Un homme d’ombres, de Jeff Noon

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du roman d’un auteur New Weird que j’ai découvert récemment.

Un homme d’ombres, de Jeff Noon

Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane des éditions La Volte, que je remercie chaleureusement pour leur envoi du roman !

Jeff Noon est un auteur de science-fiction britannique né en 1957. Il est parfois rattaché au New Weird.

Il est connu pour son roman Vurt, qui a reçu le prix Arthur C. Clarke en 1994. En France, ses romans sont traduits par Marie Surgers et Marc Voline, et sont disponibles aux éditions La Volte.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Un homme d’ombres, est originellement paru en 2017 chez Angry Robot et a été traduit par Marie Surgers pour les éditions La Volte, qui ont publié la version française du roman en 2021. Ce roman est le premier de la série des Enquêtes de John Nyquist, qui comporte quatre volumes à l’heure où j’écris ces lignes. J’ai d’ailleurs lu quatrième volume à paraître en VO, Within Without, et je vous le recommande vivement.

En voici la quatrième de couverture :

« Ici les horloges tournent et ne sont jamais les mêmes. Le temps s’emballe, se règle et se dérègle d’une rue à l’autre, sous un ciel que personne n’a jamais vu. À la place, une voûte gigantesque de pure lumière, un dôme d’éclairages artificiels supprimant toute zone d’ombre, sans interruption. Bienvenue dans l’enfer de cette ville embrasée où tous courent après les innombrables lignes temporelles.

John Nyquist, détective privé, est engagé pour retrouver Eleanor Bale, une jeune fugueuse de dix-huit ans. Dans quel recoin a-t-elle bien pu se cacher, alors qu’il n’existe aucun lieu épargné par la lumière ? Dans les ténèbres de Nocturna ou bien plus loin encore, au-delà des frontières de cette cité
double ? Pour Nyquist, il ne s’agit pas d’une affaire de routine : à ses trousses, un serial killer invisible surnommé le Vif-Argent sème la panique.

Au cours de son enquête, John Nyquist s’aventurera jusqu’au Crépuscule, cet entre-deux abominable où grouillent la menace et les silhouettes obscures,
afin de sauver Eleanor… et probablement la ville tout entière.
Un homme d’ombres est un roman construit par touches impressionnistes mais d’inspiration surréaliste. Ce polar new weird est éblouissant, flirtant avec l’étrange. Les lecteurs ne manqueront pas de se laisser emporter par ses contradictions temporelles et son fantastique angoissant, au fil d’une exploration poétique du temps, de la réalité, de l’humanité. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la ville que Jeff Noon décrit, puis je m’intéresserai au personnage de John Nyquist. Comme il s’agit d’une intrigue policière, je ferai de mon mieux pour ne pas spoiler.

L’Analyse

Soliade, Nocturna, Crépuscule


L’intrigue du roman de Jeff Noon se déroule dans une ville qui se vante d’avoir totalement maîtrisé le temps, d’abord au niveau structurel, puis au niveau individuel, d’abord en s’abritant sous un dôme qui masque totalement la lumière naturelle. Les caractéristiques de cette ville sont décrites au lecteur par le point de vue de John Nyquist, détective privé venu enquêter sur la disparition d’une riche héritière, mais aussi à travers des « Guides Touristiques », qui présentent ses trois zones, à savoir Soliade, Nocturna et Crépuscule, avec un discours publicitaire qui vantent leurs mérites ou avertissent de leurs dangers.  

Ainsi, dans la zone de Soliade, le jour est perpétuel grâce à des lampes fixées sur le dôme, ce qui fait que l’activité y est constante et ne s’arrête jamais ou presque, ce qui fait que la productivité y est largement supérieure que dans le reste du monde (on devine que l’aliénation des classes laborieuses aussi). À l’inverse, dans le quartier de Nocturna, la nuit est perpétuelle sous un ciel et des constellations artificiels, que les habitants utilisent pour se repérer dans les rues. Entre ces deux quartiers reliés par voie ferroviaire se trouve Crépuscule, une zone habitée par les marginaux, où règnent une brume et des créatures dangereuses capables d’emporter ceux qui osent s’y aventurer.

Par sa structure même, la ville où se déroule Un homme d’ombres se présente comme maîtrisant le temps, en substituant une temporalité déterminée artificiellement à la nature. Mais la supposée maîtrise du temps va plus loin que la création de secteurs perpétuellement dédiés à l’activité et au repos, et s’appuie sur la création de « chronologies ».

[…] Soliade, loin d’être une zone hors du temps, renferme en elle une foule de chronologies différentes. La plus populaire, celle que la vaste majorité des nouveaux venus choisit de suivre, s’appelle Temps standard autorisé. Cette unité, fournie gratuitement, divise la journée en trente-six parts égales, signalées par un signal émis sur Radio Sol1.

[…]

Au bout d’un moment, beaucoup de gens ressentent l’envie d’acheter une chronologie plus originale, comme Temps réel artificiel, Temps public alternatif, ou même Temps abstrait indépendant. […] De plus, entreprises, partis politiques, police, médecins, etc., utilisent chacun des chronologies différentes. Les programmes de télévision et de radio respectent le Temps de réalité construite. Les familles ou les groupes d’amis élaborent souvent leurs propres unités de temps.

Les habitants de Soliade et de Nocturna apparaissent libérés des contraintes du temps parce qu’ils peuvent choisir leur propre chronologie, ce qui leur permet supposément de vivre dans un temps plus subjectif, qui s’accorde avec leur communauté, leur travail, ou leur goût. On observe toutefois que le temps, dont la population est censée s’affranchir, devient un bien de consommation, puisque les chronologies s’achètent et sont créés par des entreprises, comme celle de Patrick Bale, pour être vendues. La libération de l’individu de la contrainte du temps semble donc le soumettre aux lois du marché, mais aussi à un changement incessant.

Soliade s’est libérée des cycles étouffants du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver. En conséquence, le temps a évolué suivant de multiples voies très variées. De la multinationale à l’individu, en passant par toutes les échelles, les chronologies coexistent simultanément, toujours plus nombreuses, et recouvrent les rues de la ville d’un réseau aussi complexe qu’invisible.

En effet, le « réseau complexe et invisible » des différentes chronologies qui règnent dans la ville entraînent l’aliénation des citoyens par la multiplicité de temps subjectifs qui y règnent. On l’observe dans le fait que les personnages règlent constamment leur montre pour changer de chronologie lorsqu’ils passent d’une zone à l’autre, ou même pour pouvoir commander des boissons dans un bar en y entrant, parce que le consommateur et l’établissement ne vivent pas dans le même temps. Le client doit alors doit alors s’aligner sur la chronologie du bar pour pouvoir consommer (oui oui). Le nombre de chronologies et la nécessité de devoir en changer constamment peut entraîner une maladie, la « chronostase », qui ralentit les individus jusqu’à totalement les figer. On remarque d’ailleurs que la peur de la chronostase est l’une des peurs de John Nyquist, qui craint d’être figé, et donc de ne plus pouvoir travailler.

On peut noter que la peur de la chronostase est dépassée par la crainte que provoque la possibilité d’un « crash temporel ».

Nyquist se souvenait des deux derniers crashs, quand le réseau chronologique de la ville, devenu trop lourd, s’était effondré. Le chaos absolu. Il frémit : beaucoup de gens étaient restés figés, incapables de bouger ; d’autres ne se déplaçaient plus qu’avec une lenteur affreuse. Nyquist, lui, avait souffert d’une affliction contraire : son horloge interne avait accéléré, et il avait vécu des jours entiers en quelques secondes.

Les crashs temporels constituent des moments de « chaos absolu » parce qu’ils frappent énormément d’individus, avec des effets très variables sur leur corps. Ils peuvent ainsi être figés, considérablement ralentis, ou au contraire, énormément accélérer, comme en témoigne l’adynaton « il avait vécu des jours entiers en quelques secondes », qui marque l’intensité du dérèglement subi par la population. On remarque donc que les habitants de la ville sont loin d’être libérés du temps, et se trouvent au contraire emprisonnés par une multitude de chronologies qui les écrasent.

Par ailleurs, le rapport au temps des habitants de la ville peut être altéré par une drogue, la « kia », censée révéler « l’essence même du temps. Passé, présent et avenir tout ensemble », ou « ce qui se cache entre les secondes ». Ses effets sont décrits de manière de précise à travers ce qu’elle déclenche chez Nyquist lorsqu’il en prend. On peut donc observer que la « kia » constitue un autre moyen pour les habitants de la ville d’avoir une prise sur le temps, mais contrairement à la JJ-180 ou au Rainbow Bright de Rita Indiana, le « kia » ne confère pas de capacité ou de métamorphose surnaturelle.

La manipulation du temps que met Jeff Noon en scène est alors un échec, au moins en partie, parce que les individus sont aliénés par le temps, qui est totalement chaotique. Les chronologies et la structure de la ville, mais aussi les brumes et ce qui règne dans le Crépuscule (je ne peux pas trop vous en dire) peut rattacher le roman au New Weird, de par l’étrangeté urbaine que ces éléments créent. Par ailleurs, cette manière de traiter du motif du temps, en construisant un cadre singulier et complètement aliénant confère une vraie touche « Weird » au roman, en décalage avec d’autres œuvres qui traitent de cette thématique. Sans rentrer dans les détails, la figure de « Vif-Argent », un tueur en série énigmatique qui semble venir de Crépuscule et supposément capable de brouiller le temps marque également l’appartenance du roman au New Weird. Toujours sans rentrer dans les détails, le récit comporte une part de magie qui correspondent plutôt à la magie de Clark Ashton Smith ou China Miéville qu’à la magie plus conventionnelle.

L’auteur mobilise également le registre du hardboiled, à travers la figure de John Nyquist, qui est un détective privé au passé sombre et chargé qui enquête au sein d’une ville qui ne lui fait pas de cadeau.

John Nyquist, détective privé et perdu


John Nyquist, dont les initiales sont les mêmes que celle de Jeff Noon, apparaît comme une sorte d’antihéros, puisqu’il n’hésite pas à user (ou subir) de la violence ou à entrer par effraction dans des lieux pour obtenir des informations, et il consomme énormément d’alcool pour rester alerte et ne pas sombrer dans la mélancolie, ce qui témoigne d’une certaine addiction. On peut toutefois noter que si ses méthodes sont parfois brutales, il est doté d’un certain sens moral, puisqu’il cherche à éclairer les zones d’ombres (sans mauvais jeu de mots) autour de la disparition d’Eleanor, pour la mettre en garde contre les dangers qu’elle encourt.

Le personnage est marqué par son passé, puisqu’il a perdu ses parents plus jeune, sa mère est morte dans un accident de voiture tragique, et son père a disparu dans Crépuscule en tentant de retrouver sa femme. La ville a donc marqué Nyquist au fer rouge et continue de l’oppresser, ce qu’on observe dans ses rapports avec Patrick Bale, père d’Eleanor et patron d’une entreprise qui crée des dizaines de chronologies, le fait que Vif-Argent et Crépuscule semblent le poursuivre. Par ailleurs, sa peur de la chronostase et son habitude de vouloir constamment régler sa montre, qui peut être vue comme un TOC, montrent son aliénation. Nyquist est donc un personnage qui se trouve en état de conflit intérieur à cause de son passé et de son lieu de vie. Son enquête le confronte alors à ses démons et à sa peur de Crépuscule, qu’il tente de surmonter tant bien que mal.

Cependant, Nyquist est parfois manipulé par ses employeurs et les personnes qu’il rencontre, qui l’amènent sur des fausses pistes ou tentent de se débarrasser de lui, ce qui le conduit à toujours plus de marginalité. En effet, le détective est un outsider, qui a parfois des difficultés pour payer son loyer, et des difficultés tout court, ce qu’on remarque lors de ses échanges avec Eleanor, ou dans le récit de sa vie. Son enquête dans Soliade, Nocturna et Crépuscule lui permet alors de se (re)construire.

Le mot de la fin


Un homme d’ombres est un roman New Weird de Jeff Noon qui constitue le premier tome des enquêtes de John Nyquist, un détective privé en charge de résoudre des affaires au sein de villes étranges. Cette première enquête se déroule dans sa ville natale, dont le rapport au temps est considérablement altéré par le fait qu’elle vive sous un dôme qui lui permet de créer une zone de jour perpétuel, Soliade, et un quartier où la nuit est permanente, Nocturna, séparées par Crépuscule, cernée par une brume mystérieuse dont nul ne revient jamais. Le temps individuel des habitants de cette ville se trouve aliéné par des dizaines de chronologies différentes qui les poussent à s’adapter en continu à des changements d’horaires brutaux que leur cerveau peine à supporter.

John Nyquist est donc marqué par son rapport au temps détraqué, ce qui ne s’arrange pas lorsqu’il est chargé de retrouver Eleanor Bale, fille d’un fabriquant de chronologies au passé chargé et aux pouvoirs mystérieux. Son enquête lui permet d’affronter et de dépasser ses traumatismes personnels.

J’ai adoré l’univers décrit par Jeff Noon, et j’ai vraiment hâte de retrouver cet univers et la plume de l’auteur !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Outrelivres, Just A Word, Le Nocher des Livres

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