Interview de Philippe Curval

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Philippe Curval, dont les romans Black Bottom et Le Paquebot immobile, et la novella Un souvenir de Loti sont récemment parus aux éditions La Volte.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie très chaleureusement Philippe Curval d’avoir répondu à mes questions, et sur ce, je lui laisse la parole !


Interview de Philippe Curval


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Philippe Curval : J’ai découvert, à l’âge de 15 ans, une littérature d’imagination qui s’appuyait sur la science pour développer des fictions originales, plus innovantes que la littérature générale (sans la mésestimer puisque je lisais beaucoup de classiques, de contemporains et de feuilletons du XIXe à cette époque). Féru de ces romans, (Wells, Rosny, Spitz, Maurice Renard) je me suis constitué une bibliothèque personnelle qui ne ressemblait à aucune autre. Ce qui m’a amené naturellement à me mettre à écrire mes premières œuvres dans le même esprit. Au début des années 1950, le mot de science-fiction est apparu sur plusieurs collections de romans en provenance des pays anglo-saxons. Je me suis aperçu à cette occasion que j’étais un auteur de science-fiction (encore non publié).

En 1953, La première exposition du genre a été inaugurée, sous le patronage de Boris Vian, à la librairie de la Balance. J’ai été engagé par mon amie Valérie Schmidt, la libraire, avec qui j’ai développé pendant trois ans une intense activité, réunissant dans un salon littéraire permanent, de nouveaux auteurs, de nouveaux éditeurs et des personnalités importantes des milieux littéraires et scientifiques.

La science-fiction était lancée, j’ai publié mes premières nouvelles dans la revue Fiction, puis deux romans, dont Le Ressac de l’espace qui a été couronné par le prix Jules Verne et qui, après six éditions jusqu’à nos jours, s’est vendu à près de 180 000 exemplaires.

Par la suite, j’ai accompagné l’évolution de la science-fiction en publiant une trentaine de romans, 150 nouvelles, des essais, en participant aux manifestations, en critiquant pendant 40 ans, les œuvres de SF qui paraissaient, à travers plusieurs medias, Galaxie, le Monde, le Magazine Littéraire.

Malgré cela, je ne me considère toujours pas comme un auteur de genre. Écrivain à part entière, j’ai développé un style personnel qui ajoute une empreinte de surréalisme à la pure science-fiction des origines, une vision politique, une spéculation sur l’avenir. J’aime avant tout raconter des histoires ou l’aventure se mêle à la philosophie, à l’humour, ou l’impossible devient réel en brisant les catégories auxquelles le quotidien nous soumet.


Marc : Depuis quelques années, ce sont les éditions La Volte qui publient (Black Bottom, Le Paquebot Immobile) ou rééditent (Akiloë ou le souffle de la forêt, Un souvenir de Loti L’Europe après la pluie) vos romans. Comment s’est déroulé votre premier contact avec cette maison d’édition ? Comment se déroule le processus éditorial de vos œuvres avec La Volte ? Diffère-t-il des différents éditeurs qui vous ont publié au cours de votre carrière ?

Philippe Curval : Nos rapports ont fort mal commencé. En effet, La Horde du contrevent d’Alain Damasio venait de paraître. Mathias Echenay, quelques semaines plus tard m’a demandé pourquoi je ne l’avais pas critiqué dans le Magazine Littéraire. J’ai répondu que je ne l’avais pas reçu. En tenant compte de l’abondance des publications, je n’avais plus la possibilité d’en parler. Il a dû m’en vouloir. Par la suite je propose aux Éditions Denoël un recueil de nouvelles sur la mort intitulé Journaux ultimes. Son directeur littéraire qui avait un programme chargé me conseille de le faire lire à la Volte. Mathias y consent d’emblée. Me demande de changer le titre en L’homme qui s’arrêta. Depuis, après quelques semaines d’imprégnation, puis de réflexion, il a accepté toutes les œuvres que je lui ai données. Jusqu’à cette rencontre, je n’ai jamais souffert de refus de la part des éditeurs de science-fiction. A l’inverse, chaque fois que j’ai voulu en faire paraître légitimement en littérature générale, cela s’est soldé par un échec. J’ai une très belle collection de lettres de rejet des différents directeurs de chez Gallimard depuis Gaston, Claude, Antoine.

Avec Mathias Echenay, qui ne se considère pas comme un éditeur de science-fiction, mais de littérature tout court, nos rapports se situent sur un plan plus réfléchi mais aussi plus affectif. En effet ce dernier s’implique totalement dans la parution des livres qu’il choisit. Sans avoir l’air de rien, il suggère des modifications en laissant librement à l’auteur d’accepter ou non, participe à la correction du roman, à sa présentation, s’intéresse à la couverture, bref, sans aucune pression, il collabore activement dans la création et la réalisation de l’œuvre. Ce qui ne fut pas toujours le cas ailleurs, à cause du programme éditorial chargé des maisons d’édition.


Marc : La couverture de L’Europe après la pluie reprend d’ailleurs le tableau du même nom de Max Ernst. Pourquoi cette couverture ? Est-ce que c’est vous qui l’avez choisie ?

Philippe Curval : Lorsque le premier volume de l’Europe après la pluie, Cette chère Humanité, a été traduit en Angleterre sous le titre de Brave old world, vendu aux USA, l’éditeur m’a proposé de choisir le tableau de Max Ernst pour couverture. J’ai naturellement accepté puisqu’il s’agit d’un de mes peintres préférés qui a révolutionné l’art par son travail plastique, collages, frottages etc. Quand la Volte a voulu publier l’intégrale des trois romans, cette couverture s’imposait.


Marc : D’ailleurs, dans un article de 2001 de la revue Europe, vous examinez les rapports entre le surréalisme et la science-fiction, en évoquant des auteurs comme Jacques Barbéri, Serge Brussolo, ou encore Richard Kadrey. Pourquoi aviez-vous voulu montrer les rapports entre le surréalisme et la SF ? Vous dites dans cet article qu’il « serait facile d’établir de flagrants amalgames » entre le surréalisme et le Cyberpunk, pourquoi ? D’après vous, est-ce que les auteurs du New Weird, comme China Miéville, reprennent des éléments du surréalisme ? Diriez-vous que vous mobilisez vous-même des motifs surréalistes ?

Philippe Curval : Il ne faut pas confondre le surréalisme avec l’image qu’il représente aujourd’hui. C’est-à-dire que ce mot, passé dans le langage courant, véhiculé par les médias signifie “insensé” pour la plupart des gens. Or, il s’agit d’un mouvement intellectuel et artistique révolutionnaire qui prône l’utilisation des forces psychiques libérées du contrôle de la raison et l’abolition des valeurs reçues. En particulier grâce à l’écriture automatique qui puise à l’inconscient. En dehors des raisons historiques et littéraires qui les rapprochent, c’est la raison pour laquelle je lie le surréalisme à la science-fiction. Il s’agit dans les deux cas, selon des approches différentes, de proposer des visions détournées du réel, d’inventer des idées, des notions nouvelles, et, avec la SF, d’explorer le futur sur un mode spéculatif afin de distordre notre rapport au présent.

Nul doute que China Miéville, qui ne le revendique pas, emprunte au surréalisme une méthode de construction pour ses romans. Ce que je pratique aussi, mais je m’en expliquerai plus loin.


Marc : Vous différenciez d’ailleurs la SF qui mobilise des éléments rationnels, avec Arthur C. Clarke ou Isaac Asimov par exemple, de celle qui manie l’inconscient par le langage. Pourquoi avoir opéré cette distinction ? D’après vous, est-ce que la science-fiction contemporaine est toujours porteuse de cette distinction ?

Philippe Curval : Lorsque le mot science-fiction fut inventé, il signifiait bien que ce genre se distinguait par des rapports étroits entre la science et la fiction. Durant des décennies, les magazines américains ne publiaient que des nouvelles et plus tard des romans où cette formule était respectée. Dans les années 1950, de nouveaux auteurs se sont écartés de cette doctrine, tels Sheckley, Sturgeon, Van Vogt, Simak, etc., en incorporant dans les sciences, la sociologie, l’écologie, l’économie et plus encore. Cette révolution s’est traduite en France dès que les premiers écrivains se sont emparés du genre en explorant également la recherche formelle. Comme en grande Grande-Bretagne, avec la New wave. Si bien qu’à partir de ces années, on ne peut plus parler de science-fiction, mais “des” science-fiction. Ce qui caractérise la SF contemporaine, c’est l’immensité des champs spéculatifs qu’elle exploite. Je fais partie de ces écrivains qui ont fait éclater le genre en s’appuyant sur l’idée que la science est l’art des vérités éphémères. S’il est souvent bon de l’exploiter, il est passionnant de la dévoyer.


Marc : Les rapports entre votre œuvre et le surréalisme, mais aussi la manière dont elle mobilise le rêve et l’inconscient freudien, sont examinés dans le numéro de la revue Res Futurae qui vous est consacré, avec notamment des articles écrits par Simon Bréan et Cédric Chauvin. Comment percevez-vous ces articles ? Comment s’est déroulée la conception de ce numéro de Res Futurae de votre point de vue ? Est-ce que vous avez appris sur votre propre œuvre ?

Philippe Curval : J’ai eu la chance que Res futurae ait bien voulu me consacrer un numéro entier. Je l’ai apprécié comme tout écrivain qui voit son œuvre décortiquée d’une manière approfondie sans que, dans le détail, aucun commentaire ne me provoque de boutons. D’une manière générale, c’est un très beau travail. En ce qui concerne le rêve et l’inconscient freudien, je n’ai évidemment pas été surpris que l’on insiste sur l’un des fondements de mon œuvre. L’article de Simon Bréan sur mon parcours littéraire est savant, précis, bien documenté, je crois que personne n’aurait pu faire mieux. Par contre, les réserves émises sur l’évolution de mes personnages principaux qui changent d’attitude psychologique au fil de me romans m’ont étonnées. J’ai d’ailleurs échangé un courrier à ce propos en arguant qu’au cours d’un récit où les événements prennent un tour surprenant, il est naturel que le mental de mes héros s’adapte aux nouvelles règles du jeu et se laissent emportés par l’action. Par ailleurs, ceux-ci apparaissent sans un profond lien affectif. Ce sont d’abord des porteurs d’idée.


Marc : Comme vous le revendiquez et comme le relève Simon Bréan dans l’article biobibliographique qui vous est consacré, votre narration « n’est jamais fluide », parce que vous provoquez « en permanence des distorsions, suggestions, décalages qui conduisent à un dénouement imprévisible ». Pourquoi casser la fluidité de la narration de vos récits ? Est-ce que c’est une technique qui vous tient à cœur ?

Philippe Curval : La première raison tient dans le fait qu’au cours d’une histoire, certains chapitres explicatifs se révèlent profondément ennuyeux et qu’il devient nécessaire les éviter à tout prix pour que le lecteur ne s’évade pas du roman. Chaque fois que je me trouve acculé à ce genre de situation, je ne peux m’empêcher de rompre avec la continuité, pour imposer un rebondissement. Dans ces cas, j’utilise une méthode inspirée par Raymond Roussel qui consiste à accumuler des mots au hasard, puis de constituer une phrase et lui accorder un sens de façon à ce qu’elle s’inscrive dans le droit fil du chapitre précédent. Ensuite je la développe, mais je dois opérer plusieurs réécritures afin d’établir un lien rationnel entre les deux pour d’obtenir un “lissage” de l’ensemble. Par ailleurs, mon imagination me joue des tours. Il arrive souvent qu’au matin, sans aucune préméditation, j’écrive quelques pages qui me viennent à l’esprit, sans rapport préalable avec le roman que je suis en train de créer. Par la suite, c’est un plaisir excitant que de trouver le moyen de l’insérer dans la trame de l’histoire, d’offrir ainsi au lecteur des “bulles” de fiction qui réveillent leur appétit littéraire.


Marc : Black Bottom, paru en 2018, se déroule lors d’une Biennale d’art contemporain à Venise et traite d’art contemporain, à travers le personnage de Festen et son « bloody art », puis ses « concepts morphologiques interactifs ». Comment vous est venue l’idée de ce roman ? Pourquoi traiter d’art contemporain dans un roman de science-fiction ? Le personnage de Festen cherche également à créer un « art terroriste » qui « pervertit le terrorisme ». Diriez-vous qu’il cherche à faire émerger de nouvelles formes d’art à travers son défi constant à la notion de « beau » ?

Philippe Curval : Passionné d’art contemporain depuis mon enfance, puisque grâce à mon père, collectionneur devenu galeriste, j’ai toujours vécu dans un environnement favorable. Les œuvres des peintres d’avant-garde importants tapissaient les murs de ma chambre. Par la suite, j’ai moi-même traversé une assez longue période de création artistique. Puis j’ai vécu pendant cinquante-cinq ans avec ma femme, décédée en 2015, une historienne d’art très réputée, en suivant l’évolution de la peinture contemporaine à travers les vernissages et les expositions. Tous les deux ans, nous nous rendions à la Biennale de Venise. Ce qui explique le choix de cette ville dont je connais les moindres détours où se déroule en partie l’action de Black Bottom.

D’où l’impérieuse nécessité pour moi d’utiliser ce matériel afin de focaliser le point de rencontre entre Venise, l’art, la technologie, le marché de l’art, et la science-fiction qui imprègne aujourd’hui le travail de bien des plasticiens.

En extrapolant les multiples tendances actuelles, en particulier l’art corporel, les actionnismes viennois, l’art technologique, etc., j’ai poussé jusqu’à leur terme les différentes expérimentations de l’art contemporain dans ces domaines. Jusqu’à imaginer que les artistes utilisent les voies du terrorisme pour s’exprimer dans une recherche éperdue de la nouveauté à tout prix, où la notion de “beau” a perdu toute valeur au profit du geste. Ce qui a entraîné la décadence du marché, où certaines étoiles brillent soudain à coup de millions de dollars, tandis qu’à part certaines exceptions, les spéculateurs renient les peintres dit “modernes” qui ont tout inventé en se libérant de l’art traditionnel.

Ce roman est une sorte d’opéra bouffe où aventure, tragédie, passion, humour se mêlent afin de donner à voir au lecteur la dimension fantasmatique de l’art actuel, évident reflet de l’évolution de nos sociétés, en le projetant dans l’avenir.


Marc : Black Bottom fait la satire des formes les plus extrêmes de l’art, avec les créations de Festen, mais aussi le « roblog » de Beth Raven, personnage principal du récit, dont les pensées sont retranscrites de manière directe dans la première partie du roman, grâce à la puce iCortex fichée dans son crâne, ce qui peut faire de l’entièreté de la vie du personnage une œuvre d’art. Pourquoi traiter de ces formes d’art ? Est-ce que le « roblog » de Beth Raven est un moyen de transgresser la barrière entre fiction et réalité ?

Philippe Curval : C’est d’abord un défi à l’égard de l’écriture qui m’a poussé à inventer ce roblog. Il m’a permis de m’affranchir des lois de la syntaxe et de la grammaire en jouant avec les mots, les phrases, les raccourcis, pour aboutir à un style très différent de celui qui est le mien. Choix qui s’accorde bien avec le fait que Beth Raven écrit directement en pensée, sans passer par la case manuelle. Par contre, rien d’automatique dans ce roblog, chaque ligne est le fruit d’un long travail sur le langage, de façon à ce que lecteur perçoive le sens de l’histoire tout en ressentant un vrai dépaysement par rapport au texte. Par ce biais, je pense être parvenu à créer un personnage qui raconte ce qu’il vit sous un certain angle, loin de la réalité du monde qui l’entoure.


Marc : Votre roman mobilise également la notion « d’aréel », c’est-à-dire la capacité de faire surgir des événements se déroulant en dehors du réel en exploitant leur possibilité. Comment vous est venue l’idée de l’aréel ? Pourquoi la mettre en scène dans un roman qui traite d’art ?

Philippe Curval : Einstein a découvert que certains événements ne se situent ni entièrement dans le passé ni entièrement dans le futur, mais dans un intervalle entre les deux, une espèce de présent étendu dont la durée peut être longue. D’où l’idée de cet “aréel”, qui en échappant à l’implacable logique temporelle, crée des événements qui existent ou n’existent pas. Ni virtuels, ni irréels, ni surréels, ils sont “hors champ”. Néanmoins, ils peuvent provoquer de graves incidents en s’insérant dans la réalité.

Pourquoi la mettre en scène dans un roman qui traite d’art ? Parce que l’art est illusion, comme la SF.


Marc : Vous avez réalisé les illustrations de couvertures de Black Bottom, du Paquebot Immobile, Les Nouveaux mystères de la chambre noire comporte des photomontages que vous avez réalisé, et vous avez aussi illustré certains des premiers numéros de la revue Fiction. Comment envisagez-vous le rapport entre le graphisme et les littératures de l’imaginaire ? Pourquoi réaliser vous-même vos illustrations de couvertures ? Depuis les illustrations de Fiction, est-ce que votre technique a évolué ?

Philippe Curval : Je réalise mes couvertures parce que j’ai souffert (à quelques exceptions près), durant des années, de voir mes livres défigurés par des couvertures abominables, sans aucun rapport avec le contenu du recueil de nouvelles ou du roman, ni même simplement attirantes. Ce travail s’inscrit dans la ligne directe des “décollages” que je crée depuis 1998. Ceux-ci représentent pour moi des nouvelles visuelles qui offrent au regardeur la possibilité de se construire une histoire à partir de l’image. En tant qu’ancien photographe professionnel, je ne pouvais me contenter des couvertures que j’ai publiées pour Fiction, où les différences de trame entre les fragments découpés qui constituent le collage ne me permettaient pas de proposer des visions cohérentes. Grâce à Photoshop, j’ai pu enfin produire des photos de l’impossible, d’un réalisme incontestable, en puisant dans les magazines, les flashs de télévision et mes propres clichés pour les assembler selon mon inspiration, tel est le principe qui anime le décollage. Ce sont le transfert numérique, la manipulation, la transformation, le changement d’éclairage, le maquillage des éléments qui lui apportent une dimension visuelle originale. De façon à ce que l’œuvre apparaisse comme l’instantané d’un basculement mental qui surgit des profondeurs de l’inconscient. Il permet à l’esprit d’échapper aux catégories, d’assembler des éléments disparates afin de les fusionner pour créer de nouveaux espaces de réalité, tel un rêve éveillé.


Marc : Vous avez déclaré que la science-fiction est un grand mouvement littéraire. Pourquoi ? Est-ce que d’après vous, ce mouvement continue d’exister aujourd’hui ? Quelles lectures science-fictives vous ont marqué dernièrement ? Est-ce que vous suivez les parutions récentes ? Quels changements constatez-vous entre le moment où vous avez commencé à lire et écrire de la SF et aujourd’hui ?

Philippe Curval : J’ai échoué jadis à entraîner mes amis écrivains dans la proclamation d’un nouveau mouvement littéraire, qui ne se serait pas appelé science-fiction. Ceci pour répondre aux enjeux de tout auteur dont l’écriture s’attache à raconter le monde dans lequel il vit, tels Balzac ou Zola s’y sont livrés à leur époque. Vu la prodigieuse accélération technologique de la fin du vingtième siècle, il s’agissait de traduire les profondes mutations qu’elle engendrait dans nos sociétés. Donc, évidemment, parler des avancées des sciences et de leur influence sur nos comportements, d’imaginer leurs répercussions dans le futur et, par effet retour, dans le présent.

Ce qui a changé depuis l’introduction de la science-fiction anglo-saxonne en France, définie par ses thématiques (space opera, voyage temporel, invasions extraterrestres, etc.) c’est, dans bien des cas, son caractère fusionnel avec tous les autres genres, polar, fantastique, fiction spéculative, littérature générale. Si l’on trouve toujours de purs romans d’évasion, des aventures spatiales, du roman jeunesse, je me fais surtout plaisir avec des textes extrêmement ambitieux et sophistiqués. Par exemple, j’ai beaucoup apprécié les œuvres de Ted Chiang, Paolo Bacigalupi, Peter Watts, Vandana Singh, Liu Cixin et, chez les Français, de Laurent Genefort, Sabrina Calvo, Norbert Merjagnan, Jacques Barbéri, Catherine Dufour.

Néanmoins, depuis quelques années, je lis de moins en moins de science-fiction pour découvrir les œuvres des écrivains américains, anglais, japonais, français dont j’avais négligé le parcours.


Marc : Dans Un souvenir de Loti, qui a été publié en 2018 aux éditions La Volte, vous explorez une utopie spatiale et idéale qui ne peut être véritablement malmenée, par opposition à celle que vous décrivez dans votre dernier roman, Le Paquebot Immobile, qui met en scène une utopie mise à mal par des dissensions internes et l’avènement d’un régime autoritaire et sectaire, celui de Pairubus. Pourquoi mettre à mal cette utopie ? Vous disiez vouloir montrer « comment une utopie peut se décomposer quand chacun a une idée différente de l’utopie », pourquoi ?

Philippe Curval : Écrire une utopie qui ne soit pas ennuyeuse, suppose que celle-ci contienne des éléments qui menacent son équilibre. Déjà, dans Un souvenir de Loti, malgré les apparences de perfection de la planète Nopal, mes personnages, confrontés aux usages, rencontraient de fort problèmes d’adaptation, ce qui suscitait une tension dans le récit.

Dans Le paquebot immobile, j’ai voulu montrer que la création d’une utopie, même si elle est partagée par tous ceux qui se sont réunis pour la construire, une fois réalisée ne peut que provoquer des dissensions pacifiques. Car il n’existe pas de cadre parfait pour des milliers de personnes qui vivent ensemble. D’une part, avec le temps, les mentalités changent. Par ailleurs la répétition quotidienne d’un bonheur sans égal peut devenir insupportable, conduire à des divergences d’interprétation sur le sens à donner à l’utopie. Tout évolue, rien ne stagne, sinon ce serait la mort de l’utopie qui doit se renouveler pour perdurer.


Marc : Vous montrez également que des sectes sont à l’œuvre dans le roman, avec les Piloufaciens, les Végéludes, les Athéoristes, mais aussi les Aventuriers du ciel menés par Pairubus. Pourquoi décrire des sectes au sein d’une utopie ? De manière générale, vous tournez assez souvent les religions et les croyances en dérision dans votre œuvre, dans L’Homme à rebours et Congo Pantin. Pourquoi ? Est-ce que cela rejoint votre athéisme ?

Philippe Curval : En aucun cas, ce ne sont des sectes, mais des interprétations personnelles d’un certain nombre de paquiens, qui le temps d’une petite révolution, proposent une autre manière d’envisager l’utopie. Ceux qui liront Le Paquebot immobile verront que, devant le défi d’une dictature, celle de Pairubus en l’occurrence, les constructeurs, les habitants de l’utopie vont, dès que celle-ci sera menacée, s’unir et se révolter pour reprendre leur liberté de penser.

Athée, je le suis, mais plus encore, anticlérical, antireligieux, voire impie. Ainsi, je ne manque pas, quand l’occasion s’en présente, de démontrer à travers mes romans, pourquoi les religions sont un désastre pour l’humanité.


Marc : Vous décrivez dans Le Paquebot immobile des technologies très avancées, avec des véhicules volants, un moyen de communiquer par la pensée, « l’interface ». L’île des paquiens a été construite par la conversion de déchets en « plastifrost », et les travaux de force sont effectués par les « gonzos » et les « cubanas », qui sont des « clones de récupération dont le cerveau a été inforganisé ». Est-ce que pour vous, une utopie doit s’appuyer sur des technologies avancées ?

Philippe Curval : Ce n’est pas absolument nécessaire, il peut y avoir des utopies agraires, sociales, humanitaires, etc. Mon choix s’est porté sur la technologie et l’écologie à partir du moment où j’ai décidé de construire un septième continent à partir des déchets plastiques qui se situent dans l’océan Pacifique, Dump Island. Dès le moment où les créateurs de cette utopie (dont une grande partie sont des scientifiques de haut niveau) sont parvenus à réaliser réaliser ce prodigieux tour de force, il fallait nécessairement qu’ils persistent dans ce détermination. D’où l’invention et l’exploitation de l’antigravité, de l’utilisation des clones de récupération, de l’interface et ainsi de suite. Pour résister dans un environnement hostile, les paquiens devaient se doter de tous les moyens pour se défendre pacifiquement. Par ailleurs, afin de survivre, ils vendent dans le monde entier leurs avancées technologiques, ce qui leur assure de confortables revenus, le libre choix de travailler et leur permet de jouir d’une vie agréable dans des habitations diverses et fort originales au milieu de paysages superbes qu’ils ont dessinés.


Marc : Votre roman décrit également des QAI (pour Intelligence Artificielle Quantique), dont on observe le comportement et les capacités lorsque l’une d’entre elles prend l’apparence de, l’un des personnages principaux du roman. Cette QAI peut ainsi se transformer et est dotée d’une relative autonomie, mais on s’aperçoit qu’elle reste assez limitée dans son éventail de réactions. Pourquoi montrer les limites de cette QAI ? Sans rentrer dans les détails, pourquoi l’avoir disparaître de cette manière ?

Philippe Curval : Pourquoi l’avoir fait disparaître lorsqu’elle rencontre le double qu’elle a copié intégralement ? C’est une référence au principe d’identité. Il ne peut y avoir dans l’univers deux êtres, deux choses exactement semblables. Quand ils se rencontrent, l’un des deux doit disparaître, naturellement au profit de l’original. Par ailleurs, dans tous mes romans, chaque action produit une réaction salutaire au suspense.

Pourquoi la QAI est-elle limitée dans son éventail d’interventions ? Parce que, si elle est douée de capacités innombrables, au point de copier intégralement un être humain, elle n’est pas douée d’une liberté absolue de décision. En effet, Pairubus, qui l’a fait construire, dirige chacun de ses gestes et les rectifie selon ses intentions du moment.


Marc : Le personnage de Véra est capable de voir l’avenir, au point qu’elle devient « gardienne du temps ». Pourquoi avoir donné cette capacité à votre personnage ?

Philippe Curval : Il me fallait un deus ex machina, c’est à dire une personne qui apporte une issue inespérée à une situation complexe. Quoi de plus motivant que de la séparer de son ami de cœur et de la placer dans une situation difficile au point de défendre son pire ennemi ? Par ailleurs j’ai renforcé le personnage de Véra en lui donnant la possibilité d’entrevoir (pas systématiquement) l’avenir, ainsi que celui de Dolly Brannican, afin de donner une place importante au rôle des femmes, tout aussi déterminées et efficaces que la pléiade d’hommes qui l’entoure.


Marc : Le temps se trouve également au cœur de votre cycle du Marcom, récemment réédité sous le titre L’Europe après la pluie, avec les « cabines de temps ralenti », qui permettent à leurs utilisateurs de s’enfermer dans une dilatation du temps qui les aliène. Pourquoi dépeindre ce type d’objet ?

Philippe Curval : Les cabines de temps ralenti sont métaphoriques de la situation qui règne au Marcom. Elles sont essentielles pour souligner l’enfermement, l’apathie de tout un peuple qui se tapie derrière des immeubles sans fenêtre par crainte de savoir ce qui se produit dehors. D’autre part, je suis assez content de cette invention qui permet de vivre sept jours en une seule journée. Personne n’avait eu cette idée avant moi, qui a fait en grande partie la réputation du roman, Cette chère humanité !


Marc : Votre éditeur dit qu’avec Le Paquebot Immobile, vous revisitez le genre médiéval de la sotie, un genre théâtral médiéval satirique qui s’appuie sur un présupposé qui veut la société soit peuplée de fous. Pourquoi mobiliser ce genre ? Est-ce que vous pensez que la science-fiction peut le réactualiser ?

Philippe Curval : C’est une idée qui m’est venue en pensant aux Caves du Vatican d’André Gide, qui se présente avec le sous-titre : sotie. En cherchant dans le dictionnaire, j’ai immédiatement compris la relation que je pouvais faire entre Le Paquebot immobile et ce genre qui implique la folie humaine. En mêlant, la farce philosophique à la tragédie, je crois avoir rempli mon contrat. Particulièrement en proposant au lecteur une double fin du roman. Et je pense qu’un auteur anglais comme Terry Pratchett, bien qu’il écrive de la fantasy teintée de science-fiction, n’est pas loin de la sotie. Mais je pourrais citer bien d’autres textes qui relèvent partiellement de ce genre oublié.


Marc : Le Paquebot immobile fait référence à d’autres œuvres, puisque les fondateurs de l’utopie paquienne portent des noms issus de l’œuvre de Jules Vernes (Robur, Antifer, Aronnax…), tandis que l’antagoniste du récit, Pairubus, renvoie au Père Ubu de la pièce Ubu Roi d’Alfred Jarry. Pourquoi mobiliser ces références ?

Philippe Curval : Pour la simple raison que l’idée du Paquebot immobile m’est venue après une lecture de L’ïle à Hélice de Jules Verne. Roman où des milliardaires construisent une île artificielle dotée d’une technologie de pointe. Utopie vouée à l’échec. Il était donc normal que je lui emprunte un certain nombre de ses héros et que j’organise les chapitres à sa façon. Pourquoi mobiliser des références ? Tout écrivain est imprégné de ce qu’il a lu, vu, et entendu et le restitue sous une forme personnelle. Alfred Jarry a toujours été pour moi un auteur de toute première importance. Avec Pairubus, j’ai voulu lui rendre hommage, en inventant un personnage qui a bien d’autres attributs qu’Ubu, en utilisant des formes de prédation absurdes. Par ailleurs, j’ai commencé ce roman avec l’apparition de Trump.


Marc : Vos romans présentent de l’humour, mais ils peuvent aussi s’avérer plutôt pessimistes. On voit par exemple dans Le Paquebot immobile que si l’île des paquiens est une utopie, le monde extérieur se dégrade de plus en plus. Pourquoi montrer à la fois de l’humour et du pessimisme ?

Philippe Curval : J’aime le paradoxe ! Parce que je suis un écrivain de mauvaise foi qui se complait à perturber ses lecteurs afin de leur offrir le loisir de réfléchir au sens du mot “Vérité”.


Marc : La plupart de vos récits traitent de problèmes politiques et sociaux. Est-ce que vous diriez que vous êtes un auteur engagé ? Pourquoi ?

Philippe Curval : Au commencement de cet entretien, j’ai précisé que j’ai choisi d’écrire des textes qui paraissent sous la dénomination de science-fiction, parce que je crois essentiel, pour un auteur, de s’intéresser d’abord à la société dans laquelle il vit. En cela, je suis engagé. Mais, si bien de mes nouvelles et romans impliquent des problèmes politiques, en particulier sur les rapports entre l’individu et l’État, je n’écris pas de science-fiction politique. Anarchiste de conviction, au sens stirnérien du terme (en résumé : l’univers de chacun est sans limites à condition qu’il n’empiète pas sur le domaine d’un autre), j’essaye d’évoquer à travers certaines de mes œuvres la vision d’une utopie inaccessible, tant que l’homo sapiens demeurera une bête sauvage.


Marc : Certains de vos romans, comme Voyance aveugle ou Les Sables de Falun, ne sont plus édités. Lesquels de vos récits souhaiteriez-vous voir réédités ? Pourquoi ?

Philippe Curval : J’ai publié récemment sur Youboox une version nouvelle et définitive en numérique du Ressac de l’espace. J’ai ainsi préparé dans la même intention Les Sables de Falun, L’odeur de la bête, Blanc comme l’ombre. J’attends le résultat des ventes pour savoir si je vais les publier aussi de la même manière ou choisir un autre vecteur.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Philippe Curval : Un roman constitué d’une suite de nouvelles qui se nomme pour le moment IDEM’s, avec un personnage récurrent, homme et femme à la fois. A cela s’ajoute un roman de littérature générale dont je conserve le secret.


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ? Dans la vidéo de présentation du Paquebot Immobile, vous dites que vous écrivez un roman par an, ou des nouvelles. Comment parvenez-vous à cette régularité ?

Philippe Curval : Depuis toujours, j’écris plusieurs romans à la fois, car je ne peux pas me retenir d’en commencer un lorsque je trouve un thème nouveau. Parfois, je mets quatre ans à achever l’un de ces romans en alternance, parfois six mois. Durant les moments de réflexion où je prends ma respiration, j’écris des nouvelles pour des revues, ou réservées pour un recueil au thème précis. Pour cela, je travaille chez moi, en voyage, en vacances, le matin, la journée, jamais le soir.

Durant plus de cinquante ans, j’ai publié 48 livres, romans, recueils de nouvelles, essai, livres d’art, décollages, ce qui ne fait pas un par an. En 2013, j’ai calculé que la somme globale des revenus issus de cette production, vente en France et à l’étranger m’a rapporté l’égal d’un smic mensuel depuis 1962, avec des pics de soixante heures par semaine.

Il est où le bonheur ? Il est là !

C’est pourquoi je ne donne jamais de conseil.

4 commentaires sur “Interview de Philippe Curval

  1. Excellente interview ! Je connais très mal Philippe Curval. J’ai lu uniquement L’Hommes à rebours, que j’avais trouvé très riche, mais aussi trop barré pour moi ^^. Mais je me demande si je ne fais pas une erreur en ne le découvrant pas davantage. Quand je vois les thèmes évoqués ici : la SF sur les œuvres d’art, cette idée de « cabine du temps » ou encore tout le travail sur les utopies (très rare en SF !), ça me donne follement envie. On m’avait déconseillé Un Souvenir de loti, bien qu’il m’ait titillé. L’as-tu aimé ?
    De manière générale, que conseillerais-tu de cet auteur ?
    As-tu aimé Black Bottom ? Cela m’a faire sourire de voir qu’il y était question d’œuvres d’art SF, car je viens justement de terminer aujourd’hui la lecture d’un roman sur la SF artistique (le Syndrome du scaphandrier de Serge Brussolo, où les artistes sont des rêveurs, au sens stricte).

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s