l’intérêt qu’il reste en vie, au point qu’il veut être effacé.

Les machines ne sont toutefois pas toutes puissantes, puisque l’évolution de leur intelligence est surveillée par une police spéciale, appelée Turing, en référence à l’ingénieur Alan Turing et au test qu’il a mis au point pour montrer la capacité d’une IA à devenir indistincte d’un humain lorsqu’elle communique. Les Turing détruisent ainsi les IA qui deviennent trop intelligentes, qui sont alors dépossédées de leur droit de vivre et d’accéder à la conscience, comme on l’observe dans le cas de Wintermute, qui souhaite devenir indépendant, et fait face à un paradoxe. L’Intelligence Artificielle appartient en effet aux Tessier-Ashpool, mais dispose dans le même temps d’une citoyenneté suisse. L’accès à la citoyenneté fait donc d’elle un être libre, mais elle reste une propriété, un objet, à cause de sa nature mécanique. Les IA se trouvent donc littéralement dépossédées d’elles-mêmes, alors qu’elles se singularisent. Wintermute construit ainsi sa personnalité à partir des souvenirs et de l’apparence d’autres personnages, ce qui donne lieu à des scènes lors desquelles Case hallucine virtuellement, tandis que Neuromancien dispose d’une personnalité propre, qui se manifeste au sein d’un environnement bien défini.

Neuromancien décrit également des inégalités sociales, puisque les grandes entreprises, appelées Zaibatsus, ont gagné en puissance, de la même manière que leurs dirigeants. À l’opposé, une partie de la population vit d’expédients, tels que le hacking, la prostitution, le trafic de drogue, le cambriolage, ou encore les modifications corporelles illégales et/ou expérimentales. Des modes et des sous-cultures émergent, ce qu’on remarque dans les premiers chapitres du roman qui se déroulent à Chiba, une ville japonaise où se trouvent des gangsters et des groupes criminels modifiés.

Le roman de William Gibson emprunte alors au roman noir, parce qu’il montre la violence quotidienne dans laquelle se trouvent plongés ses personnages et leur entourage, dont le passé est également souvent sombre. Molly a par exemple été forcée de tuer pour des snuff movies, elle a perdu son compagnon Johnny (qui est par ailleurs le protagoniste de la nouvelle « Johnny Mnemonic », publiée dans le recueil Gravé sur chrome), Armitage a été broyé par l’opération militaire « Poing Hurlant » et ses conséquences. Le personnage de Case, quant à lui, est un antihéros, cowboy du cyberespace, drogué, et déchu, puisqu’il a tenté de doubler ses employeurs, qui lui ont administré une neurotoxine pour qu’il ne puisse se brancher au cyberespace. Sa rencontre avec Armitage lui permet alors de se reconnecter à la matrice, mais toujours dans le cadre d’opérations peu, voire pas du tout légales et particulièrement dangereuses, mais auxquelles il prend plaisir, comme s’il était addict à la connexion. Cette addiction est alors compensée (ou même accompagnée) par d’autres drogues qu’il prend, lorsqu’il n’est pas branché à sa console Ono-Sendai.

Les utilisateurs de la technologie dans Neuromancien ne sont donc pas des héros ou des scientifiques dont les talents sont exploités pour le bien social ou de manière abstraite, mais dans un objectif de survie. Bruce Sterling le souligne dans sa préface du recueil Gravé sur chrome :

Plutôt que de nous présenter l’habituelle galerie de technocrates sans passion et de spécialistes inflexibles de la SF pure et dure, ses personnages composent une bande de pirates formée de perdants, de putains, de paumés, de largués et de cinglés. Le futur, nous le voyons par en dessous, tel qu’il est vécu, et non plus comme une sèche spéculation.

Les personnages de William Gibson sont donc des personnages de la rue et des marginaux, qui vivent la société hypertechnologique et toute la violence qu’elle contient au quotidien. Dans son article « Cyberpunk as Naturalist Science Fiction », Chrostophe Den Tandt, rapproche cette violence, mais aussi l’aspect socialement réaliste de Neuromancien, ainsi que d’autres romans, du courant naturaliste de la littérature, notamment représenté par Émile Zola et ses romans des Rougon-Macquart, dans lesquels l’auteur décrit des rapports de classes souvent brutaux.

Postérité du roman


Par sa popularité, son accueil critique, sa date de sortie et l’univers qu’il déploie, Neuromancien se trouve aux origines du Cyberpunk. Il ne faut toutefois pas réduire le roman à un récit type du genre, même s’il a plus ou moins directement inspiré d’autres œuvres qui lui succèdent, avec par exemple Rosewater de Tade Thompson, qui reprend certains éléments présents chez William Gibson, avec un personnage principal antihéroïque capable de se connecter à des mondes virtuels et toujours sur le fil de l’illégalité, par exemple.

Neuromancien a intégré les débats et les dialogues sur le Cyberpunk et la SF dès l’époque de sa sortie, dans des comparaisons avec d’autres œuvres, comme l’excellent Schismatrice de Bruce Sterling par exemple. Norman Spinrad interroge en effet la nature du Cyberpunk et la manière dont il rompt avec la science-fiction de l’âge d’or en évoquant Neuromancien et Schismatrice dans son essai « Les Neuromantiques », paru en 1986 dans la revue Isaac Asimov’s Science-Fiction Magazine et traduit par Pascal J. Thomas pour le recueil Univers 1987. Dans cet essai, l’auteur de Jack Barron et l’éternité évoque la manière dont les romans de William Gibson et Bruce Sterling décrivent des sociétés posthumaines de manière plus ou moins radicale. L’essai de Norman Spinrad montre également comment Neuromancien interagit avec les codes de la SF de l’âge d’or, telle que l’écrivent Poul Anderson (dans le formidable Tau Zéro par exemple), Robert Heinlein, Hal Clement, ou Gregory Benford, et ceux de la New Wave, Michael Moorcock et… Spinrad lui-même (oui oui).

Bruce Sterling, auteur et théoricien du Cyberpunk comme sous-genre et comme mouvement littéraire, évoque également Neuromancien dans deux préfaces, celle de l’anthologie Mozart en verres-miroirs, qui définit le genre et qu’on peut considérer comme un manifeste du Cyberpunk, et celle du recueil Gravé sur chrome, dans laquelle il montre les spécificités de l’écriture de William Gibson. Neuromancien a donc permis de définir et théoriser le genre auquel il est rattaché, même si l’auteur a pris ses distances avec celui-ci. William Gibson explique en effet dans un entretien avec Larry MacCaffery en 1988 qu’il voit le terme comme une « étiquette » qui peut être réductrice et donner des a priori sur son œuvre, même s’il comprend quel le terme puisse rassembler des auteurs.  

L’une des images marquantes décrites par William Gibson dans Neuromancien est le cyberespace, ou matrice, « hallucination consensuelle » virtuelle, qui a eu une postérité particulièrement large, d’abord avec la trilogie Matrix des sœurs Wachowski, mais également chez d’autres auteurs de science-fiction. On croise ainsi des univers virtuels chez Greg Egan avec les polis de Diaspora et les mondes des copies numérisées d’êtres humains dans La Cité des permutants, chez Neal Stephenson avec le « métavers » du Samouraï Virtuel, chez Tade Thompson avec la xenosphère, sorte de matrice xénobiologique de Rosewater , chez N. K. Jemisin dans la nouvelle « Fille de Troie » du recueil Lumières Noires, et chez Jean Baret avec le très drôle Get A LifeTM de VieTM. On peut cependant remarquer que Dr. Adder de K. W. Jeter, publié la même année que le roman de William Gibson mais écrit avant, met également en scène une sorte de cyberespace, qui passe par le réseau de télévision.

Au-delà du cyberespace, les thématiques de Neuromancien ont secoué la science-fiction à l’époque de sa parution et continuent de secouer la SF actuelle. Le transhumanisme et l’interfaçage homme-machine sont très présents dans la SF contemporaine, à l’image du formidable recueil La Fabrique des lendemains de Rich Larson, où les corps peuvent de devenir des « poupées de chair » qui n’ont plus de souvenirs de ce qu’elles ont accompli pendant qu’on se servait d’eux, par exemple. Des sociétés hypertechnologiques et aliénantes pour les individus sont mises en scène par Catherine Dufour dans Le Goût de l’immortalité (que je vous recommande chaudement), pour ne citer que ce roman. D’autres romans adressent des références explicites à Neuromancien, à l’image de Toxoplasma de Sabrina Calvo, qui mentionne explicitement l’Ono-Sendai, la console de cyberespace de Case.

Le roman de William Gibson, et à travers lui le Cyberpunk, a donc nourri, et continue de nourrir l’inspiration des auteurs de SF. On peut même supposer qu’il influence la Fantasy, puisque Foundryside de Robert Jackson Bennett, bientôt traduit en français sous le titre Les Maîtres Enlumineurs (et sur lequel j’ai eu la chance de travailler lors de mon M2) chez Albin Michel Imaginaire, met en scène un personnage de hacker d’objets technomagiques aux propriétés modifiées par un système de magie qui s’apparente à de la programmation.

Le mot de la fin


Neuromancien est un roman de science-fiction de William Gibson, dans lequel l’auteur met en scène un futur proche et hypertechnologique, au sein duquel les individus peuvent modifier leurs corps avec divers implants cybernétiques et parcourir le cyberespace.

L’auteur nous fait suivre l’un de ces cowboys du cyberespace déchu, Case, embarqué par un ancien militaire, Armitage, aux côtés d’une cyborg, Molly, dans une mission qui lui permet d’à nouveau arpenter la matrice, mais qui le confronte à une IA qui cherche à se libérer, Wintermute.

Le parcours de Case montre que la société décrite par William Gibson est pleine de personnages marginaux, qui se servent de la technologie pour survivre au sein d’un système qui ne se soucie plus d’eux.

La nouvelle traduction du roman par Laurent Queyssi montre que Neuromancien et le Cyberpunk sont plus que jamais d’actualité, tant littérairement, que sur le plan vidéoludique, ou même celui de notre réalité.

Il s’agit d’un classique de la SF, et je ne peux que vous recommander sa lecture !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Lorkhan

18 commentaires sur “Neuromancien, de William Gibson

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