Jardins de poussière, de Ken Liu

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du deuxième recueil de nouvelles de Ken Liu paru en France, à savoir

Jardins de poussière


Introduction


Ken Liu est un auteur de science-fiction, de fantasy et de fantastique sino-américain né en 1976. Aux Etats-Unis, il traduit en anglais les récits de SF chinois, et c’est notamment grâce à lui que le public anglophone a pu découvrir Le Problème à trois corps de Liu Cixin, ou des auteurs tels que Hao Jingfang, Zhang Ran ou Xia Jia dans les anthologies Invisible Planets (2016) ou Broken Stars (2019).

En tant qu’auteur, Ken Liu a publié une trilogie de romans de Fantasy, La Dynastie des Dents de Lion, dont les deux premiers tomes, The Grace of Kings et The Wall of Storms sont parus en 2015 et 2016. Il est également reconnu pour son talent de nouvelliste. Sa nouvelle « Mono no Aware » a en effet remporté le prix Hugo, tandis que « The Paper Menagerie » a obtenu les prix World Fantasy, Hugo, et Nebula. On peut également noter que le recueil The Paper Menagerie a été récompensé par le prix Locus du meilleur recueil en 2017. Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en français, par Pierre-Paul Durastanti notamment, avec les novellas L’Homme qui mit fin à l’Histoire et Le Regard, et deux recueils de nouvelles, La Ménagerie de Papier et Jardins de poussière dont je vais vous parler aujourd’hui.

Le recueil a été publié par Le Bélial’ et les Quarante-Deux (Dominique Martel et Ellen Herzfeld), et contient 25 nouvelles traduites par Pierre-Paul Durastanti pour la collection Quarante-Deux, qui accueille des recueils de nouvelles d’auteurs anglophones. C’est par exemple dans cette collection qu’ont été publiés Danses Aériennes de Nancy Kress, Axiomatique, Océanique et Radieux de Greg Egan, Au-Delà du gouffre de Peter Watts, le précédent recueil de Ken Liu, La Ménagerie de papier , mais aussi l’excellent La Fabrique des lendemains de Rich Larson.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« « Les yeux fermés, j’imagine les photons rebondissant entre les particules de poussière. J’imagine leurs chemins sinueux le long du dédale de surfaces vives, les pièges, les impasses, les culs-de-sac, les chausse-trappes. J’imagine Cigale qui accomplit sa rotation sous les étoiles, modifiant l’angle des rayons du soleil sur les panneaux. J’imagine les couleurs, changeantes, chatoyantes. Une nouvelle façon de voir »

Né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans, Ken Liu est titulaire d’un doctorat en droit (Harvard). On doit à ses activités de traducteur l’éclosion de la science-fiction chinoise aux yeux du monde. En tant qu’auteur, il dynamite la littérature de genres américaines — science-fiction comme fantasy – depuis une quinzaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy pour la seule « La Ménagerie de papier », ce qui demeure unique à ce jour. Le recueil éponyme, paru aux éditions du Bélial’, est par ailleurs lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire, tandis que le court roman L’Homme qui mit fin à l’histoire a achevé de le révéler au grand public. Jardins de poussière est son deuxième recueil à voir le jour en français. Sans équivalent en langue anglaise, réunissant vingt-cinq récits pour l’essentiel inédits, il célèbre un talent majeur et singulier à son sommet — un phénomène. »

Dans mon analyse du recueil, je traiterai d’abord du posthumanisme et du transhumanisme et du transféerisme présent dans les nouvelles, puis je m’intéresserai à la manière dont Ken Liu met en scène la colonisation spatiale et les figures d’aliens, puis de la façon dont il envisage les rapports entre différents pays asiatiques et les États-Unis, pour enfin aborder l’influence des technologies qu’il met en scène sur les sociétés et la famille. Comme à chaque fois lorsque je parle parle d’un recueil, il s’agit d’en donner une idée générale, et pas d’analyser chaque nouvelle une à une.

L’Analyse


Posthumanisme et transféerisme


Avant de continuer, je vais préciser ce que ce sont le posthumanisme et le transféerisme.

Le posthumanisme est une philosophie qui consiste à envisager l’avenir de l’humanité par sa possible fin, parce que la science et la technologie vont engendrer de nouvelles formes d’humanité, des « clades », pour reprendre les termes de Schismatrice +, qui rompent de manière plus ou moins radicale avec l’humanité que nous connaissons, ou même avec les transhumanités que nous pouvons imaginer. La SF a imaginé des posthumanités diverses au fil du temps, avec par exemple les citoyens des polis de Diaspora de Greg Egan, qui sont des IA vivant dans des environnements numériques, ou les homo quantus du Magicien Quantique de Derek Künsken, qui sont capable d’entrer en fugue quantique, c’est-à-dire capable de se transformer en intelligence quantique objective.

Le transféerisme est l’équivalent du transhumanisme, mais appliqué à un univers de Fantasy et à des créatures surnaturelles. Deux exemples de transféerisme dans la Fantasy récente peuvent s’observer dans La Fin des étiages de Gauthier Guillemin, lorsque l’Ondine Sente se fait greffer une main en bois, en « une variété hybride d’orme noir », qui vit en symbiose avec elle. Elle se trouve alors augmentée de la même manière que les personnages du cyberpunk le sont par des prothèses mécaniques.  Dans L’Héritage du rail de Morgan of Glencoe, Stikine, une fée de l’air qui s’est vue amputée de ses ailes les retrouve d’une certaine manière grâce à une prothèse mécanique. Cette prothèse peut être assimilée à une wingsuit et permet à un être féérique de retrouver en partie les pouvoirs surnaturels qu’il a perdus. La magie se trouve donc compensée par la technologie, et permet une forme de transféerisme.

La nouvelle « Bonne Chasse », d’ailleurs adaptée dans un épisode de la série d’anthologie et d’animation Love Death and Robots, met en scène une forme de transféerisme qui s’appuie sur une technomagie. En effet, la nouvelle nous fait suivre un exorciste, Liang, et une femme-renarde, Yan, avec laquelle il se lie d’amitié, dans une Chine qui s’industrialise de plus en plus par le biais des colons britanniques, ce qui cause un affaiblissement progressif de la magie, et donc des pouvoirs surnaturels de Yan, qui ne peut plus changer de forme. Cependant (et sans trop rentrer dans les détails), l’industrialisation permet de modifier les corps, et donc de compenser la perte de magie par une technologie de pointe. « Bonne chasse » met donc en scène une forme de transformation du surnaturel par le biais de la science dans un univers de Fantasy. Une autre nouvelle de Fantasy est présente dans le recueil avec « La Fille cachée », qui relate l’apprentissage de techniques d’assassins permettant d’ouvrir des interstices entre les mondes pour se téléporter et se rendre invisible (oui oui) par une jeune femme kidnappée par lesdits assassins.

Les nouvelles « Printemps cosmique », « Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes » et « Sept anniversaires » mettent en scène des posthumanités numériques. « Printemps cosmique » met en effet en scène une créature qui vit au sein d’un « île nef » et dont les « banques de données » qui constituent sa « mémoire » se désagrègent peu à peu, après avoir voyagé dans l’espace pendant une durée vertigineuse, puisqu’il peut observer la fin de l’univers (oui oui). « Ailleurs, très loin de vastes troupeaux de rennes » décrit une humanité numérisée vivant dans des univers virtuels qui prennent des formes variées, telles que des Bouteilles de Klein, ou des espaces à cinq ou six dimensions, qu’on peut rapprocher des citoyens des polis de Diaspora de Greg Egan. « Sept anniversaires » montre également une humanité numérisée grâce à une Singularité technologique, mais Ken Liu décrit, à travers le parcours du personnage de Mia en sept dates, la manière dont cette humanité technologique évolue après la Singularité, notamment dans son exploration, puis dans sa conquête de l’espace par la terraformation et la création de gigantesques essaims de Dyson alimentant des systèmes informatiques. Ces évocations d’humanités numériques et immortelles peuvent se rapprocher de la nouvelle « Les Vagues », présente dans La Ménagerie de papier. La nouvelle « Jours fantômes » montre une posthumanité biologique, « conçue par ordinateur et cultivée en cuve » pour survivre sur la planète Nova Pacifica, où des humains standards ont échoué après avoir traversé un trou de ver. Cette nouvelle humanité se trouve en rupture avec ses ancêtres, tant sur le plan biologique que sur le plan des idées, ce qu’on observe dans le rejet de l’histoire de l’humanité par Ona, le personnage principal du récit.

La nouvelle « Rester » évoque la Singularité et le posthumanisme, mais du point de vue d’un personnage qui les rejette et vit dans un monde de plus en plus déserté par les humains qui quittent le monde physique pour rejoindre les univers virtuels. Ken Liu montre donc la vie des oubliés et des réactionnaires de la Singularité, qui rejettent la numérisation de l’être humain et cherchent à préserver des traditions désuètes.

Humanité, aliens et colonisation spatiale


Jardins de poussière traite également des rapports entre l’être humain et les espèces extraterrestres, ainsi que de la colonisation spatiale.

Les nouvelles « Jardins de poussière », « Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes », « Souvenirs de ma mère » et « Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé » évoquent l’exploration spatiale à travers le prisme des rapports humains et familiaux. « Jardins de poussière » montre la solitude d’une artiste réveillée par une IA à bord d’un vaisseau cryogénique pour effectuer des réparations, mais montre l’importance de l’art, dans la manière dont il semble créer des liens entre le personnage et l’intelligence artificielle. Les personnages de », « Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes », « Souvenirs de ma mère » et « Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé » évoquent trois personnages, Renée, Amy, qui prennent en charge les récits à la première personne et un personnage narrateur anonyme, auquel son père s’adresse. Ces trois nouvelles traitent de trois personnages qui vont perdre leur mère. Dans le cas de Renée et du narrateur anonyme, c’est parce que leurs mères prennent part à des expéditions spatiales, l’une visant à aller sur Gliese 581 tandis que l’autre cherche à détecter des signaux extraterrestres grâce à une lentille gravitationnelle. Les deux personnages vont donc perdre leur mère parce qu’elle s’éloigne d’eux. L’espace apparaît donc comme un moteur de fracture familiale, même pour une société de la Singularité comme celle de Renée. À l’inverse, l’espace apparaît comme un moyen de relation entre un parent et son enfant dans le cas de « Souvenirs de ma mère », puisque la mère d’Amy, atteinte d’une maladie grave, décide de passer du temps dans l’espace pour gagner du temps et voir grandir et vieillir son enfant grâce aux vitesses relativistes. Dans cette nouvelle, l’espace apparaît alors comme une manière de prolonger les liens filiaux en maintenant en vie une personne malade pour qu’elle puisse passer du temps avec son enfant. Cette nouvelle m’a personnellement beaucoup touché. L’espace est également vu comme un refuge, puis une dernière demeure face à la fin de l’humanité terrienne dans « La Dernière semence », qui décrit un personnage Linda, assister à une guerre nucléaire depuis une station spatiale.

« Le Fardeau » et « Jours fantômes » décrivent des planètes, Lura et Nova Pacifica, sur lesquelles des civilisations aliens existaient, mais ont disparu, mais pas depuis la même époque, et ils ne laissent pas les mêmes traces à la surface de leurs mondes respectifs. Ainsi, les Luriens ont laissé un monument titanesque, des ruines archéologiques, et des documents traduits sous la forme d’une épopée, la Saga de Lura, tandis que les habitants de Nova Pacifica ont laissé des souvenirs bien plus vivants, auxquels Ona se trouve confrontée. Mais contrairement aux Luriens, les habitants de Nova Pacifica avaient conscience de leur extinction prochaine et ont donc créé des dispositifs destinés à préserver leur mémoire pour qu’elle continue de vivre dans l’esprit des (post)humains, là où les vestiges des Luriens peuvent être sujets à de mauvaises interprétations.

Ken Liu aborde également les relations entre des espèces aliens bien vivantes et l’humanité, dans « Ce qu’on attend d’un organisateur de mariage » et « Rapport d’effet à cause ». Dans la première, il décrit d’une manière amusante une espèce extraterrestre microscopique, les Parou, colonisent les organismes humains lors de leur cérémonie de mariage, ce qui engendre une relation de symbiose entre l’être humain, qui se trouve alors augmenté par les Parou qui lui octroient de nouvelles capacités. Dans la seconde, les humains sont en guerre avec les Azazins, une espèce alien capable de manipuler le cours du temps pour ne pas se faire tuer par les humains.

Dans « Messages du Berceau : L’ermite – Quarante-huit heures dans la mer du Massachusetts », Ken Liu évoque la conquête spatiale, à travers le fait que plusieurs populations humaines vivent dans des stations orbitales, mais aussi la terraformation potentielle de la Terre et Mars, sur lesquelles la vie est particulièrement difficile. On peut remarquer que la terraformation de Mars passe par la projection de comètes venues du Nuage d’Oort pour relancer le cycle de l’eau, puis l’introduction de plantes capables de photosynthèse pour générer une atmosphère respirable. Le même type de processus est décrit par Bruce Sterling dans Schismatrice. Celle de la Terre pose toutefois problème parce qu’elle s’avère encore habitée par des populations qu’il ne convient pas forcément de considérer comme des « réfugiés ».

Dans « Sept anniversaires » et « Printemps cosmique », Ken Liu décrit un espace conquis et exploré, et surtout largement posthumain. Les personnages de « Sept anniversaires » ont par exemple recréé par terraformation différents stades de l’évolution géologique de la Terre pour retracer son histoire et recréer des formes de vie passées, tels que les dinosaures par exemple. « Printemps Cosmique » montre comment des formes de vie, qui ne sont plus humaines, et donc largement posthumaines, gardent le souvenir de la Terre et d’un univers qui se termine.

Ken Liu utilise donc l’espace et la conquête spatiale pour parler du rapport de l’être humain à son environnement d’origine, mais aussi l’avenir de l’être humain, puisqu’il articule parfois le posthumanisme à la conquête de l’espace.

L’Asie et l’Occident


Certaines nouvelles de Jardins de poussière traitent des rapports entre les cultures du continent asiatique et l’Occident, représenté par les États-Unis. Ces relations apparaissent complexes et sont parfois marquées par le racisme anti-asiatique. Si cette dernière question vous intéresse, je peux vous recommander la lecture de Chinatown, intérieur de Charles Yu.

« Long-courier » montre par exemple une relation entre un américain, Icke, et une chinoise, Yeling, à travers le regard externe d’un journaliste qui se trouve à bord d’un dirigeable, le Dragon d’Amérique que les deux personnages pilotent à tour de rôle. Icke et Yeling essaient de maintenir une vie de couple, malgré les contraintes que leur impose le pilotage, puisque Yeling se renseigne sur le baseball qu’affectionne son mari pour pouvoir en discuter avec lui, par exemple. La nouvelle fait mention des agences matrimoniales utilisées par des Occidentaux pour trouver une compagne chinoise. On retrouve ce dispositif dans « La Ménagerie de papier », qui a permis au père de Jack, le personnage narrateur de la nouvelle, de rencontrer sa mère.

Les nouvelles « Bonne Chasse » et « Nœuds » montrent comment des occidentaux colonisent les territoires asiatiques à différentes périodes et se servent des populations. Ainsi, « Bonne Chasse » se déroule au début de l’ère industrielle, alors que les Britanniques s’installent à Hong-Kong et y construisent des usines, des chemins de fer et des automates, ce qui engendre de la pollution qui affecte l’écosystème, mais aussi l’aliénation des classes populaires hong-kongaises, forcées de travailler dans les usines. « Nœuds » montre comment la population des Nan, un peuple d’Asie isolé, qui vit dans les montagnes et cultive du riz céleste, dans une société close sur elle-même, se voit absorbé par la mondialisation néolibérale à cause des bonnes intentions de Soé Bo, un de ses habitants, qui pensait rendre service à Tom, un scientifique américain.

« Une brève histoire du Tunnel Transpacifique » est une nouvelle uchronique qui évoque une coopération technologique et industrielle grandiose entre le Japon et les États-Unis qui évite la Deuxième Guerre Mondiale, pensée par l’empereur Hiro-Hito  pour résoudre la crise économique de 1929. Cette résolution de la crise fait donc littéralement sortir un certain dictateur moustachu et ses partisans de l’histoire parce qu’il perd les élections suite à la fin du Traité de Versailles. Cette coopération permet de construire un tunnel sous l’Océan Pacifique pour relier les États-Unis, le Japon et la Chine grâce à un système pneumatique. Ce projet permet en quelque sorte une sorte d’union pacifique entre les États-Unis et le Japon, mais l’histoire racontée par Charlie à sa compagne Betty, qui contredit quelque peu l’histoire officielle et glorieuse de la construction du Tunnel Transpacifique, que l’on peut lire dans la nouvelle à travers divers documents présents dans le récit. Il met par exemple en évidence la mort de centaine d’ouvriers et de prisonniers politiques chinois capturés par les japonais condamnés à des travaux forcés, mais aussi l’impact de cette construction sur le corps de ceux qui ont survécu, puisque Charlie est devenu en partie sourd à cause du vacarme produit par les opérations de minage du Tunnel. L’uchronie mise en scène par Ken Liu montre alors que si le Tunnel permet de pacifier les relations entre les américains et les japonais, il n’empêche pas pour autant certaines exactions perpétrées par le Japon en Chine. L’auteur montre également comme l’Histoire officielle peut être manipulée pour servir des buts politiques. Il traite également de cette thématique dans la magistrale novella L’Homme qui mit fin à l’histoire.

L’auteur traite du racisme anti-asiatique dans « Sauver la face », qui montre le conflit entre Su Meiyuan et Bruce Hawthorne, deux industriels respectivement chinoise et américain du point de vue de deux IA de négociation commerciale, eMBA Alpha et eMBA Beta.  Une une partie de « Jours fantômes » qui s’intéresse aux parcours de Fred Ho, adolescent chinois émigré aux États-Unis en 1989, et William (ou Jyu-Zung), un jeune hong-kongais parti étudier en Angleterre racisme anti-asiatique sur le territoire américain traite également de cette thématique. Ces nouvelles montrent de manière crue et directe les propos et les comportements racistes que peuvent tenir les américains, mais aussi les britanniques (et à travers eux, d’autres personnes) sur les chinois, depuis la colonisation jusque dans un futur proche. Cependant, à travers les échanges entre les personnages Fred Ho et Carrie Wynne, et la médiation effectuée par les IA et Jackson Hawthorne, Ken Liu montre qu’une coopération efficace et exempte de préjugés et de racisme est possible. La nouvelle « Vrais visages » traite aussi de racisme, en montrant un moyen possible pour le limiter ou l’empêcher, à travers la technologie de l’IdentiMask, qui masque la couleur de peau et l’accent des individus, ce qui permet théoriquement de ne plus faire de discriminations basées sur le genre ou la race lors d’entretiens d’embauche par exemple. Cependant, ce gommage des différences amène une uniformisation qui efface l’expérience de certaines personnes par la censure de CV ou de leur parole, mais permet également à des individus racistes d’exprimer leurs idées sans aucune crainte d’être exposés à des représailles. Le gommage des identités perpétue alors le système de discrimination par l’appartenance ethnique et genrée. 

La nouvelle « Empathie Byzantine » traite des relations diplomatiques entre les États et la Chine, mais surtout l’hypocrisie des ONG. L’auteur montre en effet que celles-ci servent parfois des objectifs politiques en intervenant ou non au cours de certains conflits. Il oppose alors deux personnages, Jianwen, une chinoise militante pour les droits humains, qui considère que l’empathie et la décentralisation des apports d’aides aux réfugiés peuvent être plus utiles que des ONG corrompues à ses yeux et Sophie, une américaine qui travaille pour Réfugiés sans Frontières, qui vise à défendre les intérêts américains. Lorsque Jianwen évoque son passé, on observe que la charité n’est pas toujours équitable, puisque des étudiants américains prêts à faire des dons et des actions pour aider des réfugiés aideront de bon cœur, sauf lorsqu’il s’agit de la Chine, à cause de la rivalité économique et du conflit larvaire entre les deux pays. Elle se rend également compte de la manière dont l’empathie vis-à-vis des réfugiés peut-être artificielle, notamment quand Sophie fait un don en disant « – Je ne vais pas te laisser rentrer dans ton pays avec l’idée irrationnelle que les Américains détestent les Chinois. », ce qui montre qu’elle agit par calcul et non par solidarité.

Technologies et impact sociétal


Dans Jardins de poussière, Ken Liu aborde également l’impact sociétal des technologies qu’il décrit.

Dans « Nul ne possède les cieux », qu’on peut rattacher au Silkpunk (un genre proche du Steampunk mais qui se déroule dans des mondes alternatifs d’inspiration asiatique) l’auteur montre comment une évolution technologique peut changer l’histoire d’un pays, à travers l’invention des dirigeables au sein d’un pays en guerre, le Xana. Un jeune ingénieur, Kino Ye et son supérieur, Ingda, jouent avec la religion pour que cette invention semble venir des dieux afin de la rendre légitime aux yeux du pouvoir royal. Cette nouvelle entre en écho avec « Long-courrier », qui traite de l’utilisation des dirigeables dans un monde contemporain, au sein duquel les énergies fossiles sont lourdement taxées, ce qui empêche l’utilisation d’avions pour transporter des marchandises. Les dirigeables deviennent alors des solutions plus écologiques de transport de fret. « Long courrier » diffère donc de « Nul ne possède les cieux » parce qu’elle décrit un usage civil et contemporain des dirigeables. On remarque d’ailleurs que Kino Ye se rend compte du pouvoir nocif de son invention, qui va être utilisée lors de conflits militaires, ce qui permet également de mettre en évidence la portée plus ou moins heureuse du progrès scientifique en fonction de ses domaines d’application.

« Sauver la face » et « Moments privilégiés » montrent les limites des machines lorsqu’on cherche à les substituer aux êtres humains et montrent la nécessité des interactions humaines. En effet, les négociations de « Sauver la face » montrent la nécessité de la prise en charge du facteur humain lors de pourparlers commerciaux, et « Moments privilégiés » met en scène l’échec de machines visant à remplacer les parents par des machines, à cause de la coupure de liens empathiques que cela entraîne. Ken Liu décrit des technologies qui peuvent théoriquement remplacer les humains, mais qui ne peuvent pas remplacer le contact humain, ou doivent le prendre en compte.

« Messages du Berceau : L’ermite – Quarante-huit heures dans la mer du Massachusetts » pose la question de l’utilité de la terraformation d’une Terre ravagée par le changement climatique, puisque cela pourrait amener une répétition des mêmes conflits et problèmes que l’on connaît malheureusement trop bien. Cependant, la terraformation est présente et utilisée dans « Sept anniversaires », où elle permet de montrer différentes étapes de l’évolution de la Terre. La terraformation permet alors aux humains de maintenir le souvenir de leur planète d’origine.

« Empathie byzantine » montre comment la « réav », une technologie de réalité virtuelle très avancée qui permet à ses utilisateurs de vivre jusque dans leurs corps des événements réels, en se mettant par exemple dans la peau d’un jeune réfugié massacré par des soldats. La réav force alors l’empathie non pas en montrant l’horreur, mais en la faisant vivre directement. La nouvelle décrit alors une cryptomonnaie qui se démocratise et devient facile d’utilisation, l’Empathium, destinée à supplanter les actions des ONG en donnant à chacun le moyen de faire des dons pour les réfugiés de manière décentralisée et démocratique, sans que des questions d’intérêts politiques interviennent. La solidarité se libère alors des contraintes d’agenda politique.

« Dolly, la poupée jolie » et « Animaux exotiques » traitent de la manière dont les (bio)technologies créent des êtres conscients et les exploite, tout en les méprisant et en niant leur humanité. Ainsi, Dolly, une poupée douée de conscience, est maltraitée par ses détenteurs, tandis que les « werks », des chimères d’êtres humains et d’animaux créées en laboratoire, sont réduits en esclavage sexuel et sont considérés comme des monstres. Cependant, les werks sont capables de ressentir des émotions et portent des souvenirs, à la fois humains et animaux, mais la plupart d’entre eux est aliénée au point de ne pas se considérer comme des personnes, ce que remarque Étoiles, un werk qui libère les esclaves sexuels et se dissimule au sein de la société humaine.

« Sept anniversaires » décrit quant à elle une histoire progressive de la posthumanité à travers le regard de Mia, de ses 7 ans jusqu’à son 823 543ème (oui oui) anniversaire, qui traite de la Singularité, puis de son dépassement par une espèce humaine qui se transforme peu à peu et devient de plus en plus responsable.

Le mot de la fin


Jardins de poussière est un magnifique recueil de nouvelles. Ken Liu y traite de posthumanisme et de transféerisme, des relations entre l’humanité et des espèces extraterrestres, qu’elles soient disparues ou non, des rapports entre l’Asie et l’Occident en mettant en évidence le racisme anti asiatique, mais également de l’impact des technologies sur la société.

Comme dans La Ménagerie de papier, premier recueil de l’auteur en français, les nouvelles décrivent des personnages et des situations émouvantes, qui touchent et frappent le lecteur. J’ai été particulièrement ému par les nouvelles qui traitent de la perte d’un parent. Mes nouvelles préférées sont « Bonne chasse », « La Fille cachée », « Sept anniversaires », « Animaux exotiques », « Printemps cosmique », « Souvenirs de ma mère », « Une brève histoire du Tunnel Transpacifique » et « Empathie byzantine ».

Je ne peux que vous recommander la lecture de ce recueil !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, La Ménagerie de papier, Le Regard, L’Homme qui mit fin à l’histoire

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Nevertwhere, Laird Fumble, Just A Word, Fourbis et têtologie, Yogo, C’est pour ma culture, Baroona

7 commentaires sur “Jardins de poussière, de Ken Liu

  1. Je dois vraiment me lancer dans ce second recueil surtout que j’ai adoré le premier. Ken Liu a un talent fou pour émouvoir en si peu de pages.
    (Si je peux me permettre, tu cites deux fois Souvenirs de ma mère en conclusion)

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s