Interview de Basile Cendre

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview de Basile Cendre, auteur des Enfants du béton aux Saisons de l’étrange, et de La Descente ou la Chute, paru chez les Moutons Électriques !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Attention : certaines questions spoilent quelque peu l’intrigue du roman, je les ai placées en fin d’article.

Je remercie chaleureusement Basile Cendre d’avoir répondu à mes questions, et sur ce, je lui laisse la parole !


Interview de Basile Cendre



Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Basile Cendre : Je suis auteur, maintenant de deux livres : La Descente ou la Chute, une fantasy post-apo, sujet de cet entretien, et Les Enfants du Béton, un roman d’horreur régionaliste et un hommage aux slashers.

Et je débute ma carrière d’écrivain au pire moment, mais je garde espoir.

Je fais également de la direction éditoriale pour Courant alternatif, une collection d’ultragauche, « enragée et énervée » et chez Les Saisons de l’étrange, du pulp francophone.


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir auteur ? Comment êtes-vous venu à l’écriture, et plus particulièrement aux genres de l’imaginaire ?

Basile Cendre : Plutôt qu’auteur, je voulais surtout devenir conteur, depuis que je racontais des histoires à mon petit frère pour l’endormir. Mes parents possèdent une bibliothèque tellement grande que l’on peut qualifier ma demeure d’enfance de « maison de papier », comme la chansonnette. Je n’ai jamais perdu le bout du nez, mais j’ai choppé un PTSD : pour moi, un salon n’est jamais complet sans ses montagnes de livres en équilibre instable sur leurs rayonnages.

Quant à l’imaginaire, mes lectures m’ont tout simplement lavé le cerveau. Impossible de m’imaginer écrire un roman sociétal, j’ai besoin de magie, d’irréel et de vertiges métaphysiques. Et depuis Sturgeon, je sais que l’imaginaire peut frapper juste et fort, peut-être plus humain que les lectures « réalistes ».


Marc : Comment vous est venue l’idée de La Descente ou la Chute ?

Basile Cendre : Je l’ai rêvée. Je somnolais en écoutant les grincements d’un morceau de Doom (Ahab pour les connaisseurs), quand l’image d’une longue langue de pierre perdue dans les hauteurs, parsemée de terrifiantes colonnes noires, s’est imposée à moi, presque comme une pochette d’album en fait. Puis les mécanismes de mon imagination se sont enclenchés, et voilà qu’est né le vertige de la Descente ou la Chute.


Marc : Comment s’est déroulée la rédaction du roman ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Basile Cendre : Un monde désolé et son peuple prisonnier, c’est bien, mais un roman nécessite une histoire, pas seulement un décor. Celle-ci a pris ton temps pour se déclarer. Un peu. Puis un jour, j’ai écrit le premier chapitre, cette danse suicidaire de funambule sur une poutre portée par le vent, et je l’ai laissé vieillir plusieurs années.

Manque de courage sans doute, peur de tromper mon rêve, de foirer la suite. Je n’avais pas tous les ressorts dramatiques qui devaient animer mon roman, les retournements, les péripéties, les rencontres inoubliables. Bref, pétoche et page blanche. S’en sont suivi plein d’autres projets d’écritures, beaucoup d’échecs et quand même une réussite, avec Les Enfants du béton dont on parlera plus bas.

Puis un jour, j’ai déclaré à André-François Ruaud (mon éditeur) que j’allais écrire un roman de post fantasy apocalyptique bizarre (mes mots). J’avais d’abord en tête de le proposer à droite à gauche, voire même de le publier en ligne : mon objectif final était d’en finir, d’achever pour de bon ce roman. L’éditeur m’a répondu : « N’importe quoi, on te publie. Si tu vas ailleurs, je me fâche ». Et voilà.


Marc : Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Basile Cendre : Mon arme secrète est ma directrice (mon accompagnatrice comme on dit chez les Moutons) : Christine Luce. Aussi pointilleuse que pertinente, riche de conseils avisés. Ce roman lui doit beaucoup.

Je souhaite à tous les écrivaines et écrivains de profiter de la même chance, et surtout de savoir la recevoir. Il faut rester humble et ouvert. Quand je dirige des livres, je commence toujours par m’excuser : pour un auteur, son roman est son bébé. Personne n’aime qu’on souligne les défauts de son rejeton, la taille trop grosse de son nez, ou ses pieds disproportionnés. Or, c’est le job du dirlit, et c’est un job bienveillant la plupart du temps.


Marc : La Descente ou la Chute se déroule dans un univers de Fantasy post-apocalyptique. Pourquoi avoir situé votre intrigue dans ce type de monde ?

Basile Cendre : Le choix fut onirique. Mon inconscient a décidé pour moi. Je pourrais chercher des justifications rationnelles à ce monde décalé, mais c’est son esthétique qui m’a d’abord plu. Comme un tableau post-apo de Caspar Friedrich, où les vestiges d’un monde perdu se sont liés à la nature sauvage pour écraser de leur terrifiante majesté l’humanité.

Pendant l’écriture, j’ai souhaité renouer avec l’esthétique des contes et de l’ancienne fantasy, celle au pouvoir évocateur fort, inexpliquée. Oui, les créatures fantastiques existent, comme les fantômes sont réels, mais elles demeurent mystérieuses, secrètes et angoissantes. Tout le monde s’accorde sur la réalité des titans, mais nul ne connaît leur nature. On espère même ne jamais la découvrir.

Nous avons eu beaucoup de fantasy historique, de merveilleux expliqué tels des manuels de JDR. Comme si le merveilleux devait être disséqué, les organes reproducteurs des licornes et autres gobelins révélés à la vue de tous. La Descente ou la Chute essaie de retourner à la féerie, à l’inexplicable, au facétieux et à l’inquiétant. Loup descend dans des profondeurs, et la réalité se distord, comme elle s’est distordue pour certains chevaliers franchissant certains cours d’eau d’un pas imprudent.


Marc : Le lecteur suit votre personnage principal, Loup, à la troisième personne en focalisation interne, mais aussi en première personne lorsqu’il rêve de son passé. Pourquoi cette alternance entre troisième et première personne ?

Basile Cendre : Parce que le passé est le moment de la réflexion ? On peut s’appesantir dessus, le malaxer, le remodeler. Loup le dit lui-même : il doute de sa mémoire, peut-être fantasme-t-il des épisodes, comme nous le faisons nous-mêmes parfois.

Le présent est beaucoup moins ouvert à l’interprétation, à la pondération, faute de temps. Il est là puis il file.

Pour être technique, c’est une question de rythme et d’enjeu. Pour un auteur, c’est amusant de laisser sa place à une autre voix, d’abandonner un instant l’histoire à son personnage.


Marc : Vous dépeignez une dichotomie entre la société qui vit dans les hauteurs, qui survit péniblement mais à la hiérarchie horizontale, et celle de la Manufacture, où une Contremaîtresse exploite des ouvriers au nom du Labeur et de ses ambitions personnelles. Pourquoi décrire ces deux sociétés ? Est-ce que vous diriez que la Manufacture constitue un reflet de la société industrielle ?

Basile Cendre : Je fais un pas de côté pour cette question. C’est aux lecteurs de mener sa propre réflexion et d’en tirer ses propres constatations.

J’ai trouvé intéressant d’introduire Loup, membre d’une troupe hétéroclite qui survit dans des conditions difficiles grâce à une organisation collective et égale et où chacun a une identité forte, dans une société plus « productive », mais hiérarchique et un peu anonyme. Je remercie Ursula Le Guin et son fantastique La Main gauche de la nuit qui m’a sans doute un peu influencé…


Marc : Que pensez-vous de la (superbe) couverture de votre roman, réalisée par Melchior Ascaride ?

Basile Cendre : Du bien ? Je lui ai commandé un grand format que je compte mettre dans mon couloir d’entrée. Il faudra que je lui demande une dédicace lors d’une de ses visites.


Marc : En quatrième de couverture, votre éditeur mentionne J. G. Ballard et Usrula Le Guin. Avez-vous lu ces deux auteurs ? Si oui, quel est votre rapport à leurs œuvres ? On peut également voir une mention du mouvement romantique sur la quatrième de couverture de La Descente ou la Chute. Avez-vous lu des œuvres des romantiques ? Quel est votre rapport avec elles ?

Basile Cendre : Ursula Le Guin m’a appris que l’imaginaire pouvait être humaniste et même libertaire, que la fantasy pouvait ne pas être royaliste ou militariste. Une belle révélation. Blaise Cendrars, bien sûr, pour ce côté grande gueule des personnages, et loosers sympathiques que l’on accepte tels qu’ils sont, cette humanité contagieuse. J. G. Ballard est le ressenti de mon éditeur, et il a ses raisons appréciables, les romans « catastrophe » de l’écrivain britannique n’expliquent pas la source apocalyptique, ses personnages la vivent.

Pour ce qui est de mes lectures romantiques, elles sont surtout poétiques (Hugo, Nerval, mais aussi les posts romantiques, comme Baudelaire ou Lautréamont). Pour entraîner ma voix, lui donner ce souffle de conteur qui me semblait indispensable pour La Descente ou la Chute, et surtout bien retranscrire ce bout de rêve, cette montagne de ferraille qui écrase l’homme.

Enfin, la musique a contribué au texte, mais pas Beethoven. Non, j’ai laissé le Doom me plonger dans la brume, et la Synthwave m’en arracher.


Marc : Les Titans qui dorment au fond de votre monde engendrent la brume qui contamine l’humanité. Est-ce qu’il s’agit d’une référence à Cthulhu ? Pourquoi ce motif de la brume ?

Basile Cendre : Je n’ai pas beaucoup lu Lovecraft, une nouvelle, sans doute la moins « indicible » de toutes « Les Rats dans les murs ». Les entités des profondeurs ne sont pas la propriété de Lovecraft. Moby Dick par exemple. La ressemblance est fortuite.

Le mot brume est intéressant. Son premier sens désigne une vapeur naturelle qui érode la réalité. Métaphoriquement, il est utilisé pour désigner la fatigue, l’ennui et la tristesse. Des souvenirs embrumés, un être embrumé. Souvent, les deux usages sont séparés : ce n’est pas le cas dans mon roman.


Marc : Vous avez également publié un roman, Les Enfants du béton, dans le cadre des Saisons de l’étrange. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Basile Cendre : Je suis nordiste. J’ai déménagé depuis de Lille, mais je garde ça en moi. Je suis également un énorme fan d’horreur, en livre (j’ai « dévoré » Stephen King jeune, ainsi qu’une tonne de romans de la défunte collection Pocket Horreur) et en film, notamment les slashers, pour leurs côtés pop corn, et leurs ironies sanglantes.

Alors j’ai mêlé les deux pour rédiger un roman d’horreur régionaliste. Voilà Zita Darq, la cinquantaine, « final girl » qui prend sa revanche sur les masques : elle les chasse à l’aide de son fusil, de sa bouteille de Jack, et de sa mauvaise humeur éternelle. Imaginez le croisement entre Susan Sarandon et Jame Lee Curtis de nos jours, une clope au bec, en train de chasser le tueur à la machette qui s’enfuit en piaillant. Dans ce roman, notre héroïne s’en retourne à sa ville natale, quelque part dans le Nord près du chef-lieu, car un croquemitaine mystérieux y dépèce ses victimes. Le patelin s’appelle Lombres La Chapelle, et c’est là qu’adolescente, elle a vu ses amis se faire massacrer à la machette. Comme vous pouvez l’imaginer, le retour est difficile.


Marc : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Basile Cendre : Lire et s’entraîner ? Beaucoup. L’écriture, c’est de la musique. Personne ne s’improvise compositeur ou virtuose de la guitare, on n’oserait même pas y penser. Il faut faire de même avec l’écriture : s’entraîner et s’entraîner encore.

Je termine sur une citation d’Hemingway que j’aime beaucoup : « Ce n’est rien d’écrire. Tout ce que vous avez à faire est de vous asseoir devant une machine à écrire et saigner ». Si je devais donner un conseil technique aux écrivaines et écrivains hésitants : arrachez-vous de vos influences au moins à moitié, pour remplir ce vide de vous-même. Écrire, c’est une transfusion d’encre de l’esprit au papier.

Attention, lecteur. Les questions suivantes contiennent des spoilers.


Marc : On remarque que le passé de Loup continue de peser sur sa mémoire et sur ses actes. Pourquoi décrire un héros marqué à ce point par sa mémoire ? Celle-ci semble d’ailleurs se déliter à mesure qu’il progresse dans les profondeurs du monde. Pourquoi disloquer la mémoire de votre personnage ?

Basile Cendre : La Mémoire est essentielle aux habitants des hauteurs. Ils ne peuvent se définir par leur présent, trop difficile, trop solitaire, et ils ne perçoivent pas d’espoir dans un futur heureux : après tout, ils sont juchés sur leur ultime perchoir, entre la brume bouillonnante et un soleil aveugle.

Ils ne leur restent que leurs souvenirs comme refuge. Loup n’échappe pas à la règle : c’est son histoire donc ses souvenirs, mais tous les perchés partagent avec lui cette fixation sur leur passé. Leurs mémoires les aident à progresser, à rester eux-mêmes, à dénouer les sournoiseries de la brume et de ses spectres.

Malgré tout, notre protagoniste a scellé un fragment de sa mémoire, un moment douloureux de son enfance. Et ainsi, il a ouvert une porte à l’Oubli, comme tant d’autres l’ont fait avant lui (Rosemonde, Auria, Gallart et Alice).


Marc : Pour décrire le rapport à la violence de Loup, vous écrivez « Si Loup est un loup-garou, il est herbivore, incapable de blesser un humain », alors qu’il confronte et détruit des créatures de brume, à l’image de Gueule blême. Est-ce que vous diriez que Loup souhaite la paix entre les Hommes ?  

Basile Cendre : La plupart des créatures de brume ne sont que des émanations naturelles, comme la fuite d’un gaz particulièrement mauvais, acide et hallucinatoire. Bref, les détruire est une question de survie, depuis toujours. Gueule blême peut être comparé à une tornade, vicieuse, une force de destruction pure, un cauchemar matérialisé. Bref.

Mais Loup n’est pas violent. La vie dans les hauteurs lui a appris la valeur de chaque homme pour le collectif, et surtout l’importance d’exister. Quand il achève des oubliés, j’imagine qu’il pense les soulager d’une non-existence, comme on débranche un malade dans un coma trop prolongé.

Quant à son objectif, non. Il désire seulement retrouver son Auria. 😉


Marc : Le personnage de Lutin est capable de se métamorphoser en bouc et possède à la fois la voix d’un vieillard et d’un enfant. Pourquoi avoir créé ce personnage ?

Basile Cendre : Lutin est sans âge, d’où cette schizophrénie orale. Il n’est pas non plus humain, comme la Louve, c’est une entité, et non un individu, un être « cosmique ». Leurs existences prouvent que l’humanité n’est pas au centre de cet univers déglingué, qu’ils n’en sont que les spectateurs. Ainsi, Loup s’échappe de l’habituelle quête messianique, héros sauveur de la terre, de l’innocence et de l’amitié, et demeure un simple individu cherchant un peu de bonheur.

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