Aucune terre n’est promise, de Lavie Tidhar

Salutations, lecteur.  Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui met en scène des réalités parallèles, et non, ce n’est pas un roman de Philip K. Dick.  

Aucune terre n’est promise, de Lavie Tidhar


Introduction



Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Lavie Tidhar est un auteur israélien de science-fiction et de Fantasy né en 1976. Il a grandi dans un kibboutz, c’est-à-dire un village collectiviste. Il a publié de nombreux romans et nouvelles, notamment Osama, paru en 2011 et publié en 2013 dans la défunte collection « Éclipses ».

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Aucune terre n’est promise, est originellement paru en 2018 sous le titre Unholy Land, et a été traduit par Julien Bétan pour le label Mü des éditions Mnémos, qui ont publié la version française du roman en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« … aucune destinée n’est manifeste.

Berlin. Lior Tirosh, écrivain de seconde zone, embarque pour la Palestina, fuyant une existence minée d’échecs.

Il espère retrouver à Ararat City la chaleur du foyer, mais rien ne se passe comme prévu : la ville est ceinturée par un mur immense, et sa nièce, Déborah, a disparu dans les camps de réfugiés africains.

Traqué, soupçonné de meurtre, offert en pâture à un promoteur véreux, Lior est entraîné malgré lui dans les dédales d’une histoire qu’il contribue pourtant à écrire. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Lavie Tidhar met en scène des univers multiples et uchroniques, puis je m’intéresserai aux jeux narratifs à l’œuvre dans le roman.

L’Analyse


Univers multiples, parallèles et uchroniques

Initialement, Aucune terre n’est promise se déroule en Palestina, une colonie juive qui s’est établie en Afrique, à la frontière de l’Ouganda. Les colons juifs sont donc appelés les Palestiniens (oui oui). Lavie Tidhar rend donc réel un plan d’installation d’état juif en Afrique resté à l’état de projet au début du vingtième siècle, à savoir le Projet Ouganda de Theodor Herzl, qui visait à créer un état juif en Afrique de l’Est au sein des colonies britanniques. Dans notre réalité, ce projet ne s’est pas réalisé. Mais dans l’univers de Lavie Tidhar, Palestina existe bel et bien. Les habitants parlent le « judéen », qui mêle des mots hébreux, yiddish et swahili, avec par exemple « avreichim », « parasha », « rugelash », « ugali ». La langue des personnages est aussi marquée le yiddish, puisqu’on retrouve des mots comme « pisher » ou « boychick », dans les dialogues. Ce dernier mot est également employé dans la novella La Fontaînes des âges de Nancy Kress, que je vous recommande. Palestina est vue comme un « NachtAsil », c’est-à-dire un refuge ou un asile de nuit pour le peuple juif face aux persécutions qu’il subit en Europe, tels que les pogroms ou le « Petit Holocauste ». La fondation de Palestina permet alors aux juifs d’échapper au génocide perpétré par le régime allemand d’un certain dictateur moustachu. Ce dernier est d’ailleurs assassiné en 1948 dans le monde décrit par Lavie Tidhar.

L’univers décrit par l’auteur est donc uchronique, puisqu’il réécrit l’histoire à partir d’un point de divergence, qui lui permet de créer une société alternative. Cependant, il transpose aussi des conflits bien réels au sein de Palestina, puisque certains de ses habitants sont racistes envers la communauté noire, font preuve de racisme et cherchent à construire un mur autour de la capitale du pays, Ararat City, pour empêcher les migrants et les réfugiés d’entrer. Un conflit menace donc d’exploser entre la population noire et la population juive, ce qu’on remarque dans les expéditions punitives conduites par les autorités palestiniennes en réaction aux attentats commis par des terroristes. Ce conflit de moins en moins larvaire appelle des négociations de paix internationales qui ne sont en réalité que des façades d’un statu quo de plus en plus nocif, ce qu’on remarque dans la manière dont les personnages tournent les pourparlers en dérision.

Ararat City, la capitale de Palestina, se trouve donc emmurée pour faire face à ce que ses autorités voient comme un danger, ce qui apparaît paradoxal puisque la ville est cosmopolite et mêle plusieurs cultures. Lavie Tidhar décrit donc le racisme à l’œuvre dans les manœuvres politiques du pays, qui entre en écho avec les tensions actuelles et bien réelles en Israël. L’auteur décrit d’ailleurs des mouvements de contestation étudiante et militante contre les mauvais traitements infligés à la communauté Nandi, à travers l’exemple de Déborah, nièce de Tirosh très active dans les manifestations, ou le bar du Hare & Coconut, où des dissidents politiques se rencontrent.

Cependant, Palestina n’est qu’un univers possible parmi une kyrielle d’autres réalités alternatives qui se déploient en même temps et que certains individus peuvent traverser. Certaines autorités compétenes les appellent les « sephiroth » (non, pas lui), en référence aux sephiroths de la Kabbale, qui sont des puissances créatrices qui émanent du divin. Ces sephiroths divergent de la réalité par la place qu’y occupe (ou non) un état juif, mais aussi le niveau de technologie de l’univers et les créatures que l’on peut y trouver. Ainsi, certains d’entre eux comportent des créatures monstrueuses et lovecraftiennes, comme les « abominables hommes-poissons aux traits batraciens d’Ash-Sham », d’autres montrent « des campements d’homo erectus » ayant pris le dessus sur homo sapiens. Dans d’autres, on trouve notre réalité (oui oui), un mode où Jérusalem est appelée Ursalim, qui est son nom arabe, une autre où elle est nommée Yerushalaïm, mais aussi Altneuland, une Jérusalem futuriste avec des tours immenses et des voitures volantes. Ce dernier nom renvoie au roman utopique Altneuland de Theodor Herzl, dans lequel l’auteur décrit un futur état juif.

La créature qui se tenait là ressemblait à un mélange d’hyène et d’ours. Elle avait de hauts antérieurs et un dos incliné, un crâne allongé ; sa tête pivotait lentement d’un côté et de l’autre, tandis qu’elle humait l’air. Elle ouvrit alors sa gueule et grogna de nouveau, et je dus rassembler tout mon courage pour ne pas partir en courant.

Toutes ces réalités se confrontent et se confondent aux yeux de ceux qui peuvent les explorer, pour le meilleur comme pour le pire, puisque si certains personnages, comme Nour ou Bloom (dont je vous reparlerai plus bas) peuvent « basculer » à volonté, d’autres l’ont fait malgré eux. Ainsi, Lior Tirosh, l’un des personnages principaux du récit et le soldat Barashi ont voyagé sans aucun contrôle dans d’autres réalités, ce qui les a traumatisés.

— Après, j’ai été voir les cadavres. Ce qu’il en restait. J’ai trouvé une bande de tissu intacte. Un brassard, Bloom. Un brassard maculé de sang. Une croix gammée noir dans un cercle blanc, sur une bande de tissu rouge. Qui étaient-ils, Bloom ?
—Des nazis, Barashi.

Il me regarda et s’esclaffa.

—Mais il n’y a pas de nazis. Il n’y en a plus depuis l’assassinat d’Hitler en 48.
—C’était bien des nazis, lui assurai-je tristement. Simplement, ils ne venaient pas d’ici.

On remarque d’ailleurs que certaines zones géographiques sont sujettes à des fluctuations de la trame du réel, avec notamment les forêts et les montagnes qui bordent Ararat City, au sein desquels différentes créatures et personnages peuvent se croiser. Cela peut rappeler la forêt de Rhyope dans La Forêt des Mythagos de Robert Holdstock, mais aussi la Vorrh dans le roman éponyme de Brian Catling. L’environnement naturel devient alors un vecteur de l’étrange.

Narration et chronologies


Ce basculement d’une réalité à l’autre permet à l’auteur de diriger un jeu narratif et parfois métalittéraire.

En effet, le lecteur suit d’abord Lior Tirosh, un écrivain de pulp de retour à Ararat City, du point de vue d’un narrateur qu’on pense d’abord extradiégétique, mais qui se révèle homodiégétique, en la personne de Bloom, inspecteur spécial Palestinien chargé de le surveiller. Le roman passe donc parfois d’une narration à la troisième personne à une narration première personne, avec des effets d’ironie dramatique, puisque Bloom détient des informations dont Tirosh (et le lecteur) ne dispose pas. L’effet d’étrangeté du roman provient alors du fait que le lecteur se retrouve d’abord projeté dans un personnage qui ne maîtrise pas le monde dans lequel il vit, et qui est manipulé par ceux qui en savent plus que lui. Aux points de vue de Tirosh et Bloom s’ajoute celui de Nour, une agente chargée de surveiller les évolutions des séphiroths, transmis à la deuxième personne du singulier par Bloom. Cette succession de points de vue permet de donner progressivement certaines clés de lecture pour comprendre le basculement qui s’opère entre les différentes réalités, et surtout quel « schéma » est à l’œuvre, qui le contrôle, et dans quel but.

En effet, les événements qui secouent Ararat City jouent un rôle dans une stratégie bien particulière, que les trois personnages doivent découvrir. À ce titre, Bloom et Nour disposent de bien plus de pouvoir que Tirosh, qui ignore (ou veut ignorer) le caractère fluctuant de la réalité, ce qu’on remarque dans ses objectifs, qui ne concernent qu’une seule réalité, celle d’Ararat City. Il cherche en effet à retrouver sa nièce, Deborah disparue dans les environs de la capitale, mais aussi son père, un général considéré comme un héros dans le pays, et avec lequel il est toujours mis en relation. Lior Tirosh est ainsi toujours désigné comme « Ce Tirosh », à cause de son métier d’écrivain, mais aussi et surtout à cause de son père. Le personnage apparaît donc fixé à sa réalité, dont il ne peut que difficilement se dépêtrer. À l’opposé, Nour et Bloom cherchent à réparer le tissu même de la réalité.

Le roman de Lavie Tidhar possède une dimension (sans mauvais jeu de mots) métalittéraire, qu’on observe d’abord dans le fait que Lior Tirosh est un écrivain de pulps dont les initiales sont similaires à celles de l’auteur. Ensuite, on peut remarquer qu’il est lecteur de pulps palestiniens, qui pastichent des pulps de notre réalité, avec « L’as de l’espace », dont le héros se déplace à bord de « l’étoile de Sion », ou « Avrom Tarzan », un Judéen qui combat les braconniers ougandais, ce qui véhicule des clichés racistes. D’autres références aux pulps sont plus discrètes mais mobilisent un intertexte lovecraftien, avec par exemple « les hommes-poissons aux traits batraciens » et la mention du « plateau de Leng », qui renvoient au Cauchemar d’Innsmouth et à La Quête onirique de Kadath l’inconnue d’un certain H. P. Lovecraft.  L’évocation des pulps reprise dans un contexte hébraïque peut être rapprochée du recueil (véritable celui-là) Hebrewpunk de Lavie Tidhar, dans lequel l’auteur pastiche et adapte des récits pulps dans des nouvelles.

Cette dimension métalittéraire se poursuit dans le fait que Tirosh a écrit une nouvelle intitulée « Aucune terre n’est promise », qui décrit le destin du peuple juif, et dans laquelle l’auteur met en scène une nouvelle, intitulée « Aucune terre n’est promise » (oui oui). Lavie Tidhar met donc en scène une sorte de phénomène de récursivité (méta)littéraire, qui lui permet d’interroger le pouvoir de la littérature et son influence sur le monde. Ainsi, si Tirosh ne peut pas agir sur le devenir de Palestina comme Bloom ou Nour, il peut influencer son lectorat, même s’il se voit et qu’il est perçu comme un écrivain médiocre.

Le mot de la fin


Aucune terre n’est promise est un roman de science-fiction uchronique de Lavie Tidhar, dans lequel l’auteur les devenirs du peuple juif, à travers la mise en scène d’univers multiples, dont Palestina, un état juif à la frontière ougandaise, qui constitue une réalité possible parmi d’autres, qui se fracturent et s’interpénètrent peu à peu.

Grâce à une narration complexe qui donne le point de vue de trois personnages, à la première, deuxième et troisième personne, aux prises avec le tissu du réel, l’auteur interroge le pouvoir de la littérature et des questions politiques contemporaines, tels que la création de frontières toujours plus tangibles.

Aucune terre n’est promise était mon premier contact avec la plume de Lavie Tidhar, et vous recommande sa lecture ! J’espère que d’autres œuvres de l’auteur seront traduites !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, Touchez mon blog monseigneur, Tigger Lilly, Lhisbei

6 commentaires sur “Aucune terre n’est promise, de Lavie Tidhar

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