Robot Artists and Black Swans

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du recueil de nouvelles d’un auteur de science-fiction que j’aime beaucoup.

Robots Artists and Black Swans, de Bruce Sterling


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que j’ai reçu ce recueil via la page de l’éditeur Tachyon sur Netgalley. Je les remercie chaleureusement !

Bruce Sterling est un auteur de science-fiction américain né en 1954. Il est présenté comme l’une des figures de proue du genre du cyberpunk aux côtés de William Gibson et de son Neuromancien, et avec lequel il a coécrit un roman, La Machine à différences, qui transpose les thématiques du cyberpunk dans un cadre steampunk. Il est également connu pour l’anthologie Mozart en verres-miroirs, dans laquelle il définit le genre du Cyberpunk, qu’il envisage comme un mouvement littéraire, et pour son magistral roman Schismatrice, dont je vous recommande vivement la lecture.

Son recueil Robots Artists and Black Swans est paru en Mars 2021 chez Tachyon. Il regroupe des nouvelles qui se déroulent dans le cadre de la ville de Turin en Italie, et pour lesquelles il a adopté un pseudonyme, Bruno Argento. Le recueil contient un avant-propos de Neal Stephenson, auteur du Samouraï virtuel et Anatem, mais aussi une introduction de Bruce Sterling lui-même sous son pseudonyme de Bruno Argento (oui oui), suivi de sept nouvelles et d’une postface de l’auteur italien Dario Tonani.   

En voici la quatrième de couverture :

« The Godfather of Cyberpunk has emerged in this new collection of Italian-themed fantasy and science-fiction stories. Bruce Sterling now introduces us to his alter ego: Bruno Argento, the preeminent author of fantascienza. Sterling, writing as Argento, skillfully combines cutting-edge technology with art, mythology, and history. »

Mon analyse de ce recueil traitera d’abord de la manière dont Bruce Sterling décrit une Italie passée, avant de m’intéresser à la manière dont il met en scène celle du futur.

L’Analyse


Italie passée


Les nouvelles « Pilgrims of the Round World » et « The Parthenopean Scalpel » se déroulent dans une Italie passée, mais à deux époques différentes. La première se déroule au XVème siècle, alors que les catholiques perdent des territoires en Terre Sainte, comme le montrent les mentions de personnages historiques tels qu’Anne de Chypre, Charlotte de Lusignan, ou même l’antipape Felix, tandis que la seconde se situe au XIXème siècle, après l’époque napoléonienne et pendant la Révolution Industrielle.

« Pilgrims of the Round World » subvertit les attentes du lecteur quant au voyage de ses personnages principaux, Agnès et Ugo, tenanciers de l’auberge de Sainte Cleopha, qui accueille des pèlerins, des marchands et des mercenaires venus du monde entier. En effet, Agnès et Ugo doivent partir à Chypre pour aider la reine Charlotte à se maintenir au pouvoir face aux conspirations de son frère Jacques l’archevêque. Ils doivent y retrouver leur fils, qui fait partie de la garde personnelle de la reine. Cependant, cette attente du voyage est subvertie par le fait que l’intrigue converge littéralement vers Turin, et se trouve remplacée par un conflit familial qui oppose la génération d’Agnès et Ugo, nostalgiques des croisades et des conquêtes qu’elles ont permis, à celles de leurs enfants et de la reine Charlotte, censés régner ou conquérir des territoires qu’ils n’ont jamais connus. Ce conflit montre donc les changements politiques et sociaux de cette époque, en mettant en évidence l’impossibilité de la reconquête des territoires de la Terre Sainte.

« The Parthenopean Scalpel » met en scène un assassin qui prend en charge le récit à la première personne, et dont le surnom donne son titre à la nouvelle. Il devient le chevalier servant d’un Comte bossu et de sa sœur, qui a deux têtes, chacune dotée d’une identité propre (oui oui), mais vit la perte de pouvoir des familles aristocrates face à la bourgeoisie.

Ces deux nouvelles traitent donc de périodes de grands changements politiques et des changements sociaux qu’elles entraînent.  

Italie future/parallèle

« Elephant on Table » et « Robots in Roses » décrivent des IA. Dans le premier récit, celles-ci semblent surveiller et gouverner le monde, au point qu’elles ont supplanté les gouvernements. Certaines d’entre elles ont même été évangélisées par l’église catholique (oui oui) à la suite de débats et de théories théologiques. Il devient alors impossible de leur échapper, à moins de posséder un logement comme la « Shadow House » du du « Chief », un vieux dictateur veillé par Tulio et Irma, qui l’aident à passer sa fin de vie loin des projecteurs et des paparazzis collecteurs de données. Le monde que décrit l’auteur est alors sous une surveillance totale, que même la menace nucléaire peine à contrer. « Elephant on Table » décrit donc les conséquences de l’influence réelle des IA sur la société humaine.

« Robots in Roses » interroge quant à elle la notion d’intelligence artificielle, à travers le débat de ses deux personnages principaux, Wolfgang Stein de Nuremberg, et la Dr Jetta Kriehn, qui poursuivent le « Wrinkler », un fauteuil médicalisé autonome modifié par une artiste qui produit lui-même des œuvres d’art. Wolfgang est critique d’art dans les cercles littéraires et artistique du « Ghost Club » dans le « Beau Monde » et envisage le Wrinkler comme une véritable forme d’intelligence qui s’exprime artistiquement. À l’inverse, Jetta, pense que le Wrinkler n’est qu’une œuvre d’art qui prend la forme d’un canular qui s’appuie sur les doutes des crédules qui le prennent pour une véritable IA. Jetta appartient au « Cosmic Council », et est post-anthropologue, ce qui signifie qu’elle étudie les formes de vie qui se situent après l’humain et dont elle estime faire partie en tant que posthumaine modifiée pour être plus résistante, ou mieux voir grâce à ses pupilles tetrachromatiques. Elle se situe donc du côté de la science posthumaniste, ce qui peut rappeler les personnages d’Abelard Lindsay, Abelard Gomez et Wellspring de Schismatrice. Les deux personnages débattent donc de la nature du Wrinkler et de la possibilité qu’il puisse être une véritable Intelligence Artificielle, et surtout, sa signification.

La nouvelle « Kill the Moon » met en scène un récit de conquête spatiale sur un mode ironique lors du centenaire du premier vol habité vers l’espace. Il décrit en effet le clinquant et le faste que déploient les italiens sur la Lune, qu’ils sont les derniers à conquérir, après que toutes les autres nations sont déjà parties plus loin dans l’espace. La nouvelle s’appuie sur des effets comiques de répétition attribués au narrateur, qui raconte cette commémoration à la première personne en signalant l’italianité de la cérémonie lunaire, ce qu’on observe par les répétitions de « We Italians » au début des phrases et de l’abondance de l’adjectif « Italian ».

Bruce Sterling met en scène des personnages transgresseurs et des mondes parallèles dans « Black Swan » et « Esoteric City », sur un mode science-fictif dans la première, et sur un mode magique dans la second.

« Black Swan » nous montre un personnage capable de voyager entre différentes Italies alternatives, Massimo, à travers le regard d’un journaliste qui se consacre aux nouvelles technologies. Massimo s’avère un hacker de génie et entraîne le narrateur dans un voyage entre les mondes alternatifs, et lui décrit également différentes Italies parallèles.

“There’s an Italy where the ‘No Nukes’ movement won big in the 1980s. You remember them? Gorbachev and Reagan made world peace. Everybody disarmed and was happy. There were no more wars, the economy boomed everywhere… Peace and justice and prosperity, everywhere on Earth. So the climate exploded. The last Italian survivors are living high in the Alps.”

[…]

But once I saw a Torino with no electronics.”

[…]

“It’s incredible. There’s no electricity there. There’s no wires for the electrical trolleys. There are plenty of people there, very well dressed, and bright colored lights, and some things are flying in the sky…big aircraft, big as ocean liners. So they’ve got some kind of power there—but it’s not electricity. They stopped using electricity, somehow. Since the 1980s.”

Ces descriptions d’Italies parallèles peuvent rappeler les mondes décrits par Lavie Tidhar dans Aucune terre n’est promise, de par la multitude de changements historiques et sociaux qu’elles mettent en scène. Massimo apparaît alors comme un explorateur qui guide le narrateur dans les différentes versions de Turin. À noter que l’antagoniste de ce récit est Nicolas Sarkozy lui-même (oui oui).

« Esoteric City » dépeint la ville de Turin comme une des capitales de la magie blanche et de la magie noire, ce qui en fait un lieu de résidence de choix pour les magiciens. La nouvelle nous fait justement suivre un nécromancien, Achille Occhietty, un homme d’affaires conseillé par une momie égyptienne, Djoser, devenu son conseiller pour régner dans son milieu. Achille se trouve cependant au service d’une divinité des enfers, que Bruce Sterling décrit lorsqu’il s’y rend avec Djoser. On observe que l’enfer varie selon les croyances, les époques, les convictions et les religions des individus. Par exemple, les marxistes font constamment grève en enfer (oui oui), ce qui peut constituer un clin d’œil à Grève Infernale de Norman Spinrad.

The Hell of Turin was clearly divided—not in concentric layers of crime, as Dante had alleged—but into layers of time. The dead of the 1990s were still feigning everyday business…they were shopping, suffer- ing, cursing the traffic and the lying newspaper headlines…but the dead of the 1980s were blurrier and less antic, while the dead of the 1970s were foggy and obscured. The Hell that represented the 1960s was a fading jangle of guitars and a smokey whiff of patchouli… The 1950s were red- hot smokestacks as distant as the Apennines, while the 1940s, at the limit of Occhietti’s ken, were an ominous wrangle of sirens and burning and bombs.

L’exploration de l’enfer et les instructions de son Seigneur permettent à Antonio de croiser la route de Lucifer et de la possibilité d’une « magie verte », proche de la nature qui concurrencerait les magies noire et blanche, plutôt centrées dans les milieux urbains.

Les personnages d’Antonio et Massimo sont des maîtres de la magie et de la technologie confrontés à des réalités parallèles sur lesquelles ils ne peuvent avoir prise, ce qui remet en question l’étendue de leurs compétences.

Le mot de la fin


Le recueil Robots Artists and Black Swans de Bruce Sterling regroupe des nouvelles de science-fiction et de Fantasy qui se déroulent à Turin.

L’auteur décrit des Turin passées, futures et parallèles, ancrées dans des époques de changements historiques ou de mutations technologiques profonds. Ses nouvelles de SF interrogent alors la place des Intelligences Artificielles en montrant leur capacité de surveillance totale de l’humanité, mais aussi la possibilité qu’elles puissent devenir des artistes. Il fait de Turin une ville de magie, mais aussi une ville qui illustre les changements à l’œuvre dans des mondes parallèles dans « Esoteric City » et « Black Swan ». Ces deux nouvelles sont avec « Robots in Roses » mes préférées du recueil.

Si vous aimez la plume de Bruce Sterling, la science-fiction ou la Fantasy, je vous recommande la lecture de Robots Artists and Black Swans !

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