La Fontaine des âges, de Nancy Kress

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella de Nancy Kress.

La Fontaine des âges


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions du Bélial’. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi de la novella !

Nancy Kress est une autrice américaine de science-fiction et de Fantasy née en 1948. Son œuvre est publiée aux États-Unis depuis le début des années 1980 et a remporté plusieurs fois les prix les plus importants de SFF (2 Hugo, 2 Locus, 6 Nebula). En France, ses nouvelles ont d’abord été traduites dans les années 80 dans des revues et des anthologies telles que Fiction ou Univers, ou plus tard dans la série des Isaac Asimov présente, et encore plus tard dans la revue Bifrost (qui lui a d’ailleurs consacré un numéro spécial en Janvier 2018), avec entre temps des parutions dans des anthologies chez Orion ou Oxymore.

Les éditions Le Bélial’, en plus du Bifrost 89, lui ont consacré un recueil dans la collection Quarante-Deux, Danses Aériennes, et ont publié la novella Le Nexus du Dr Erdmann dans la collection Une Heure Lumière. Une autre novella de l’autrice est parue dans cette collection en Février 2021, La Fontaine des âges, originellement parue en 2007 dans Isaac Asimovs Science-Fiction et traduite en français par Erwann Perchoc, « sous la férule, cinglante mais juste, d’Olivier Girard et Pierre-Paul Durastanti » (oui oui, j’espère quand même que tout va bien pour Erwann). Cette novella a reçu le Prix Nebula en 2008.

Voici la quatrième de couverture de La Fontaine des âges :

« Max Feder est riche. Immensément. Une fortune aux origines troubles, mais après tout, qu’importe ? Car Max Feder va mourir. Et dans ses vieux jours, ses derniers mois, le plus précieux de ses trésors se résume à une bague et ce qu’elle contient, le symbole d’un amour aussi ancien qu’absolu. Éternel, littéralement, puisque l’objet de son amour perdu ne peut pas mourir… Or il semble bien que pour Max Feder, au crépuscule d’une vie tumultueuse, le temps soit venu d’entreprendre un ultime voyage, celui de toutes les remises en question, de tous les possibles… »

Mon analyse de cette novella traitera de la manière dont l’autrice traite des biotechnologies, mais aussi de sa mise en scène d’un personnage âgé.

L’Analyse


Biotechnologie, vie et amour éternels


La Fontaine des âges met en scène unpersonnage âgé, Max Feder, qui a quatre-vingt six ans. Elle décrit également plusieurs personnes âgées, dans Le Nexus du Dr Erdmann, dont l’intrigue se déroule dans une maison de retraite, avec le docteur Erdmann qui donne son nom à la novella, Evelynn la commère, Anna l’ancienne danseuse, Erin la yogiste… Il s’agit d’un thème cher à l’autrice, car comme elle l’affirme dans une interview lisible dans le numéro de Bifrost qui lui est consacré, « ce sont des personnes peu présentes dans la science-fiction […]. Les enfants et les vieillards m’intéressent en tant que tels : les premiers pour leur ignorance du monde, les seconds parce qu’ils en ont une très grande connaissance. Dans les deux cas, il y a là matière à mettre en scène des situations conflictuelles. ».

Et effectivement, Max Feder dispose d’une très grande connaissance du monde, et se trouve en conflit avec son fils, Geoffrey (j’y reviendrai). Il se vante de connaître « l’âme humaine, le cœur des hommes, et sur le bout des doigts », ce qui lui a en partie permis de bâtir une immense fortune, par le biais d’arnaques et de montages financiers sous la façade du « groupe Feder ». La connaissance du monde de Max passe donc par ses capacités d’analyse et d’adaptation, qu’il a approfondies tout au long de sa vie. Cependant, au contraire des personnages du Nexus du Dr Erdmann, il est un anti-héros particulièrement égoïste, qui rejette sa femme, son fils, et même ses petits-enfants. Cependant, il reste malgré tout un être humain compréhensible, qui cherche à retrouver Daria, qu’il considère comme l’amour de sa vie, après avoir passé des décennies sans la voir. C’est le désir de la revoir qui motive d’ailleurs Max à sortir de sa maison de retraite, après que ses petits-enfants ont détruit la bague qui contenaient un de ses cheveux et la trace de son baiser en la donnant à manger à leur chien robot (oui oui). Le grand âge de Max Feder apparaît alors comme un obstacle au voyage (et au casse, oui oui) qu’il entreprend pour retrouver Daria, notamment lorsqu’il va dans l’espace, malgré le traitement de régénération qu’il a subi.

En effet, le futur imaginé par Nancy Kress met en scène différents types de biotechnologies qui permettent d’améliorer et de conserver le corps humain. Les biotechnologies constituent un thème récurrent de l’œuvre de Nancy Kress, puisqu’il est également traité dans la novella L’une rêve, l’autre pas, qui décrit la création d’une transhumanité qui peut se passer de sommeil, ou encore Danse Aérienne (présente dans le recueil Danses Aériennes), qui met en scène des danseuses de ballet modifiées. Max Feder mentionne d’abord les personnes « génémodées », c’est-à-dire des individus dont les gènes ont été modifiés pour améliorer leur condition physique. Il s’agit d’un terme récurrent dans l’œuvre de l’autrice, qui met en évidence la généralisation du transhumanisme dans les sociétés qu’elle décrit. Le personnage évoque (et subit) ensuite la « régénération », qui consiste à rajeunir le corps, mais il traite surtout du « traitement D », qui permet aux personnes qui le subissent de voir leur corps « gelé » au même âge, et donc de ne pas vieillir (oui oui). Cependant, ce traitement provient des cellules de Daria, dont les tumeurs cérébrale et vertébrale produisent des protéines capables de créer des cellules souches capables de renouveler « tout ce qui constitue un individu adulte ». Le traitement D, commercialisé par l’entreprise Lifelong, possédée par le richissime Peter Cleary, exploite donc de manière commerciale la maladie d’un individu, et un individu tout court, qui se trouve alors dépossédé de sa liberté parce qu’il rapporte énormément d’argent. La quête de Max Feder pour retrouver Daria met alors en évidence le fait qu’elle est prisonnière de sa condition. Nancy Kress traite donc des problèmes éthiques que soulèvent les biotechnologies et leur utilisation, à travers les dangers du Traitement D, qui ne laisse pas les patients indemnes, mais aussi en montrant son origine humaine. Daria est donc réifiée par la compagnie industrielle qui l’exploite, mais on peut aller plus loin, en disant qu’elle est également devenue un objet de fantasme amoureux pour Max, qui idéalise son image, mais aussi par d’autres, qui ne la voient que comme une monstruosité inhumaine à abattre. Lifelong, puis Sequene, sont ainsi attaquées par des personnes anti-Traitement D, qui cherchent à abattre l’entreprise, mais aussi Daria.

Nancy Kress montre aussi que la plupart des populations humaines vivent sous des « Dômes », qui reconstituent une atmosphère pleinement respirable pour les populations aisées, après un changement climatique qui semble violent. On remarque donc que seules les populations riches ont accès aux hautes technologies, et notamment celles qui leur permettent de se maintenir en vie. L’autrice montre donc que les biotechnologies accentuent les disparités sociales.

L’origine du traitement D et la rencontre de Max et de Daria sont évoqués dans les souvenirs du personnage narrateur, en parallèle de la mise en place de son plan pour retrouver Daria sur la station orbitale de Sequene. La narration est ainsi construite sur deux plans, avec le présent de Max Feder, mais aussi son passé. Le personnage raconte d’abord sa rencontre avec Daria, puis, entre autres, son évolution dans le milieu des arnaques et des montages financiers avec le groupe Feder, et son alliance d’affaires avec Stevan, un gitan parvenu à lui dérober deux millions et demie sans se faire repérer, en hackant ses comptes bancaires (oui oui). Cette alliance permet à l’autrice d’évoquer les liens entre les Juifs et les Tziganes, mais aussi la manière dont ces derniers vivent dans le futur, invisibles aux technologies de surveillance et masquent leur identité en permanence. On remarque aussi que l’autrice met en évidence la judaïté de son personnage par l’emploi de mots provenant du yiddish américain, comme boychick, par exemple. Elle mobilise également le romani, avec des vocables comme gadjo, son pluriel, gadjé, wortácha, qui marque les accords d’affaires ou encore marimé, qui désigne les étrangers, considérés comme impurs. Ils caractérisent le langage et la société gitans, que Max semble bien connaître, de par ses liens avec Stevan.

Parallèlement, Max évoque son mariage difficile avec Miriam, la mère de son fils, Geoffrey, avec lequel il est en conflit. Le personnage ne nie pas sa responsabilité dans les reproches que lui a adressé sa femme et que son fils continue de lui faire, mais il ne cherche pas à changer pour autant. Cependant, on observe tout de même qu’il a des valeurs et des principes, ce qu’on remarque lorsqu’il recrute Stevan, par exemple.

La novella de Nancy Kress, en plus de traiter des biotechnologies et des problèmes éthiques qu’elles soulèvent, traite de la relation entre Max et son fils, Geoffrey. Max voit son fils comme un parvenu qui dilapide de l’argent qu’il « n’a pas gagné », tandis que Geoffrey voit son père comme un criminel et un égoïste pour qui l’argent semble compter plus que sa famille. Le fils cherche alors à donner une orientation pleinement légale à l’organisation de son père, qui s’en moque complètement, ce qu’on observe dans ses traits d’humour sarcastiques.

« Papa, tu fais quoi ?

– Une régénération. Et toi, tu fais quoi ?

– Pourquoi tu as transféré trois cent cinquante millions du Groupe Feder pile le jour de notre fusion avec la Shanghai Winds Corporation ? Tu as idée de quoi on a l’air ?

– Non », je réponds, même si je sais. C’est juste que je m’en fiche.

Max semble mépriser son fils, qui incarne, avec les agents Fédéraux qui le poursuivent et l’interrogent, une forme d’autorité qu’il rejette.

Le mot de la fin


La Fontaine des âges est une novella de science-fiction de Nancy Kress, dans laquelle l’autrice met en scène Max Feder, un vieil homme immensément riche, qui cherche à retrouver Daria, son amour de jeunesse, devenue la source d’un traitement biotechnologique qui empêche le vieillissement.

À travers le point de vue et l’histoire de ce personnage a priori détestable, Nancy Kress aborde les problèmes éthiques et économiques soulevés par les biotechnologies, notamment lorsque celles-ci exploitent les êtres humains et creusent les inégalités sociales.

La novella traite également du conflit entre son personnage et sa famille, en montrant les ruptures entre Max Feder et son fils, Geoffrey.

Si vous aimez la plume de Nancy Kress, ou si vous souhaitez découvrir cette autrice et les thèmes qui lui sont chers, je vous conseille La Fontaine des âges !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de Nancy Kress, Danses Aériennes, Méfiez-vous du chien qui dort, Les Hommes dénaturés, L’Une rêve, l’autre pas. J’ai également interviewé l’autrice

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Célindanaé, Lhotseshar, Yogo,

17 commentaires sur “La Fontaine des âges, de Nancy Kress

  1. Je connais un peu la collection 1heure lumière avec d’autres auteurs mais pas cette autrice. Je trouve le titre très joli. Donc,je pense a travers ce que tu en dis que je le retiens pour une lecture prochaine.

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