Dans les imaginaires du futur, d’Ariel Kyrou

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un ouvrage qui traite de la manière dont la SF peut interagir avec notre vision du futur.

Dans les imaginaires du futur, d’Ariel Kyrou


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi de cet essai !

Ariel Kyrou est un auteur, journaliste, essayiste et chroniqueur de radio né en 1962. Il est diplômé de l’institut d’études de Paris et a notamment scénarisé un documentaire sur Philip K. Dick, intitulé Les Mondes de Philip K. Dick. Il est aussi l’auteur de la préface des Nouveaux mystères de la chambre noire de Philippe Curval, et de l’essai Dans les imaginaires du futur, dont je vais vous parler aujourd’hui.

Cet essai est paru en 2020 aux éditions ActuSF, et comprend une « volte-face », c’est-à-dire du paratexte placé ni au début, ni à la fin de l’ouvrage (oui oui) d’Alain Damasio.

En voici la quatrième de couverture :

« Les deux imaginaires du futur les plus forts aujourd’hui sont la démesure technologique et l’apocalypse environnementale. Ils se conjuguent pour susciter en nous une sidération, un court-circuit de la pensée et de l’action. L’enjeu de cet essai c’est de sortir de cette impasse en traçant des chemins et un horizon pour y arriver : la construction d’utopies politiques, lucides sur le long terme, d’inspiration anarchiste et terrestre, contre l’idéologie dominante et en toute conscience des risques de dystopie. Sa méthode : considérer les séries TV et les films de cinéma, les BD, les romans et les nouvelles de science-fiction comme une extraordinaire source de savoirs et de pistes pour comprendre les impasses actuelles de l’écologie et du tout numérique, puis tenter d’entrouvrir des voies alternatives pour demain. »

Ma chronique de cet essai traitera de la manière dont Ariel Kyrou traite des œuvres de SF comme des moyens de penser le futur. Comme il s’agit d’un ouvrage dense, je ne traiterai sans doute pas de tout, mais il s’agira de vous donner une idée du propos et des exemples mobilisés par l’auteur.

L’Analyse


La science-fiction et le futur, idéologie(s) désirable(s) ?


Ariel Kyrou mentionne de nombreuses œuvres de SF dans son essai, qu’elles soient des romans ou des nouvelles (il cite des auteurs sur lesquels je reviendrai), des films tels que les Blade Runner de Ridley Scott et Denis Villeneuve, Soleil Vert de Richard Fleischer, Interstellar de Christopher Nolan, des BD comme Soon de Benjamin Adam et Thomas Cadène, ou encore l’univers de musiciens comme Sun Ra (que j’ai découvert et que j’écoute grâce à cet ouvrage). Il se sert des exemples de sociétés futures donnés par les œuvres qu’il cite pour aborder les questions actuelles de la « démesure technologique », c’est-à-dire l’apparition d’Intelligences Artificielles fortes et l’émergence de la Singularité technologique par exemple, et de « l’apocalypse environnementale », avec la destruction des écosystèmes par l’Homme. La bibliographie en fin d’ouvrage comprend donc un grand nombre d’œuvres de SF, passées, avec des auteurs de l’âge d’or comme Isaac Asimov ou Arthur C. Clarke, ou des auteurs rattachés à la New Wave, comme Ursula Le Guin, Philip K. Dick, J. G. Ballard, ou Norman Spinrad, ou plus contemporaines avec Kim Stanley Robinson, Becky Chambers ou Nnedi Okorafor. Il évoque également des auteurs français, de Philippe Curval et Jean-Pierre Andrevon à Catherine Dufour, Sabrina Calvo, Ketty Steward et Stéphane Beauverger. Par ailleurs, Dans les imaginaires du futur mentionne de nombreux penseurs et chercheurs en sciences, tels que Bernard Stiegler, Bruno Latour, Carl Schmitt ou Jared Diamond.

Ces œuvres, qu’il confronte au réel et à des travaux intellectuels, sont envisagées non comme utopies ou des dystopies (bien que certains univers soient désirables et d’autres non), mais comme des « prototopies ». Il s’agit d’une notion avancée par Yannick Rumpala dans son essai Hors des décombres du mondeÉcologie, science-fiction et éthique du futur. La notion de prototopie permet de dépasser le clivage utopie/dystopie pour se concentrer sur l’idée d’un « espace cognitif anticipateur » qui montre des sociétés possibles, et interroge alors la volonté d’expérimentation sociale de l’auteur et l’interprétation de celle-ci par le lecteur. Il convoque aussi la « biotopie », qui envisage le futur de manière écologique, en traitant des évolutions des rapports entre l’humanité et la Terre, rebaptisée Gaïa. Ariel Kyrou va jusqu’à la nommer Gaïa 4.0, ce qui suggère « autant les utopies que les dystopies » et marque la nécessité d’investir et de concrétiser cet imaginaire.

Les œuvres de SF deviennent alors des moyens de penser le futur, qu’Ariel Kyriou confronte au réel, mais aussi à la pensée de philosophes. Il montre ainsi comment l’imaginaire est utilisé par certaines instances pour véhiculer leurs idées. Il évoque par exemple la manière dont Ray Kurzweil, théoricien du transhumanisme qui travaille pour Google, ou Mark Zuckerberg, dirigeant de Facebook, sont influencés par les œuvres de SF qu’ils ont lues et s’en servent pour rendre certaines innovations technologiques désirables. Il développe plus longuement l’exemple d’Elon Musk, patron de Space X et Tesla, mais aussi Neuralink, une startup consacrée à un objet qui vise à augmenter l’intelligence humaine grâce à des puces intégrées au cerveau, qui permettrait donc un interfaçage homme-machine digne des romans cyberpunk, avec tous les problèmes éthiques que cela soulève. Les opérations de communication des entreprises d’Elon Musk s’appuient cependant sur des références SF. Ariel Kyrou note par exemple que l’un des lancements de SpaceX a adressé des clins d’œil à David Bowie, H2G2 de Douglas Adams et Fondation d’Isaac Asimov, ce qui permet à Elon Musk de se conférer un ethos de geek supposément cool, ce qui contribue à gommer les problèmes éthiques soulevés par ses machines et ses idées. Dans les imaginaires du futur dénonce donc la manière dont les techniques de storytelling, que Christian Salmon analyse dans son ouvrage Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, contaminent le discours entrepreneurial et se conjuguent à des références sciences-fictives. À ce titre, les discours sur la conquête spatiale, d’Elon Musk ou Jeff Bezos sont remplis de storytelling science-fictif qui masquent une volonté colonialiste et une manière de perpétuer un modèle capitaliste de plus en plus débridé, en plus d’être peu réaliste selon Kim Stanley Robinson.

Son scénario n’a rien de crédible, ce qui complique l’exercice de réflexion. Mars ne sera jamais l’effort d’une seule personne ou d’une unique entreprise. Le projet sera multinational, il coûtera beaucoup d’argent et prendra énormément d’années. Le plan de Musk ressemble à un cliché de science-fiction des années 1920, imaginé par un garçon qui tente de construire une fusée pour atteindre la Lune depuis son jardin dans l’arrière-cour de sa maison, combiné avec les plans de Wernher von Braun, tel qu’il est décrit dans les programmes TV de Disney dans les années 1950.

La vision de Musk semble donc correspondre à celle d’un savant fou, bricoleur et isolé de la SF des pulps plutôt qu’à un plan de conquête spatiale pleinement décrit et réfléchi dans des œuvres de Hard Science comme Diaspora de Greg Egan ou Tau Zéro. Il s’agit alors d’une vision sensationnaliste de la conquête spatiale. On peut aussi noter qu’Ariel Kyrou confronte les imaginaires spatiaux et les conditions de vie parfois très difficiles des véritables astronautes grâce au documentaire Les Cobayes de l’espace, confidences d’astronautes, qui montre que la SF peut motiver des carrières.

La conquête spatiale est aussi évoquée à travers le prisme de la musique électronique, avec notamment Sun Ra, une figure du free jazz qui a ajouté des synthétiseurs à ses (formidables) morceaux pour créer des ambiances spatiales.

Ariel Kyrou traite également de l’opposition de l’utopie à la dystopie à travers l’évocation de projets collectifs tels que « Bright Mirror » du magazine Usbek et Rica, qui apparaît calibré par le marketing mais pas dénué de bonnes intentions, ou les collectifs Zanzibar et les Ateliers de l’Antémonde. Zanzibar est un collectif d’auteurs et d’autrices de SF qui cherchent à « désincarcérer le futur », composé de Catherine Dufour, Sabrina Calvo, Alain Damasio, Norbert Merjagnan, luvan, Léo Henry, et Stéphane Beauverger. Cette ambition motive ces auteurs à créer des futurs désirables et moins horribles pour l’humanité, ce qui les place en écho au Solarpunk, dont le but serait de « déprogrammer l’apocalypse » en décrivant des futurs optimistes. De la même façon, les Ateliers de l’Antémonde, au travers de leur recueil Bâtir aussi, cherchent à « fabriquer des imaginaires enthousiastes et critiques », ce qui peut correspondre à une vision plus positive et moins noire de la SF. Dans les imaginaires du futur montre donc deux tendances de la SF contemporaine, celle qui donne des raisons d’espérer, et celle qui décrit des futurs pessimistes, avec toutes les nuances que ce spectre peut comporter.

L’auteur met en évidence la dimension réactionnaire que peuvent revêtir certaines œuvres postapocalyptiques, et à travers elles, certains pans de l’écologie. Il traite par exemple de Ravage de René Barjavel, dont les idées de retour à la nature coïncident avec des positions (très) réactionnaires en termes de rôles genrés et un rejet total de la technologie. À l’inverse, les exemples de La Parabole du semeur et La Parabole des talents d’Octavia Butler (dont il faudra que je vous parle, un jour) et d’Ecotopia d’Ernest Callenbach montrent qu’il est possible de reconstruire une société tolérante, et de concilier écologie et technologie. Il montre aussi la valeur de l’empathie dans les sociétés humaines, puisque Lauren Oya Olamina de La Parabole du semeur, est atteinte d’un « syndrome d’hyperempathie », tandis que Wen de la novella Résolution gère et maintient la communauté de l’Adelphie par sa capacité d’empathie et avec l’aide de Sun, une IA capable de comprendre les émotions de ses interlocuteurs. L’auteur met donc en évidence la nécessité de l’empathie, qui est un ressort majoritairement humain, pour la (re)construction de la société. Ce dernier exemple montre qu’il ne faudrait donc pas totalement se fier aux IA et aux machines, et prendre en compte la vie et les sentiments humains pour reconstruire un monde ravagé de manière plus équitable. Il aborde donc les questions du travail et du revenu universel, à travers les exemples d’Ecotopia, mais aussi les nouvelles « Serf Made Man » d’Alain Damasio et « COÊVE 2051 » de Norbert Merjagnan, présentes dans le recueil Demain le travail des éditions La Volte, mais aussi la question des sociétés anarchistes, à travers Les Dépossédés d’Ursula Le Guin (dont il faudra que je vous parle).

Le monde peut d’ailleurs être détruit de diverses manières. Ariel Kyrou cite les quatre sources de l’apocalypse d’après Jared Diamond, géographe et biologiste évolutionniste auteur de l’essai Effondrement. Ces sources de l’apocalypse sont l’utilisation de l’arme nucléaire, le changement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, et les conséquences des inégalités sociales. L’auteur montre que ces sources de l’apocalypse sont mises en action dans les récits de science-fiction. Les dangers du nucléaire sont par exemple traités par Philip K. Dick dans les romans Dr Bloodmoney et Blade Runner. Le changement climatique et ses conséquences sont évoqués dans des œuvres telles que Le Goût de l’immortalité de Catherine Dufour, ou dans la tétralogie de J. G. Ballard (dont il faut absolument que je vous parle) composée de Le Vent de nulle part, Le Monde englouti, Sécheresse, et La Forêt de cristal. Récemment, N. K. Jemisin l’évoque dans la trilogie de La Terre fracturée, que je vous recommande vivement. Des auteurs comme Paolo Bacigalupi dépeignent l’épuisement des ressources dans des romans comme La Fille automate ou Water Knife. L’accroissement des inégalités sociales est mis en scène dans des romans comme Tous à Zanzibar de John Brunner, Neuromancien de William Gibson, et Les Monades urbaines de Robert Silverberg. La SF traite donc de différentes fins du monde possible, mais Ariel Kyriou montre également des futurs au sein desquels ces problèmes ont été résolus ou sont en voie de l’être, avec notamment les romans Aurora et 2312, de Kim Stanley Robinson, qui décrivent des futurs spatiaux et désirables, où la Terre a été réparée. On peut ajouter que l’auteur de Dans les imaginaires du futur s’interrogesur le désir de catastrophe en citant le théoricien politique Fredric Jameson, qui avance que le désir d’apocalypse est rattaché à la volonté de voir la fin du capitalisme. Les récits de SF qui imaginent une reconstruction sociale plus équitable illustreraient alors cette volonté de penser la société autrement, en incluant davantage de préoccupations écologiques.

Ces sociétés écologiques sont mises en parallèle avec la pensée de Bruno Latour, qui distingue les Terrestres, qui vivent sur Terre (oui oui) en adoptant une attitude écoresponsable et soucieuse de l’environnement, des Humains, qui voient les ressources naturelles et les êtres vivants comme des moyens de parvenir à leurs fins. Par exemple, dans Dune de Frank Herbert, on pourrait considérer que les Fremen sont des Terrestres (même s’ils vivent sur Arrakis), puisqu’ils vivent en harmonie avec leur environnement, tandis que Harkonnen apparaissent plutôt comme des Humains, qui cherchent à soumettre la planète pour s’en approprier les ressources. On remarque qu’Ariel Kyrou mentionne la pensée de Carl Schmitt, auteur du Nomos de la Terre, qui postule la nécessité de la création d’un droit de la Terre, notamment pour pouvoir la protéger, ce que permet par exemple la notion d’écocide.

Le mot de la fin


Dans les imaginaires du futur d’Ariel Kyrou est un essai qui porte sur les rapports entre les œuvres de SF et les crises sociales et environnementales actuelles. L’auteur utilise la science-fiction comme un moyen de penser le futur, à travers de nombreux exemples, qui montrent comment les œuvres de l’imaginaire peuvent permettre de penser le futur, qu’il soit apocalyptique ou hypertechnologique. Il ne cherche pas à séparer complètement la nature et l’être humain de la technologie, mais il dénonce la manière dont celle-ci peut être employée pour prolonger un système d’exploitation et de domination. 

Si vous vous intéressez à la manière dont les questions technologiques et écologiques traversent la SF, je vous recommande chaudement Dans les imaginaires du futur !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Charybde

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