Interview d’Ariel Kyrou

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview d’Ariel Kyrou, auteur de Dans les imaginaires du futur, paru chez ActuSF !

Je te rappelle que tu peux retrouver toutes les interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Ariel Kyrou pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !


Interview d’Ariel Kyrou


Marc : Pouvez-vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Ariel Kyrou : J’aime me définir comme un essayiste hérétique ou un agitateur multi-casquettes, qui tente de penser et de « panser » le monde en puisant notamment dans le meilleur de la contre-culture, de l’art contemporain et surtout de la science-fiction. De façon plus prosaïque, j’ai 58 ans. Je suis directeur associé d’une petite entité concevant et pilotant tous types de supports à forte valeur ajoutée éditoriale, Moderne Multimédias, qui a vécu la préhistoire de l’internet en concevant dès 1995 un magazine en ligne assez foutraque, lié aux magasins Virgin : le Virgin Megaweb. J’ai été à 25 ans rédacteur en chef adjoint d’un mensuel mythique de la contre-culture, qui vivait alors ses dernières années : Actuel – dont est issu Radio Nova. Ma principale activité est aujourd’hui d’être directeur éditorial du Laboratoire des solidarités, porté par la Fondation Cognacq-Jay (à but non lucratif), qui publie notamment solidarum.org, « base de connaissances pour l’invention sociale et solidaire » avec des interviews, articles et reportages en texte, photos, son ou vidéo en France et dans le monde, ainsi qu’une revue annuelle, Visions solidaires pour demain, au sein de laquelle il y a d’ailleurs des nouvelles de science-fiction inédites, par exemple de Ketty Steward et de Philippe Curval dans son numéro 4.  Je suis par ailleurs membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes, aux côtés d’hommes et femmes aux belles réflexions comme Sandra Laugier, Anne Querrien, Yves Citton ou encore Yann Moulier-Boutang. Enfin et surtout, il y a mes essais, de Dans les imaginaires du futur, sous-titré « Entre fins du monde, IA, virus et exploration spatiale », « volte-facé » par Alain Damasio et sorti en octobre 2020 chez ActuSF, à Techno Rebelle, « Un siècle de musiques électroniques », publié en 2002 chez Denoël, en passant par ABC Dick, « Nous vivons dans les mots d’un écrivain de science-fiction », sorti en 2009 aux Éditions Inculte et dont je prépare pour septembre 2021, à paraître aussi chez ActuSF, une nouvelle édition réactualisée.

Marc : Vous avez écrit en effet cet essai qui va être réédité, ABC Dick, et ensuite vous avez été le coscénariste d’un documentaire sur Philip K. Dick, Les mondes de Philip K. Dick (Arte, Nova Prod, 2016). Quel est votre rapport à cet auteur et comment l’avez-vous découvert ?

Ariel Kyrou : Grâce à mes parents qui n’avaient guère de revenus mais une grande culture et un amour des arts alternatifs, j’ai grandi dans un « monde de science-fiction », où les mots de Philip K. Dick ou de J.G. Ballard côtoyaient les musiques expérimentales de Laurie Anderson, de Terry Riley, de Pierre Henry ou du free jazz ainsi que les paysages de Max Ernst ou de Yves Tanguy. Mon père, Ado Kyrou, a écrit dans les années 1950 un livre référence : Le surréalisme au cinéma. C’est lui, après m’avoir invité à lire Martiens, Go Home ! de Fredric Brown, ma première claque littéraire autour de 10 ou 11 ans, qui m’a mis entre les mains Ubik de Philip K. Dick. Je l’ai dévoré, sans y comprendre grand-chose évidemment, mais avec une myriade d’images plein la tête, par exemple ce tableau de Tanguy qui m’avait fasciné avec son désert galactique, aujourd’hui au Centre Pompidou, Le palais aux rochers de fenêtres (1942). Je dessinais dans mon esprit une connexion entre les objets dégingandés, incongrus de ce tableau et les appareils qui redeviennent comme dans le passé et partent en poussières de Ubik. J’ai lu ensuite tous les romans de Philip K. Dick sur lesquels je tombais, de L’œil dans le ciel au Dieu venu du Centaure en passant par Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, à la source du film Blade Runner de Ridley Scott en 1982, y cherchant une réinvention du réel, un exotisme délirant aux saveurs fantastiques, des univers inconcevables à même de me décaler, de me faire voir différemment notre monde. Ce n’est que plus tard, à partir des années 1980, que j’ai relu pas mal de ces livres-là, ainsi que les nouvelles de Philip K. Dick, sous un angle beaucoup plus politique et philosophique, alors que je découvrais les textes de penseurs, que j’ai rencontrés et qui m’ont marqué, comme Paul Virilio, Jean Baudrillard ou un peu plus tard Bernard Stiegler.

Marc : C’est donc le contexte de votre adolescence qui vous a amené aux littératures de l’imaginaire ? Pourquoi faut-il les étudier selon vous ?

Ariel Kyrou : Effectivement, j’ai eu la chance de grandir dans un monde riche en imaginaires forts et pluriels, marqué par les cultures de série B, alternatives, du Surréalisme à la science-fiction, du psychédélisme à la musique cosmique, et de Dracula à Star Wars… Point essentiel, ce bain pour moi primordial était tout sauf religieux. Ceci est majeur, car l’une des grandes révolutions de nos sociétés contemporaines, que je pourrais démarrer d’un point de vue symbolique au Frankenstein de Mary Shelley en 1818, c’est la sécularisation des grands mythes de l’humanité, auparavant portés par les pures fantasmagories des religions monothéistes. Désormais, nous savons – au moins depuis Hiroshima – que, même sans Dieu barbu pour nous envoyer ses foudres, nous avons les capacités de détruire notre propre monde, de la même façon que nous sommes de plus en plus convaincus que la création de la vie est à portée de nos laboratoires, par quelque mariage de biologie, d’informatique et de nanotechnologies… Voilà la première raison pour laquelle il me semble crucial de prendre au sérieux les œuvres de l’imaginaire, y compris avec humour, car ce sont elles qui concrétisent cette transformation hors du spectre religieux. La deuxième raison pour laquelle il me semble important d’étudier nos imaginaires, c’est tout simplement que leur scenarii nous interpellent, nous orientent dans nos choix, nous font réfléchir à la façon de définir nos horizons et de construire nos chemins pour les atteindre. Or, ne pas considérer la puissance des imaginaires, c’est juste les subir, les laisser entre les mains de la publicité, de la propagande, du storytelling marketing, du transhumanisme ou du « solutionnisme technologique » – ou bien sûr des extrémismes religieux, sur un registre ancestral qui n’en finit pas de revenir. Autrement dit : notre éducation ne nous prépare pas à l’analyse des imaginaires, à la considération des images, du sensible, des fictions au sein desquelles nous nageons, alors que l’école se donne tout de même a priori comme objectif l’indispensable enseignement de la raison critique, s’appuyant sur l’entendement et des arguments rationnels – quand elle ne se contente pas d’être malheureusement un terrain de compétition pour les élèves. Nous pensons comprendre les usages de Google, nous nous intéressons facilement à ses technologies, mais nous sommes aveugles face à ses imaginaires démiurgiques – qui pourtant sont au cœur des manipulations dites ou surtout non dites des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et de leurs émules. La découverte, l’analyse approfondie des imaginaires, mais également la création de « contre-fictions » à opposer aux fictions dominantes, sont complémentaires du travail de la raison.

Marc : Comment vous est venue l’idée de Dans les imaginaires du futur ?

Ariel Kyrou : Ma démarche consistant à relier les réflexions de philosophes, d’anthropologues et de sociologues, de penseurs comme Virilio, Latour, Stenghers, Haraway, Citton, Stiegler et bien d’autres aux imaginaires ayant bercé mon adolescence s’est consolidée au fil du temps. Il s’est concrétisé dans un premier livre, publié en 2007 chez Climats (qui venait d’être racheté par Flammarion) : Paranofictions, sous-titré « Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction ». Dans les imaginaires du futur est l’aboutissement de ce sentiment d’une nécessité de connecter finement les mondes de la pensée, qui sont traditionnellement plutôt universitaires, aux univers des imaginaires, de l’ordre du rêve et du sensible, pour réfléchir sur notre aujourd’hui et tracer des pistes pour demain. Plus concrètement, ce sont des conférences et des articles écrits pour la revue Multitudes, qui ont mis ma plume dans son encrier, par exemple dès 2012 l’article « Fictions et contre-fictions de l’âge du cyborg », puis en 2015 « Les robots sont des personnes comme les autres » ou de façon plus forte encore un an plus tard « Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction »… Je pense que c’est à ce moment-là, vers 2016, que l’envie vague d’un tel ouvrage a pris forme plus solide dans mon esprit, et que j’ai commencé, avec une forte accélération début 2018 à l’occasion de mes conférences sur les imaginaires de l’intelligence artificielle, à lire et à annoter des livres en ayant en perspective l’écriture de Dans les imaginaires du futur. Bref, cet essai est né d’une lente, d’une longue maturation.

Marc : Dans cet essai, vous mobilisez des œuvres de SF pour étudier des futurs possibles. Pourquoi cette démarche ?

Ariel Kyrou : Cette démarche part de la conviction d’une sous-évaluation de l’importance des imaginaires dans nos sociétés gouvernées par des fictions assumées ou non, ainsi que de l’apport potentiellement formidable pour la pensée et l’action de transformation de films, de séries, de bandes dessinées, de nouvelles, de romans voire de jeux vidéo de science-fiction. Les plus décapantes, décalées et émancipatrices de ces œuvres, de Kim Stanley Robinson à Nnedi Okorafor, et de John Brunner à Catherine Dufour, d’Alain Damasio à Sabrina Calvo en passant par la bande dessinée Soon de Thomas Cadène et Benjamin Adam, ébauchent des visions, des horizons, des voix et des voies alternatives à emprunter, loin des poncifs de l’époque sur la croissance, l’emploi, les super pouvoirs de la technologie et autres fumisteries de contrôle des moutons du troupeau. À l’instar de l’extraordinaire Les dépossédés d’Ursula K. Le Guin, elles nous dessillent le regard, non par quelque idylle, mais via des utopies gangrenées par la dystopie, ou à l’inverse grâce à des dystopies d’où naissent des semences d’utopie. Ou pour le dire à la façon du chercheur Yannick Rumpala, dont le livre Hors des décombres du monde est une influence majeure, elles nous plongent dans des « prototopies », des univers alternatifs qu’elles nous invitent à visiter, à expérimenter mentalement en entrant dans leurs histoires et en nous incarnant dans leurs figures. Enfin, la découverte et l’étude de ces œuvres de science-fiction sont la meilleure façon que j’ai trouvée de sortir de l’impasse des deux imaginaires dominants de notre époque : la démesure technologique et l’apocalypse environnemental, la première prônant l’abolition totale de nos limites et le second le retour pur et simple à celles du Moyen âge, pour le résumer de façon quelque peu caricaturale…


Marc : Selon vous, il faudrait donc trouver des moyens de contrebalancer le storytelling des grandes entreprises telles que les GAFAM ?

Ariel Kyrou : C’est une évidence. Le journalisme d’investigation bien sûr, le décryptage technocritique de « lecteurs » chirurgicaux des impasses du numérique comme Hubert Guillaud, Evgeny Morosov, Yaël Benayoun et Irénée Régnault, tout comme les analyses de philosophes tels Antoinette Rouvroy ou le regretté Bernard Stiegler sont une première façon de casser le storytelling des GAFAM. C’est essentiel, mais cela ne peut suffire, car l’enquête et l’argumentation rationnelle n’agissent guère sur les affects, la sensibilité, les images et les représentations qui nous trottent dans la tête et orientent nos usages, « à l’insu de notre plein gré » selon les mots prémonitoires bien qu’involontaires de Richard Virenque, coureur cycliste et cyborg l’air de rien. Le problème est d’autant plus infernal que la façon dont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft ainsi que leurs clones jouent sur nos imaginaires est induite et non assumée ouvertement. Vous êtes vous, par exemple, déjà demandé pourquoi le système d’exploitation créé par Google pour les smartphones s’appelle Android ? Et pourquoi, quand la société a voulu démontrer ses miracles opérationnels, elle a nommé Nexus sa propre gamme de terminaux sous Android ? Personne n’a perçu le rapport direct avec les androïdes du film Blade Runner (1982) de Ridley Scott. Or une fois parti de Google, dans un tweet du 8 janvier 2016 pour être précis, le créateur du système d’exploitation Andy Rubin a souhaité un « bon anniversaire d’activation » à Roy Batty, le terrible réplicant Nexus-6 du long métrage ! Ne serait-ce pas intéressant d’opposer à Google, justement, le caractère subversif du film, où la machine la plus inhumaine est le chasseur d’androïdes Rick Deckard, joué par Harrison Ford ? Autre création de l’ordre du contrepoison : le film Her (2013) de Spike Jonze fait joliment ressentir au spectateur toutes les ambiguïtés manipulatrices de systèmes d’exploitation très sophistiqués et d’intelligences artificielles pourtant loin de ce que nous appelons « intelligence ». Dans un monde imbibé, gouverné par des imaginaires, le plus souvent sans que ce soit reconnu, le détour par de « vraies » histoires permet, selon les mots de Jean Baudrillard, de « réinventer le réel comme fiction ». Ce passage par les imaginaires, comme je l’ai déjà souligné, nous dessille le regard sur certaines des chaînes et boulets invisibles de notre quotidien.

Marc : Ce processus d’utilisation partielle et partiale de la science-fiction pourrait-il donc être idéologique ?

Ariel Kyrou : Oui. Pour illustrer ce constat crucial, je donne souvent l’exemple de Vernor Vinge, grand auteur de science-fiction qui a aussi été professeur d’informatique et de mathématiques à l’Université de San Diego aux États-Unis. Fin mars 1993, c’est en tant que scientifique qu’il intervient à la tribune d’un séminaire de la NASA, et délivre une conférence qui est considérée comme l’acte de définition de la « singularité technologique », ce moment de rupture, situé dans notre futur, où nous n’aurions plus d’autre choix que de fusionner avec nos machines « super intelligentes » ou d’accepter sinon qu’elles nous dépassent et ne causent à terme l’extinction de l’espèce humaine. Le texte qui en a été tiré, sous-titré « Comment survivre dans l’ère post-humaine », regorge de clichés à l’emporte-pièce sur les algorithmes comme « prérequis à l’existence d’un esprit » ou sur « les mystères du développement humain » pour la plupart « élucidés ». Ce concept de « singularité technologique », Vernor Vinge l’a inventé ou plutôt réinventé bien avant 1993, en tant qu’auteur de science-fiction. Sauf que dans La Captive du temps perdu, publié sept ans auparavant, la destruction par les machines ou la fusion avec elles ne sont que des hypothèses parmi toutes celles évoquées pour tenter d’expliquer « l’extinction », au cœur du mystère de ce roman. La catastrophe environnementale, l’humain s’étant tout simplement détruit lui-même, est une autre hypothèse du bouquin, incarnée par la conviction d’une chercheuse écologiste. Autrement dit : là où La captive du temps perdu nous ouvre l’esprit par sa pluralité d’hypothèses d’une extinction autour du XXIXe siècle, l’auteur de science-fiction Vernor Vinge nous aidant à penser la multitude de nos devenirs potentiels, sa conférence à la NASA en tant que scientifique clôt littéralement notre futur par la grâce d’un processus de simplification, de l’ordre de la constitution de l’idéologie transhumaniste, aujourd’hui si influente dans la Silicon Valley.

Marc : Parmi les entreprises de storytelling que vous traitez, on peut évoquer la conquête spatiale, qui est un fantasme de colonisation et d’exploitation pour des milliardaires comme Jeff Bezos ou Elon Musk, qui usent eux-mêmes de références à la SF dans leur discours. Pourquoi montrer l’aspect intéressé de leur démarche ?

Ariel Kyrou : Plus encore qu’une démarche « intéressée », il s’agit d’une instrumentalisation des imaginaire de l’espace, de Star Trek à « Space Oddity » de David Bowie. Les termes utilisés ont ici beaucoup du sens : Elon Musk et Jeff Bezos parlent de « conquête » ou de « colonisation », jamais ou presque d’exploration spatiale. Ils ne sont pas en quête d’un ailleurs intersidéral. Ils ne partent pas dans l’inconnu, traquant des traces de vie comme les chercheurs du programme de recherche de vie extraterrestre SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence). Non, ils ne cherchent qu’à exporter à l’identique, sur la Lune, sur Mars ou dans notre galaxie, leur système de croissance à tout va, leur logique d’exploitation extractiviste et hypercapitaliste. Leur laisser, à eux et à leurs sbires, les perspectives technologiques et écologiques que nous ouvre l’espace, parce qu’à l’échelle de nos générations il n’y a en effet pas de Plan B, hors de la Terre, afin de sauver l’espèce humaine, et que l’idée de vivre demain sur Mars est une fumisterie, me semble une réponse à courte vue.  L’horizon des étoiles est un extraordinaire carburant de nos imaginaires, pas à cause du néant, du vide de l’espace, mais parce que les centaines de milliards d’astres et de planètes restent une porte inouïe vers l’inconnu, l’imprévisible, l’inimaginable. L’enjeu est de refuser la conquête spatiale, de bannir le principe de colonisation, mais de nous engager collectivement dans l’exploration de l’espace, la quête de l’ailleurs, où se rejoignent la soif de connaissance et le besoin d’une altérité radicale qui ne soit pas réductible à quelque entité religieuse.

Marc : Dans les imaginaires du futur traite en effet de la manière dont on peut dépasser le clivage entre la technologie comme un mal absolu et le retour à la nature comme une sorte de solution miracle, en montrant notamment l’aspect réactionnaire de ce type de position. Pourquoi vouloir lier technologie(s) et écologie ?

Ariel Kyrou : Je préfère parler de technique que de technologies. Ces dernières appartiennent en effet à la famille des techniques, dont le socle est beaucoup plus large que les seules nouvelles technologies, notamment du numérique. Comme l’a montré Bernard Stiegler, s’appuyant sur André Leroi-Gourhan et Gilbert Simondon, l’humain est un « être technique ». J’ajouterais que, d’une certaine façon, tous les êtres le sont, techniques. Sous un prisme différent, Donna Haraway, Isabelle Stengers, Philippe Descola, Bruno Latour et d’autres penseurs ont posé et analysé le caractère inepte de la séparation « moderne » entre « nature » et « culture ». Les puissances d’agir de la Terre fabriquent notre devenir collectif autant que l’inverse. Nos environnements, les montagnes comme les vents, les humains et les animaux ne sont pas « naturels », ils se fabriquent les uns les autres, ils se construisent des histoires où leurs rôles s’avèrent inextricables au fil du temps. Je ne cherche donc pas à lier technique et écologie, car ils le sont déjà depuis fort longtemps, qu’on le veuille ou non. L’enjeu n’est pas de rejeter cette connexion, mais de s’interroger sur ses modalités, ses équilibres et déséquilibres contemporains. Toutes les techniques et toutes les technologies n’étant ni neutres ni égales, la clé de leur rapport à l’écologie est totalement politique. Quels sont leurs potentiels de création ou de destruction de leurs environnements multiples ? Comment sont-elles imaginées, conçues, choisies, utilisées, négociées, jugées, détournées ? Une chose est de reconnaître la dimension globalement délétère des technologies d’aujourd’hui, en particulier du numérique, car pensées et opérées selon les règles de l’usine, de la plantation déconnectée de son contexte, des pouvoirs surplombants, du marketing ras-du-pixel et de l’individu calculateur et consommateur devant son écran, avec comme horizon premier la rentabilité financière de ses usages situés. Une autre, à mon sens erronée sur le long terme, serait d’en conclure au caractère irrémédiablement polluant, des points de vue physique comme culturel et psychologique, de toute technologie. C’est bel et bien là que des romans comme Résolution de Li-Cam, L’énigme de l’univers de Greg Egan ou 2312 de Kim Stanley Robinson prennent leur sens politique subversif. Car, chacun selon des principes et des modalités différentes, ces trois textes majeurs de science-fiction ont pour sujet la transformation anarchiste et terrestre de nos biotechnologies, intelligences artificielles et autres ingénieries techniques et technologiques. 

Marc : En dépassant ce clivage, vous montrez donc le propos politiques de certaines œuvres, à l’image de Ravage de René Barjavel, qui semble particulièrement conservateur. D’après vous, faut-il prendre garde aux idées politiques que véhiculent les œuvres de l’imaginaire ?

Ariel Kyrou : L’exemple de Ravage, roman publié pour la première fois en 1943, est très parlant. Ses premières pages semblent dessiner une fable techno-critique, description prémonitoire de l’absurdité de notre vie urbaine gangrénée par les technologies les plus inutiles, des gobelets en plastique au costume en azote léger, de la viande chimique aux animaux d’agréments sortis du laboratoire. Puis un soir de juin 1952, c’est la panne d’électricité partout dans le monde, aussi soudaine que définitive. L’humain va-t-il réapprendre à vivre sans ses béquilles anecdotiques et spectaculaires ? Place, d’abord, à l’apocalypse par le feu, à l’anthropophagie et à la survie des plus aptes, au premier rang desquels un jeune homme aussi doué que sportif – dont les talents n’étaient pourtant pas reconnus par la nomenklatura faisandée des médias et des industries de l’ère de l’électricité. Serait-ce un conte « néo luddite » et « collapsologiste » avant l’heure ? Voire. Car le désastre environnemental s’affiche, sous la plume de Barjavel, comme une punition divine contre des brebis humaines égarées sur de païennes autoroutes. Pire : le héros, guerrier sans pitié par la force des événements, devient le vieux gourou réactionnaire d’une « utopie » sans technologie, prônant le retour à la terre et au patriarcat le plus lourd, où les femmes ne sont bonnes qu’à pondre et à élever des enfants, et où les livres d’hier sont « brûlés solennellement au soir du dernier jour du printemps, sur les places du village », à la nuance de quelques ouvrages de poésie « qui ne furent dangereux qu’à leurs auteurs », afin d’enseigner l’écriture. La politique se niche partout dans les œuvres de fiction, nécessitant de notre part une permanente analyse critique. Mais il n’y a guère besoin d’avoir étudié Martin Heidegger pour décrypter le caractère réactionnaire d’un film comme Independence Day, à la gloire des patriotes étatsuniens sauvant le monde blanc et capitaliste d’étrangers pas gentils du tout, et lui opposer son antithèse, que serait le subtil et percutant District 9 de Neil Blomkamp, avec ses extraterrestres aux airs de crevette en miroir des Noirs ghettoïsés par les Blancs en Afrique du Sud.

Marc : Vous mobilisez à plusieurs reprises la notion de « prototopie » présente chez Yannick Rumpala pour dépasser un autre clivage, celui qui sépare l’utopie de la dystopie. Pourquoi ?

Ariel Kyrou : Parce que l’utopie n’est pas l’idylle où il ne se passe rien, comme le montre Fredric Jameson, et que la dystopie est l’ombre inséparable de l’utopie, son risque permanent de dérive lorsque le rêve d’une société émancipée se confronte au réel. Prenons à nouveau l’exemple de Ravage, bon exemple de « prototopie » selon la définition de Yannick Rumpala, c’est-à-dire projection dans un futur construit où le meilleur se mêle toujours du pire, et réciproquement… René Barjavel, dans son premier chapitre, décrit le monde urbain de 2052 comme un dystopie douce, exacerbant la fureur technologique qui l’irrite déjà au début des années 1940. Dans les chapitres suivants, c’est l’enfer sur Terre, mais c’est bel et bien de ce contexte désastreux que naît l’utopie communautaire du patriarche agricole… Utopie que je perçois, selon mes valeurs, comme le futur rêvé, pour moi cauchemardesque, des intégristes catholiques de la Manif pour tous, tendance écolo-facho. Les « prototopies » mettent en mots et en contexte des mondes alternatifs, au prisme non de la certitude rassurante des idéologies dominantes de leur époque de conception, mais de l’imprévisibilité de l’humain et du non-humain. Sous ce prisme, Ravage me semble une « prototopie » un peu caricaturale, moins réussie selon mes critères que, par exemple, Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin ou Le Troupeau aveugle de John Brunner dans les années 1970, romans remarquables par leur pluralité de points de vue et par la complexité humaine des mondes alternatifs qu’ils dessinent.
    

Marc : En plus de faire référence à des œuvres de fiction, vous mobilisez également la pensée de philosophes comme Bruno Latour ou Bernard Stiegler. Pourquoi avoir cité ces philosophes particulièrement ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans leur pensée ?

Ariel Kyrou : Vous aurez remarqué, tout le long de l’entretien, la façon dont je mêle les récits de fiction à des références philosophiques. Là se situe sans doute le cœur de mon approche. Au même titre que le collectif de rédaction de Multitudes, véritable laboratoire informel en la matière, Bernard Stiegler et Bruno Latour sont selon moi les plus grands penseurs contemporains de la nécessité d’une totale bifurcation de société. Tous deux nous livrent des clés indispensables à la sortie de l’économisme dominant, au chamboulement d’un monde en phase terminal, dont les humains ne sont que des mécaniques en mode homo oeconomicus et où les non-humains sont réduits à l’état de ressources à exploiter sans vergognes. Bernard Stiegler, grand philosophe de la technique avec lequel j’ai écrit un livre, L’emploi est mort, vive le travail !, a développé pendant des années un décryptage en règle, aussi chirurgical qu’engagé, du caractère destructeur, ou selon ses mots « entropique » de nos sociétés hypercapitalistes, avant de poser les bases d’une société contributive, oubliant les leurres de la croissance et de cette fumisterie d’emploi grâce à la réinvention collective de l’essence du « faire », en empathie avec nos environnements humains et non-humains. Au nom d’une Terre aux puissances d’agir multiples et enchevêtrées, créant ainsi notre tissu vital biosphérique, Bruno Latour a construit une vision cohérente à partir de sa réinvention de l’hypothèse Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis. Contre la douce tyrannie de l’économisme et pour tous ces « terrestres » en conflit avec les maîtres et gardes-chiourmes de la plantation, sa démarche est aussi cruciale que celle de Bernard Stiegler dans la construction que nous démarrons à peine pour une société alternative, que je rêverais à la fois anarchiste et terrestre. J’aimerais me situer dans ce sillage, qui est aussi celui de la revue Multitudes, mais en toute gourmandise critique, sans le moindre gourou. Gare, en effet, à ne vénérer ni Stiegler, qui me manque depuis son décès en août 2020, ni Latour auquel je désirerais faire partager la potentialité, qu’il me semble refuser pour le moment, d’un horizon non seulement « terrestre », mais « alter-terrestre », acceptant la perspective d’autres dimensions de vie dans nos milliards de milliards d’étoiles. Avec, du moins si des lecteurs me confirment la légitimité de cet orgueil, un apport que j’espère original et nécessaire par rapport à eux, moins obsédés que moi par l’exploration des imaginaires des futurs : considérer les œuvres d’art et de fiction émancipatrices, les romans et les nouvelles, les films et les séries aux couleurs selon mes vœux « terrestres et anarchistes », comme des pièces malheureusement trop dédaignées de puzzles de mondes alternatifs, permettant de creuser des chemins de bifurcations dont ils éclairent vaille que vaille des horizons incertains et pluriels.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s