Le Messie de Dune, de Frank Herbert

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la suite de l’un des plus grands romans de SF jamais écrits.

Le Messie de Dune, de Frank Herbert


Introduction


Frank Herbert est un auteur de science-fiction américain né en 1920 et mort en 1986. Il est mondialement connu pour le cycle de Dune, commencé en 1965 avec le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, mais il a également écrit bien d’autres romans et cycles, avec par exemple Le Cycle des Saboteurs, republié chez Mnémos en 2020, La Barrière Santaroga, Le Cerveau Vert, ou encore le cycle Programme conscience, coécrit avec l’écrivain et poète Bill Ransom.

Le Messie de Dune, dont je vais vous parler aujourd’hui, est le deuxième tome du cycle de Dune, et prend donc la suite du premier roman. Il est originellement paru en 1969 et a été publié en français en 1972 dans la collection Ailleurs et Demain de Robert Laffont, dans une traduction de Michel Delmuth. Cette traduction a été révisée par FeydRautha pour cette même collection, qui a réédité le roman en 2021. C’est sur cette version révisée que s’appuiera ma chronique.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Paul Atréides a triomphé de ses ennemis. En douze ans de guerre sainte, ses Fremen ont conquis l’univers. II est devenu l’empereur Muad’Dib. Presque un dieu, puisqu’il voit l’avenir. Ses ennemis, il les connaît. II sait quand et comment ils frapperont. Ils vont essayer de lui reprendre l’épice qui donne la prescience et peut-être de percer le secret de son pouvoir. Il peut déjouer leurs plans, mais voit plus loin encore. II sait que tous les futurs possibles mènent au désastre et est hanté par la vision de sa propre mort. Peut-être n’y a-t-il pas d’autre liberté pour le prescient que celle du sacrifice… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Frank Herbert développe son univers, puis de la façon dont il subvertit la figure de Paul Atréides. 

L’Analyse


Un univers en expansion


Frank Herbert développe l’univers déjà très vaste présenté dans Dune. Il décrit ainsi une nouvelle faction, le Bene Tleilax, un ordre de scientifiques et d’assassins transhumains qui conduisent des expérimentations sans limites éthiques sur des êtres vivants pour créer et améliorer des êtres humains dotés de capacités exceptionnelles. Ils utilisent des « cuves axolotl » et des manipulations génétiques avancées pour leur donner naissance, comme l’évoquent deux personnages fabriqués par ce procédé, le nain Bijaz et le « ghola » Hayt. Les gholas sont des clones de personnes mortes dont le corps a été récupéré puis recultivé et modifié, pour lui adjoindre certaines capacités ou caractéristiques, telles que des pouvoirs de Mentat ou des ordres de mission implantés dans le subconscient. Ils apparaissent ainsi comme des versions altérées de leur original, dont ils ne disposent pas des souvenirs. On l’observe ainsi à travers Hayt, dont l’identité première, Duncan Idaho, apparaît refoulée derrière une couche d’instructions et de nouvelles capacités. Le roman décrit ainsi la tension dans l’identité et les allégeances de Hayt et celles de Duncan Idaho (mais je ne peux pas vous en dire plus).

Le Bene Tleilax emploie également des « Danseurs Visage », des assassins capables de se métamorphoser à volonté et changer de genre, et donc de passer inaperçus pour éliminer leur cible. Scytale, l’un des personnages point de vue du roman, est un Danseur Visage, qui s’avère capable de tromper une grande partie de ses interlocuteurs. On remarque également que le Bene Tleilax serait vraisemblablement parvenu à créer un Kwisatz Haderach, c’est-à-dire un homme doté de pouvoirs Bene Gesserit, c’est-à-dire un équivalent de Paul Atréides (oui oui). Cet ordre apparaît alors comme un maître des manipulations génétiques et de la manipulation tout court, capable de modifier des êtres humains à sa guise, sans aucune limite éthique. Frank Herbert décrit donc une faction ouvertement transhumaniste, dont les expériences visent à créer des êtres parfaits.

Le Messie de Dune nous montre également le corps des navigateurs de la Guilde Spatiale, qui utilisent le Mélange pour permettre des voyages dans l’espace. L’utilisation constante d’épice et des pouvoirs divinatoires qu’elle octroie modifie considérablement leur apparence physique.

Le représentant de la Guilde Spatiale avait une apparence vaguement humanoïde. Sa longue silhouette pouvait tout aussi bien être celle de quelque poisson. Chacun de ses lents mouvements faisait apparaître les nageoires de ses pieds, les membranes de ses mains, tandis qu’une pâle émanation orangée s’élevait des évents ménagés dans la cuve, faisant flotter dans le dôme le parfum du Mélange… Étrange poisson en un étrange océan.

Le navigateur, Edric, est comparé à un « poisson » à deux reprises, ce que justifient ses caractéristiques physiques, puisqu’il dispose de « nageoires » et de « membranes » sur ses pieds et ses mains, qui marquent alors son éloignement de l’humanité standard. Dans la partie « Mutants de l’espace » de l’article « Arrakis et les vers géants, un écosystème global » présent dans Dune : exploration culturelle et scientifique d’une planète-univers, Jean-Sébastien Steyer compare les navigateurs à des « tétrapodes à la silhouette allongée et aux quatre membres transformés en palettes natatoires », ce qui marque leur rupture avec l’humanité. Cet éloignement est aussi spatial, puisqu’il ne peut vivre que dans une « cuve » de Mélange, et non à l’air libre. Sa consommation d’épice l’a donc transformé en une créature qui peut sembler posthumaine. On peut d’ailleurs remarquer que la forme des Navigateurs se rapproche de celles des homo eridanus du récent (et excellent) Magicien quantique de Derek Künsken, qui sont des posthumains conçus pour résister dans des environnements extrêmes, et de résister à la pression des abysses, par exemple.

Frank Herbert décrit aussi une technologie de transmission des informations, le « distrans », qui passe par une impression neurale des informations dans le cerveau du récepteur par le biais d’un signal sonore. Cette méthode discrète permet de transmettre énormément de données, puisque Scytale acquiert « des mots inconnus, […] renseignements inouis : la situation de chacune des cellules de la conspiration sur Arrakis, chaque nom, chaque phrase de contact… » grâce à elle pour mener à bien sa mission sur Arrakis. Cependant, le distrans peut déposséder un individu de son humanité. Ainsi, le Bene Tleilax a créé des « distrans humains », sortes de transmetteurs vivants, ce qui les aliène. 

Subversion et aliénation du Messie


Paul Atréides, devenu l’Empereur Muad’Dib, est aliéné par son statut et son destin, dont l’artificialité transparaît. On l’observe dès le prologue, un interrogatoire de l’historien Bronso d’Ix, qui montre que Paul est un héros fabriqué de toutes pièces, d’abord par les planifications génétiques du Bene Gesserit, puis de sa mère Jessica et des Fremen pour lutter contre l’emprise de l’Empereur et des Harkonnen sur Arrakis. L’accession au pouvoir de Paul, désormais marié à la princesse Irulan, fille de l’empereur, l’a complètement dépassé, puisqu’il a déclenché des croisades extrêmement violentes et meurtrières échelle interplanétaire, avec le Jihad, dont les partisans l’ont divinisé, ce qui fait de lui une sorte de dieu involontaire. Il est donc confronté à la culpabilité et à la responsabilité de millions de crimes sanglants perpétrés en son nom par des soldats et des religieux aliénés. Arrakis est donc devenue le siège du pouvoir de Paul, mais elle est aussi le centre d’une théocratie dont il ne veut pas, malgré le rôle qu’il est contraint d’y jouer lors de rituel et de cérémonies destinées à montrer son pouvoir au peuple. Ainsi, si Paul était un héros libérateur et rebelle dans Dune, ce rôle se trouve subverti par le fait qu’il devient un tyran meurtrier presque malgré lui.

Il souhaite alors faire cesser la croisade et les violences, mais sait qu’il n’y parviendra pas à cause de ses pouvoirs de divination. Paul apparaît donc enfermé et aliéné par un destin qu’il connaît parfaitement et une culpabilité qui le ronge de plus en plus.

Il prit conscience, alors, que tous les êtres devaient porter quelque forme de destin gravé par les forces changeantes, par la détermination de l’éducation, de la disposition. Dès le moment où le Jihad l’avait choisi, il s’était senti cerné par les forces de la multitude. Il était contrôlé par leurs buts. Pour le prisonnier dans sa cage qu’il était, l’idée de Libre Arbitre n’était qu’illusion. Sa malédiction était de voir la cage !

De la même manière que les précogs de Philip K. Dick, comme Jones dans Les Chaînes de l’avenir ou Barney Mayerson dans Le Dieu venu du Centaure, Paul ne peut pas échapper à son destin, malgré le fait qu’il le connaisse. Il devient alors une figure tragique qui se sait condamnée et dont le sacrifice doit sauver son entourage. Cet aspect tragique frappe aussi son entourage proche, ce qu’on remarque avec Chani, qui fait de son mieux pour le préserver sans y parvenir.

Il a par exemple tout à fait conscience qu’une conspiration de la Guilde, du Bene Gesserit, du Bene Tleilax et de certains de ses alliés vise à l’éliminer, notamment à cause de son monopole sur l’épice et des troubles qu’il a semé dans les plans génétiques du Bene Gesserit. Ainsi, même si la Guilde cherche à reproduire le cycle de l’épice en important des vers géants sur d’autres planètes (oui oui) et que les Révérendes Mères sont parvenues à trouver des parades à l’existence de Paul et celle de sa sœur Alia, ils cherchent à l’éliminer pour se débarrasser du danger qu’il représente en tant qu’individu et figure politique et religieuse. Alia est également en danger, parce qu’elle est considérée comme une « Abomination » par le Bene Gesserit, en raison de ses pouvoirs de Révérende Mère. L’ordre cherche néanmoins à l’instrumentaliser pour l’intégrer dans ses plans de programmation génétique, en tentant de forcer un inceste entre elle et Paul. On remarque alors qu’elle et son frère ne sont considérés que comme des obstacles à abattre ou des outils à utiliser.

La conspiration qui vise Paul prend s’observe à travers la multitude de points de vue que donne Frank Herbert. On dispose ainsi de celui de Paul, d’Alia, et de leurs opposants, tels que Scytale, Hayt ou Irulan, par exemple. Ces multiples points de vue permettent de donner un effet d’ironie dramatique, puisque certains pans du complot se nouent sous les yeux de Paul, qui ne peut pas s’en rendre compte, malgré ses pouvoirs de prescience.

Le mot de la fin


Le Messie de Dune est un roman de science-fiction de Frank Herbert qui prend la suite du monumental Dune. L’auteur y développe son univers, et subvertit la figure héroïque de Paul, en montrant comment son accession au pouvoir a fait de lui un tyran prisonnier de son destin et de la violence meurtrière qu’il a déchaînée sur l’univers. Il doit cependant lutter contre une conspiration de la Guilde Spatiale, du Bene Gesserit et du Bene Tleilax qui vise à le détruire. Il devient alors un héros tragique, conscient de son destin grâce à ses capacités de divination, mais incapable de l’empêcher.

J’avais compris pourquoi Dune est considéré comme un classique de la SF, et ce roman m’invite à poursuivre le reste du cycle !

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha

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