Within Without, de Jeff Noon

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te reparler de Jeff Noon, avec le prochain volume de la série John Nyquist.

Within Without


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que j’ai reçu ce roman via la page de l’éditeur Angry Robot sur Netgalley. Je les remercie chaleureusement !

Jeff Noon est un auteur de science-fiction britannique né en 1957. Il est parfois rattaché au New Weird.

Il est connu pour son roman Vurt, qui a reçu le prix Arthur C. Clarke en 1994. En France, ses romans sont traduits par Marie Surgers et Marc Voline, et sont disponibles aux éditions La Volte.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Within Without, paraîtra en Mai 2021 aux éditions Angry Robot. Il constitue le quatrième volume de la série John Nyquist, dont le premier tome, Un homme d’ombres, est paru en français en Février 2021 aux éditions La Volte.  

En voici la quatrième de couverture :

« In the year 1960, private eye John Nyquist arrives in Delirium, a city of a million borders, to pursue his strangest case yet: tracking down the stolen sentient image of faded rock’n’roll star Vince Craven.

As Nyquist tracks Vince’s image through Delirium, crossing a series of ever-stranger and more surreal borderzones, he hears tantalising stories of a First Border, Omata, hidden within the depths of the city. But to find it, he’ll have to cross into the fractured minds of Delirium’s residents, and even into his own…»

Mon analyse du roman traitera d’abord des villes décrites par Jeff Noon, Delirium et Escher, puis j’évoquerai plus brièvement sur les personnages de John Nyquist et de son jeune acolyte, Teddy. Comme il s’agit d’une intrigue policière, je vais me concentrer sur l’univers du récit pour éviter les spoils, d’autant plus que le roman n’est pas encore paru.

L’Analyse


Delirium et ses frontières, Escher et ses doubles littéraires


Within Without se déroule dans une ville, Delirium, où les frontières sont légion et sans cesse changeantes entre les différentes parties de la cité. Elles se multiplient et prennent diverses formes, de barrières conventionnelles à des postes de garde, en passant par des barrières magiques et des chaînes humaines (oui oui). Le remaniement constant des frontières de Delirium entraîne des redécoupages continus de la ville et des mouvements de foule qui constituent des mouvements de tension et de liesse plus ou moins étrangères, ce que Nyquist observe lorsque des habitants se mettent à hurler « We are the Queue ! » dans une file d’attente (oui oui), par exemple.

Les frontières de Delirium sont matérielles, mais également magiques, et peuvent interagir avec les individus pour les marquer. Teddy, l’assistant de John Nyquist, est par exemple « repéré » par la « Waxwane Gate », tandis que l’enchanteresse Lizzie Pursglove porte de nombreuses cicatrices au visage à cause de ses voyages entre les frontières.

Her face bore the scars and patterns of the many borders she had crossed and recrossed in her life, in the last few weeks or days especially, for most of the cuts looked raw and tender. Her features flickered with partial segments and flashes of other views of her own face, past and present. Time and space had broken her almost to the bone, acting as scourges, as knives or claws. The enchanter had made her existence between many different zones, and was struggling with the long-term effects of such a life.

Le passage de multiples frontières de Delirium peut donc briser les individus s’ils tentent d’expérimenter avec leur magie, de la même manière qu’ils peuvent être brisés par la multiplication des chronologies de Soliade et Nocturna dans Un homme d’ombres. Cependant, si les chronologies de Soliade et Nocturna sont fabriquées par l’être humain, de même que les environnements de jour et de nuits perpétuels, les frontières de Delirium ne sont pas artificielles, et semblent même douées d’une volonté propre, à l’image de Waxwane, qui scarifie Lizzie Pursglove, et Fontanelle, qui contamine Teddy.

Ces frontières vivantes peuvent rappeler la nouvelle « De certains événements survenus à Londres » de China Miéville, présente dans le recueil En quête de Jake et autres nouvelles, dans laquelle l’auteur met en scène des « via ferae », c’est-à-dire des rues sauvages et vivantes, qui constituent des portes ouvertes sur d’autres mondes et se livrent des conflits. Cette nouvelle montre un enchantement de l’espace urbain contemporain par la conscientisation de structures urbaines. Mais à la différence de China Miéville, Jeff Noon circonscrit ce phénomène à un seul cadre urbain, celui de Delirium, mais étend les pouvoirs des frontières, qui semblent plus grand que ceux des via ferae.

Delirium apparaît donc comme un espace urbain sans cesse mouvant, marqué par une forme de magie qui peut dépasser la compréhension humaine. Par ailleurs, on y trouve les « images », ou « Sentine », des créatures vivantes et surnaturelles, qui peuvent être fixées à un être humain pour augmenter son charisme et changer radicalement la manière dont il est perçu en société. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, Oberon, que doivent retrouver et ramener John Nyquist et Teddy. Oberon était en effet rattaché à l’acteur extrêmement célèbre Vince Craven, que Teddy admire, mais tombé dans une déchéance physique et psychologique depuis la perte de son image. Sans rentrer dans les détails, il est également question de Dandelion, l’image portée par la chanteuse June Holler, qui lui permet de charmer son public, de modifier sa voix et d’accomplir de véritables tours de magie sur scène.

Les images sont liées à leurs porteurs grâce à la magie d’enchanteurs, qui les fixent à douze « omayas », des points répartis sur le corps qui permettent à l’image « d’adhérer » à l’individu. Les porteurs d’images vivent donc en symbiose avec des êtres vivants et magiques qui leur permettent de transcender leurs capacités, ce qui fait d’eux des sortes de transhumains magiques. Les images sont cependant des sujets de convoitises, parce qu’elles viendraient d’un autre monde, le « Yeald », qui attire la curiosité de certains enchanteurs.

Les enchanteurs décrits dans le roman, Edwyn Freemantle, Lizzie Pursglove, et Iona Youngblood, apparaissent comme des savants fous, qui expérimentent avec la magie et les images. Sans rentrer dans les détails, ils sont dépeints au mieux comme fantasques, à l’image de Freemantle, qui s’est érigé en roi de son propre pays, constitué de sa maison (oui oui), et au pire comme carrément dangereux, comme Lizzie Pursglove, qui se met elle-même en danger, ou Iona Youngblood, qui met la ville en péril. Ces personnages d’enchanteurs ont toutefois en commun de tenter de rationaliser le surnaturel des frontières et des images, pour leur profit personnel et satisfaire leur curiosité.

Jeff Noon met également en scène la ville d’Escher, située à l’intérieur de Delirium, dont les habitants sont rattachés à un personnage de fiction, qui vit à l’intérieur d’eux (oui oui). Ils doivent alors composer et converser avec eux et les accepter comme faisant partie de leur identité. À l’intérieur d’Escher, John Nyquist découvre des pans entiers de son identité, comme le fait qu’il est lié à certain Gregor Samsa, personnage principal de La Métamorphose de Franz Kafka (oui oui). Il doit alors apprendre à composer avec cette partie de lui qui est mi-homme, mi-insecte, capable de se transformer.

Escher permet à l’auteur de déployer tout un faisceau intertextuel, avec Kafka, mais aussi Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, à laquelle il fait référence dans Alice Automatique, mais aussi à Dr Jekyll et Mr Hyde de Robert Louis Stevenson. Il évoque aussi des personnages archétypaux, tels que les « femmes fatales » ou les personnages qui meurent rapidement pour les besoins des intrigues des romans policiers ou horrifiques. Les habitants d’Escher se regroupent en fonction des personnages ou des topoï qu’ils incarnent. Par exemple, le café « Molly’s Hidehout »  accueille des individus qui cohabitent avec des personnages de roman hardboiled, ou de récits étranges, tels qu’Alice ou Gregor Samsa. À noter que plusieurs individus peuvent partager le même personnage, ce qu’on observe lorsque Nyquist fait la rencontre de Lazlo et Cynthia, qui portent également le personnage de la Métamorphose de Kafka.

On remarque que les coccinelles constituent un motif important du roman, puisque leur présence coïncide souvent avec des déchaînements de magie, ou même des changements de monde (oui oui). Sans trop vous en dire, l’un des éléments fondamentaux de l’intrigue est la « coccinelle mécanique de Lady Bridlington » et l’énigme qui l’entoure, qui place Nyquist sur la piste d’Oberon de bien des manières. Les coccinelles, organiques ou artificielles, deviennent alors un symbole de la magie et de l’étrangeté à l’œuvre dans le roman.

L’étrange magie à l’œuvre dans le roman, à travers les frontières, les images et les enchanteurs, mais aussi les espaces urbains de Delirium et Escher, ancrent le roman dans le courant de la Weird Fiction, en créant un univers qui n’obéit pas aux mêmes règles que notre réalité, de la même manière que les quartiers de Soliade et Nocturna dans Un homme d’ombres.

Nyquist et Teddy


Within Without met en scène John Nyquist, personnage principal de la série, et son jeune assistant et ami Teddy Fairclough.

Sans rentrer dans les détails, les deux enquêteurs sont profondément transformés par leur quête d’Oberon pour Vince Craven, physiquement comme psychiquement. Nyquist doit par exemple apprendre à communiquer avec Gregor Samsa, qui fait partie intégrante de son âme, tout comme le « scarabée » en lequel il peut se transformer, ce qui l’ouvre à des perceptions d’une altérité radicale et non-humaine.

Teddy est quant à lui en proie à une série d’illusions et de désillusions, d’abord en voyant son idole, Vince Craven, en chair et en os, loin du sublime et du charme qu’il dégage sans son image, puis en se retrouvant acteur et victime d’une machination qui lui confère des pouvoirs qui le dépassent. Teddy se voit donc forcé de gagner en maturité par les épreuves qu’il traverse.

Les deux personnages sont très attachés l’un à l’autre, ce qu’on voit notamment (mais je ne peux pas vous en dire plus) dans le fait que Nyquist s’inquiète du sort de Teddy, et est prêt à risquer sa vie pour lui. De la même inverse, Teddy est préoccupé par le destin de Nyquist, ce que montre la fin du récit.

Le mot de la fin


Within Without est le quatrième tome des enquêtes de John Nyquist.

Jeff Noon confronte son détective de l’étrange et son ami Teddy Fairlough aux villes de Delirium et Escher, où les frontières sont vivantes, mouvantes et chargées de magie, et où des personnages littéraires s’éveillent dans l’esprit des individus. Ils sont chargés par l’acteur Vince Craven de retrouver son image, c’est-à-dire la créature surnaturelle qui augmente son charisme et son charme avec laquelle il vit en symbiose et qu’on lui a supposément dérobé.

La quête de cette image, appelée Oberon, et l’expérience de Delirium et d’Escher marquent les deux personnages au fer rouge, physiquement et psychiquement, en les faisant voyager jusqu’aux frontières de leur propre monde, matériel comme mental.

Si vous aimez la plume de Jeff Noon et les enquêteurs du surnaturel, je vous recommande chaudement ce roman !

2 commentaires sur “Within Without, de Jeff Noon

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