Gnomon (tome 2), de Nick Harkaway

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la deuxième moitié d’un titanesque roman de science-fiction qui joue avec la (les ?) narration.

Gnomon (tome 2), de Nick Harkaway


Introduction


Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman ! Attention, comme il s’agit d’un deuxième volume, je n’effectuerai pas de rappels concernant l’univers du roman ou les événements qui s’y déroulent. Je vous recommande donc lire ma chronique de la première moitié du roman.

Nick Harkaway, nom de plume de Nicholas Cornwell, est un écrivain britannique né en 1972. Il est le fils de l’auteur John Le Carré.

Gnomon, dont je vais vous parler aujourd’hui, est originellement paru en 2017. Il a été traduit par Michelle Charrier pour les éditions Albin Michel Imaginaire, qui ont choisi de faire paraître le roman en deux volumes en 2021. Cette chronique concernera le deuxième tome.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Grande-Bretagne. Futur proche. La monarchie constitutionnelle parlementaire qu’on croyait éternelle a laissé place au Système, un mode de démocratie directe où le citoyen est fortement incité à participer et à oter. La population est surveillée en permanence par le Témoin : la somme de toutes les caméras de surveillance et de tout le suivi numérique que permettent les objets connectés.

Au cours d’un interrogatoire par lecture mentale, la dissidente Diana Hunter décède. Mielikki Neith, une inspectrice du Témoin, fidèle au Système, est chargée de l’enquête. Alors qu’elle devrait être en mesure d’explorer la psyché de Hunter, Mielikki se retrouve confrontée à trois mémoires différentes : celle d’un financier grec attaqué par un requin, celle d’une alchimiste et celle d’un vieux peintre éthiopien.
Pour Neith, dont les certitudes commencent à s’effriter, un incroyable voyage au cœur de la pensée humaine commence. Aussi déroutant que dangereux. »

Dans mon analyse du récit, je vais d’abord m’intéresser à la compromission du Système décrit par l’auteur, puis à la manière dont il remet son système narratif en question. Gardez toutefois à l’esprit que je vais faire de mon mieux pour ne pas tout vous dévoiler.

L’Analyse


Système compromis ?


Cette deuxième partie de Gnomon nous montre les failles du Système à travers le regard d’une agente, Mielikki Neith, supposément censée représenter ce qu’il a de meilleur, et qui croit en ses vertus. Elle se sert par exemple de l’accessibilité publique des données personnelles de chaque citoyen pour examiner la localisation et les habitudes de la personne qui l’attire, à savoir Jonathan Jones, dans sa vie privée. Dans le cadre de son travail d’inspectrice du Témoin, elle consulte les enregistrements des caméras et des autres dispositifs de surveillance du Système pour observer la manière dont un meurtre est commis, et par qui. Mielikki croit en la fiabilité du Système, justement parce qu’il est censé être infaillible.

Cependant, la mort de Diana Hunter lors de son interrogatoire met en branle une succession d’événements qui pousse le personnage à s’interroger sur cette réalité. En effet, si le Système peut commettre des erreurs, avec la mort d’individus interrogés pendant « 261 heures. » (oui oui), ou même des meurtres commis par des individus inidentifiables au nez et à la barbe des technologies de surveillance.

Ces erreurs et défaillances mettent en évidence la faillibilité du Système en tant que mode de gouvernement, et à travers elle, celle du Témoin en tant qu’Intelligence Artificielle. En effet, si le Témoin est supposé être neutre, puisqu’il est une IA faible, comment peut-il prendre des décisions qui influencent la totalité de la population ? Sans trop en dévoiler, l’IA censée garantir la neutralité de l’état et maintenir la cohésion sociale s’avère ainsi faillible, corrompue et corruptible dès lors qu’on en connaît les rouages. C’est le cas de Regno Lonnrot, capable de tromper les caméras et les outils de surveillance du Système, ou des Juges du feu, une organisation occulte qui cherche à prendre le contrôle de la population.

Le Système, pensé au départ comme un moyen de garantir la sécurité des citoyens au détriment de leur liberté, apparaît alors comme un outil truqué, qui ne permet ni l’une, ni l’autre. En revanche, il permet à ceux qui en prennent la main de prendre le contrôle total des vies humaines, comme le montre la progression de Ia Loi de Surveillance. Celle-ci vise à implanter des puces dans le cerveau des individus pour les empêcher de commettre des crimes, de récidiver, ou pour soigner certaines pathologies, avec toutes les dérives coercitives et psychophobes que l’on peut imaginer. Cela constitue une grave atteinte aux libertés individuelles, déjà fortement entachées dans le Système. Les citoyens seraient alors aliénés par l’état jusque dans leur corps (encore une fois, tout parallèle avec une certaine loi Sécurité globale et un certain Neuralink serait pertinent ici), sans aucune liberté décisionnelle. Ainsi, contrairement aux traceurs de Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer ou aux algorithmes de consommation de BonheurTM et VieTM de Jean Baret, le Système prive totalement les individus de choix, qu’ils soient politiques, illusoires ou non, puisqu’il peut modifier et reconfigurer leur psychisme.

Regno Lönnrot incarne donc un échec des prétendus bienfaits de la surveillance de masse, de la même façon que la mort d’Oliver Smith, littéralement vidé de ses entrailles dans un tunnel souterrain de Londres. En effet, si la société de surveillance totale censée prévenir toute forme de crime échoue, elle ne devient qu’une gigantesque prison, une sorte d’état-panoptique de Foucault, ce que relève Mielikki Neith.

Le Témoin est compromis à un degré significatif, donc, par définition, le Système tout entier aussi, les deux étant indissociables. La machine n’a rien d’un médiateur honnête, ce qui signifie que le Système – pour l’instant, et à un niveau plus ou moins élevé – loin d’être un État parfait, constitue en réalité une prison parfaite : un panoptique où les condamnés partent nécessairement du principe qu’ils sont soumis à une surveillance permanente, omniprésente, et aux desiderata d’un pouvoir arbitraire.

Le narrateur mentionne explicitement le panoptique dans sa dimension carcérale, où chaque citoyen se sait surveillé et enfermé. Le panoptisme mis en scène par Nick Harkaway est cependant encore plus pernicieux et aliénant qu’une « simple » surveillance totale, puisqu’il s’applique également aux données personnelles et numériques des citoyens, mais aussi à leurs pensées et leur psychisme. Ils sont alors totalement aliénés par le système coercitif au sein duquel ils vivent.

Mielikki Neith se trouve donc brutalement confrontée aux défauts du Système, puisque la surveillance du Témoin est compromise. Elle doit donc trouver qui l’a compromis, tout en échappant à la surveillance totale qui peut la mettre en danger en la révélant aux yeux des tenants du Système. Elle recourt à des procédés qui lui permettent littéralement de passer sous les radars en communiquant à l’aide d’une maison de poupées (oui oui). Elle utilise aussi le hacking, avec des logiciels aux frontières de la légalité, appelés la Pieuvre et le Kraken, qui permettent de se débarrasser des publicités intrusives et de leurrer les autorités en simulant des cambriolages (oui oui).

Narrations détruites et remises en question


L’inspectrice enquête donc sur la mort de Diana Hunter, mais la mémoire et les narrations de celle-ci continuent de se dérouler dans son esprit. Son point de vue, ceux de Berihun Bekele, Constantin Kyriakos , Athenais Karthagonensis, mais aussi celui de Gnomon se déversent donc dans l’esprit de de Mielikki, avec une alternance des points de vue. La narration n’est donc toujours pas linéaire dans la deuxième partie de Gnomon, et l’est même encore moins que dans la première moitié, et sa fiabilité trouve toujours remise en question. En effet, les structures enchâssées déploient des motifs récurrents et finissent par se croiser, puisque Constantin et Athenaïs cherchent à ressusciter un être cher. On remarque aussi que le financier grec va jouer à Témoignage, le jeu conçu par Berihun Bekele, sa petite fille Annie et Bobby, l’amant de cette dernière, pour trouver la Chambre d’Isis, dans laquelle Athenais s’est trouvée. Cette dernière cherche en effet à utiliser l’Alkahest qu’elle a obtenu pour ressusciter son fils, et effectue une véritable catabase, c’est-à-dire une descente aux Enfers, comme Énée ou Orphée chez Virgile. Cette catabase, initiée par Gnomon, s’avère symbolique de plusieurs manières, notamment dans la manière dont Athenais franchit les cinq fleuves des Enfers, ce qui peut être perçu comme une métaphore du hacking (oui oui).

Les récits enchâssés influent alors sur la trame narrative encadrante. Mielikki se retrouve ainsi presque littéralement contaminée par le mode de pensée de Diana Hunter. Le point de vue de cette dernière illustre complètement la non fiabilité de la narration et son aspect fracturé, contaminé par tous les discours de ses personnages Gnomon compris. Le délitement s’observe donc par un discours fragmenté par les multiples niveaux d’énonciation qui se superposent parfois au sein d’un même passage, mais est aussi marqué par la typographie. La narration constamment remise en question constitue alors un signe du délitement de son esprit, mais aussi de celui de Mielikki Neith, dont l’idée semble altérée par les récits de Diana Hunter.

J’ai peur que ce ne soit un problème cognitif

j on ny vaa

j om n aut mes Proto le Dés ance ou ore l Ang eurtri r. Je vous baiserai oui c’est ça. Je vous déchirerai comme un oh mer e ç recom ce c ier

J’ai peur que ce ne soit un problème cognitif

dégage spèce de sal é ombr temp relle con ard all z va te fair ens ble cramp cramp cramponne toi à toi dans le miel oh-pu-tain de-pu-tain je te…

Par ailleurs, l’altération des esprits renforce l’aspect métalittéraire, puisque certains segments des récits enchâssées semblent directement faire écho à l’expérience de lecture de Gnomon.

Un programme sophistiqué peut faire des millions de lignes. On n’en est pas là, mais ça revient quand même à lire un livre aux trames narratives emmêlées alors qu’on ne sait par où commencer que grâce à la série de chiffres du début. Là, en bonus, ça trompe l’essentiel de la sécurité : le code arrive par morceaux avant de s’assembler tout seul. Saleté.

On observe que le point de vue de Berihun Bekele évoque les possibles origines du Système, mais aussi le racisme en Angleterre vis à vis des personnes noires, avec par exemple le motif de la banane utilisé comme signe de moquerie par les racistes de tous bords. Témoignage permet alors de provoquer des changements sociaux en dénonçant les actes racistes, mais aussi parce qu’il intéresse les gouvernements et entreprises privées qui cherchent à acquérir le jeu pour lui donner une réalité matérielle et politique malgré les réticences de ses concepteurs. Cette partie des narrations enchâssées montre donc comment un basculement sociétal dystopique peut s’opérer à partir d’une bonne intention.

Le mot de la fin


La deuxième moitié de Gnomon de Nick Harkaway montre à quel point ce roman joue avec ses narrations enchâssées. Les souvenirs et les récits de Diana Hunter se déchaînent dans l’esprit de Mielikki Neith, confrontée à l’échec du Système, qui s’avère une prison panoptique.

L’inspectrice doit alors plonger toujours plus profondément dans les pensées de Diana Hunter pour trouver la vérité.

Si vous aimez les romans de SF denses et complexes et les narrations enchâssées, je vous recommande vivement Gnomon !

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Outrelivres, Célindanaé , Yogo, Yossarian, Le Nocher des livres, Tachan, Geekosophe

7 commentaires sur “Gnomon (tome 2), de Nick Harkaway

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