Anthologie Féro(ce)cités

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un chouette (sans mauvais jeu de mots) projet autour de la Fantasy animalière.

Féro(ce)cités, une anthologie des Projets Sillex


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Projets Sillex, qui m’ont envoyé le kit presse de l’anthologie, contenant trois nouvelles de l’anthologie. Je les remercie chaleureusement pour cet envoi !

Parmi les nouvelles que j’ai reçues, il y a « Alba de Jais, l’Anonymographe » de Fran Basil, « Que gèle la sève » de Jason Martin et « La Voix des écorces » de Pauline Sidre.

Fran Basil est une autrice française. Quand elle n’écrit pas, elle publie des memes particulièrement drôles sur l’écriture sur Twitter.

Jason Martin est un auteur supposément élevé par des loups (oui oui), et a déjà publié des nouvelles dans les anthologies de Malpertuis, et dans les revues Présences d’esprits et Fantasy Art and Studies, une revue d’études de la Fantasy que je vous recommande chaudement si vous vous intéressez au genre.

Pauline Sidre est une autrice française dont le premier roman, Rocaille, est paru en 2020 dans le cadre d’une campagne des Projets Sillex (je vous en parlerai, promis).

Ces trois auteurs ont écrit une nouvelle qui sera publiée dans l’anthologie Féro(ce)cités des Projets Sillex, axée sur le genre de la Fantasy animalière. La publication de cette anthologie est permise grâce à un financement participatif, auquel vous pouvez contribuer ici.

Comme il s’agit d’une anthologie, je vais traiter de chaque nouvelle séparément pour en faire ressortir les caractéristiques.

L’Analyse


Alba de Jais, l’Anonymographe de Fran Basil



La nouvelle de Fran Basil prend place dans une situation d’énonciation particulière, celui d’un conte narré à un enfant avant qu’il ne s’endorme. Elle s’appuie donc sur un récit cadre, qui donne lieu à un récit enchâssé. L’identité de l’énonciateur et du destinataire du récit cadre se dévoilent petit à petit, grâce à des retours au récit cadre à partir de certains points du récit enchâssé. 

Cette narration enchâssée prend le point de vue interne d’Alba de Jais, une corbeau albinos victime de discrimination,  au sein d’un monde où les Corvidés, dirigés par les instances du Clocher et notamment Corvus, sont opposés aux Lagomorphes, un empire sur lesquels règne l’empereur Audubon. Les « Accords » empêchent les deux espèces de s’entretuer, et leur permettent d’échanger ressources et informations diplomatiques, sous la houlette des Agents de Surveillance des Accords (ou ASA). Cependant, leurs modèles sociaux respectifs sont fragiles et corrompus, par le conservatisme des Corvidés et l’ambition des Lagomorphes. Ils sont encore plus fragilisés par des lettres, les fameux « anonymographes » retranscrits au sein de la narration enchâssée et qui donnent leur titre au récit.

Alba, devenue ASA en des circonstances troubles, voit la corruption régner des deux côtés de la Frontière et cherche une solution pour que les choses changent. Sans trop vous en dire, cette solution s’avère radicale et dépasse de loin le personnage. Alba apparaît alors comme un personnage qui cherche à provoquer des changements sociaux dans un monde particulièrement cynique, ce qui finit par l’affecter.

« Tu veux un conseil, Alba ? En voilà un : ne fais confiance à personne. Brûle cette lettre, qu’elle ne reste que dans ta tête, ou ils viendront pour toi. Les Lagomorphes sont tous des civets dégénérés, drogués. Plus ils sont mielleux, plus tu dois leur donner du sel. Mais ils sont voraces, Alba, ils en veulent toujours plus, tout comme nous qui ne voulons rien changer. Mais les choses doivent changer. Et elles changeront.

Ce « conseil » de Torrès, le frère d’Alba, pousse le personnage à la méfiance, en usant de vérités générales racistes, ce qu’on remarque dans l’emploi d’un présent gnomique et du pronom « tous », retranscrites par des constructions attributives qui leurs donnent des défauts, tels que « dégénérés », « drogués », « mielleux », ou « voraces ».  D’après son frère, Alba doit donc se méfier des Lagomorphes, et ne se fier « à personne », ce qui l’isole presque totalement, puisqu’elle ne peut dès lors pas disposer d’alliés. Le polyptote final qui fait varier le verbe « changer » met quant à lui en valeur les convictions de Torrès et l’inéluctabilité des changements sociaux, marquée par le futur.

« Alba de Jais » est donc une nouvelle sombre qui traite de la corruption qui règne au sein d’un monde de Fantasy animalière, à travers le regard d’un personnage de plus en plus cynique, au sein d’une structure enchâssée dont les énonciateurs se révèlent à la fin frappante du récit.

Que gèle la sève, de Jason Martin


La nouvelle de Jason Martin nous fait suivre une carcajou, Calamité, dans un monde alternatif calqué sur le continent américain tout juste découvert par les colons européens. Calamité vit dans la nature et fréquente le moins possible la société des colons, et la société tout court, parce qu’elle se trouve plus proche de la nature que d’un mode de vie urbain.

Elle s’éloigne aussi de la société des colons à cause du racisme de la plupart de ceux-ci, puisqu’ils cherchent à dominer les tribus de natifs du continent, appelées « Premières Hardes ». Par ailleurs, ils exploitent la nature par la déforestation pour bâtir des villes qui empiètent peu à peu sur l’écosystème originel du continent. Ce racisme nous est montré par la hiérarchie sociale qui s’établit entre les colons et les ressortissants des Premières Hardes, qui sont discriminés, tués ou absorbés culturellement par la société des colons.

« Que gèle la sève » décrit l’enquête de Calamité sur la disparition de la tribu des « nuit rusée », des ratons laveurs qui ont adopté son frère, Tourmente (oui oui). Cette enquête débouche sur des événements horrifiques, qu’on peut rattacher à la Weird Fiction.

Le bruissement soudain des arbres la tira de ses réflexions. Les ratons laveurs encore suspendus convulsaient. Des bulbes fongiques qui avaient poussé sur leur dos et leur gueule grossirent tels des tumeurs, ondulant sous la pression interne. Les champignons qui colonisaient les troncs et les wigwams s’animèrent à leur tour. Calamite recula, apeurée. Elle trébucha sur le corps d’un nuit rusée au sol. Son cœur manqua sortir de sa poitrine quand la patte de l’animal se tendit pour lui agripper la cheville. Il était vivant ! Mais la tête qu’il tourna vers elle, rongée par le fongus, lui fit réviser son jugement. Des excroissances chitineuses lui dévoraient la moitié du visage, en éventails durcis et squameux. Sa fourrure pelée dévoilait des plaques fongiques et l’apparition de petits champignons.

Ce moment correspond à l’émergence de l’horreur, comme le montre l’usage du passé simple, suivi d’une description qui détaille la monstruosité que doit confronter Calamité. La contamination des ratons laveurs par les champignons apparaît horrifique par le biais d’une comparaison avec des « bulbes fongiques » avec des « tumeurs », et le fait qu’ils « colonisent » et « dévorent » les corps, qui se dégradent et deviennent des sources de danger parce qu’ils sont manipulés et réifiés par le fongus.

« Que gèle la sève » met donc en scène un monde peu à peu colonisé par un « Vieux Continent », dont les natifs se trouvent de plus en plus exclus. Calamité, une carcajou qui se tient éloignée de cette société qu’elle rejette, enquête sur la disparition de son frère, vraisemblablement causée par une horreur fongique. La Fantasy animalière se mêle ici à une forme de Weird qui lui confère une part d’originalité.


La Voix des écorces, de Pauline Sidre


Dans « La Voix des écorces », Pauline Sidre dépeint un monde au sein duquel la plupart des espèces d’oiseaux vivent en harmonie grâce à l’unification de leur langage, qui est devenu particulièrement policé, et se trouve placé sous contrôle très strict. L’unification de la société par le langage est donc censée amenée une sorte de paix sociale, puisque tous les oiseaux peuvent se comprendre.

Néanmoins, cette unification amène des inégalités raciales, puisque certains oiseaux doivent totalement altérer le chant pour communiquer dans la langue commune, ce qui les désavantage et leur retire leur individualité. Ensuite, on remarque que certaines espèces, notamment les Nocturnes et les Rapaces, qui se situent au sommet de la chaîne alimentaire sont placés au sommet de la chaîne sociale. Les autres groupes sont alors discriminés plus ou moins ouvertement, et les ambitions sont réfrénées, ce qu’on observe chez Sylve, une fauvette architecte chargée de restaurer la cité aviaire de Phonè, mystérieusement abandonnée plusieurs générations plus tôt. Grâce à son don de « souvenance », qui lui permet de voir les souvenirs de ses ancêtres, Sylve découvre le passé de Phonè à travers le regard de son aïeule, Alcyone.

Sans rentrer dans les détails, le récit qui traite alors de l’obscurantisme et des modifications que l’on peut faire subir à l’Histoire pour servir des buts politiques.

À la Volière, la grande capitale au milieu d’une chênaie, seuls les plus bâtiments officiels profitent pleinement du soleil. Les maisons particulières pendent aux branches, s’accrochent aux troncs, descendant parfois jusqu’au sol pour les plus modestes d’entre elles. Les villes aviaires sont généralement organisées pour qu’on y monte et descende. Mais ici, tout est plat. Sylve savoure l’horizon de rues et de nids. Elle que le vol fatigue s’y retrouve parfaitement.

On observe que les cités aviaires telles que la « Volière » sont marquées par la hiérarchisation entre les espèces et les classes d’oiseaux, puisque les plus modestes se trouvent en bas, tandis que les plus aisés se trouvent dans les branches. Par contraste, Phonè est « plate », ce qui place toutes les espèces à égalité, ce qu’on remarque dans l’expression de la subjectivité de Sylve.

« La voix des écorces » de Pauline Sidre explore donc l’unification supposée des oiseaux par un langage commun, qui se trouve battue en brèche par une hiérarchisation des espèces. L’histoire de Sylve, chargée de restaurer une cité abandonnée montre les manipulations de l’Histoire officielle de cette unification, et la nécessité de lui trouver un contre récit, ou plutôt, un contre-chant.

Le mot de la fin


Pour moi, « Alba de Jais », « Que gèle la sève » et « La Voix des écorces » valent à elles seules le détour par le site des Projets Sillex pour financer l’anthologie Féro(ce)cités.

Fran Basil, Jason Martin et Pauline Sidre décrivent des mondes de Fantasy animalière marqués par les inégalités qui les rongent, et qui broient leurs personnages point de vue de manière plus ou moins forte. Ils portent attention à l’animalité et au décor de leurs univers, qui sont adaptés à l’idée que l’on peut se faire de sociétés non-humaines.

Je vous recommande chaudement ces trois nouvelles, et donc l’anthologie dans son ensemble !

6 commentaires sur “Anthologie Féro(ce)cités

  1. J’ai reçu les mêmes nouvelles que toi ! Elles sont effectivement très bonnes. J’ai simplement un petit frein concernant Alba de Jais, qui présente pas mal d’ellipses ne permettant pas toujours de bien suivre ce dont il est question : je me suis un peu perdue.
    En revanche, j’ai trouvé La voix des écorces absolument splendide, le travail sur la langue est formidable, sonore, imagé, c’est un petit bijou ce texte.
    J’ai hâte de recevoir l’ensemble des nouvelles, pour découvrir les autres nouvelles. Juillet… il va falloir s’armer de patience !

    Aimé par 1 personne

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