Les Oiseaux du temps, de Max Gladstone et Amal El-Mohtar

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella qui combine romance lesbienne, posthumanisme et voyages dans le temps.

Les Oiseaux du temps, de Amal El-Mohtar et Max Gladstone


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie pour l’envoi de cette novella !

Amal El-Mohtar est une autrice canadienne née en 1984. Elle est romancière, nouvelliste et poétesse.

Max Gladstone est un auteur américain de Fantasy né en 1984. Il est notamment l’auteur du cycle The Craft Sequence, dont le premier volume Three Parts Dead, a été publié en 2012 chez Tor Books.

Les deux auteurs ont co-écrit Les Oiseaux du temps, une novella originellement parue en 2019. Elle a été traduite par Julien Bétan (qui a également traduit les nouvelles de Clark Ashton Smith et Aucune terre n’est promise de Lavie Tidhar) pour le label Mü des éditions Mnémos, qui l’ont publiée en Mai 2021. Elle arrive précédée d’une grande réputation, puisqu’elle a reçu les Prix Hugo, Locus, Nebula et British Science Fiction.

Voici la quatrième couverture de la novella :

« Bleu et Rouge, deux combattants ennemis d’une étrange guerre temporelle, s’engagent dans une correspondance interdite, à travers les époques et les champs de bataille. Ces lettres, ne pouvant être lues qu’une seule fois, deviennent peu à peu le refuge de leurs doutes et de leurs rêves. Un amour fragile et dangereux naîtra de leurs échanges. Il leur faudra le préserver envers et contre tout. »

Dans mon analyse de la novella, je traiterai de la manière dont les auteurs décrivent une relation amoureuse dans un univers posthumain.

L’Analyse


Rouge, Bleu, posthumaines amoureuses


Les Oiseaux du temps décrit une guerre temporelle entre deux factions, l’Agence et le Jardin. Ces deux camps se livrent un conflit immémorial à travers différentes temporalités, appelées « Brins », dont ils essaient de modifier la trame historique de manière plus ou moins subtile pour leur époque advienne, mais aussi pour gagner du terrain. Les deux auteurs mettent donc en scène des passés et des futurs parfois lointains, parfois familiers. On a par exemple des guerres spatiales, des séquences dans lesquelles les natifs américains ont été préparés à résister aux bactéries importées par les colons européens lors de la découverte de l’Amérique, et une Seconde guerre Mondiale lors de laquelle le Troisième Reich emploie des zombies végétaux qui sentent le champignon (oui oui). Par ailleurs, plusieurs versions de l’Atlantide sont mentionnées, ce qui montre l’abondance de temporalités dans le récit.

Pour commencer, il y a tant d’Atlantides, toujours en train de sombrer, dans tant de brins : une île au large de la Grèce, un continent au milieu de l’Atlantique, une civilisation préminoenne en Crête, un vaisseau spatial flottant dans le Nord de l’Égypte, et ainsi de suite.

L’existence de plusieurs Atlantides, dont la forme et la position géographique varient, marque la diversité des possibles historiques au sein des différents brins explorés par les agents des deux factions, mais aussi la récurrence de certains motifs et personnages historiques. Ainsi, les deux personnages point de vue évoquent plusieurs versions de Socrate. On peut noter que la guerre du temps que se livrent les deux factions montre toute l’importance de détails et de personnages supposément insignifiants, puisque la mort ou la survie d’un médecin, d’un pèlerin ou d’un inventeur peut influencer des siècles de progrès scientifique et technologique et peut mener à de nombreuses divergences.

Ces deux personnages, Rouge et Bleu, respectivement soldates de l’Agence et de Jardin, décrivent les systèmes posthumains qui leur a donné naissance.

Pour rappel, le posthumanisme est une philosophie qui consiste à envisager l’avenir de l’humanité par sa possible fin, parce que la science et la technologie vont engendrer de nouvelles formes d’humanité, des « clades », pour reprendre les termes de Schismatrice +, qui rompent de manière plus ou moins radicale avec l’humanité que nous connaissons, ou même avec les transhumanités que nous pouvons imaginer. La SF a imaginé des posthumanités diverses au fil du temps, avec par exemple les citoyens des polis de Diaspora de Greg Egan, qui sont des IA vivant dans des environnements numériques, ou les homo quantus du Magicien Quantique de Derek Künsken, qui sont capables d’entrer en « fugue quantique », de se transformer en intelligence quantique objective. Rich Larson décrit également des posthumains dans les nouvelles « On le rend viral » et « Veille de contagion à la Maison Noctambule », présentes dans le recueil La Fabrique des lendemains.

Dans Les Oiseaux du temps, l’Agence et Jardin sont des systèmes posthumains. Le premier est inspiré par l’évolution technologique, tandis que l’autre s’appuie sur la végétation et la botanique.

À travers le regard de Rouge, on voit que le monde de l’Agence est extrêmement technophile. Ses armes et son armure sont intégrées à son corps, comme une matière programmable, et sa « pseudopeau » constitue une armure biologique. Elle dispose aussi de nanobots et de drones espions. L’évocation du monde de l’Agence montre également que Rouge est influencée par la technologie, ce qu’on remarque dans le fait que les individus expriment leurs pensées de manière publique et sont connectés les uns aux autres en permanence. Ils scannent et indexent des contenus pour apprendre, ce qui peut s’apparenter à du deep learning, une méthode d’apprentissage des IA. Leurs corps sont bardés d’implants, avec des enregistreurs intégrés aux nerfs optiques, et la possibilité d’activer ou désactiver des organes et de modifier leur corps. Rouge précise aussi qu’elle ne ressent pas la faim ou le sommeil, ce qui montre qu’elle ne ressent plus les besoins vitaux de l’humanité qui nous est familière, mais aussi qu’elle a été « décantée » (le terme employé en VO est « decanted »), ce qui marque son artificialité. On remarque que le même terme est employé, en VO comme dans la traduction, dans les Cieux Pétrifiés de N. K. Jemisin pour désigner les accordeurs, qui sont aussi des êtres artificiels. Rouge est donc une posthumaine technologique.

Bleu, est quant à elle une soldate du Jardin, l’entité qui s’oppose à l’Agence. Les posthumains y vivent en harmonie avec la nature et ne sont pas coupés des besoins vitaux, ce qui les oppose complètement aux tenants de l’Agence. Leur équivalent aux technologies employées par leurs ennemis sont botaniques, avec par exemple des pollens neuraux, une supposée bibliothèque de miel qui archive et dispense des savoirs (oui oui), des fontaines de régénération, et des spores empoisonnées. Le Jardin cultive ses agents et peut parfois les élaguer, c’est-à-dire détruire des fragments de leur identité pour les ajuster en fonction de ses besoins ou de leur compromission.

Elle parcourt les nombreux mondes de Jardin. Ici, même l’espace lui est hostile. La mousse dégage des vapeurs soporifiques ; les spores dérivent, cherchant les poumons des traîtres où elles pourront nicher. Des constellations phosphorescentes scintillent dans le ciel et des vignes se mêlent aux galaxies ; les lignes d’immenses troncs enjambent les gouffres stellaires. La vie bourgeonne et fleurit, même dans les fournaises en fusion au cœur des étoiles. Rouge est perdue.

L’Agence et le Jardin sont donc opposés par les technologies et les agents qu’ils emploient, mais aussi par les moyens dont ils disposent pour agir sur les Brins de la trame du temps. En effet, on remarque que Rouge agit de manière brutale, tandis que Bleu s’avère plus subtile. Les deux soldates vivent donc dans un environnement que tout oppose. Pourtant, elles tombent amoureuses l’une de l’autre, en s’échangeant des lettres, d’abord pour se narguer, puis par jeu romantique de plus en plus dangereux à mesure que leurs factions se rendent compte de leur attirance pour l’ennemi. Leur relation est donc marquée par le tragique et l’impossibilité, avec un écho explicite à Roméo et Juliette de Shakespeare, mais aussi par le jeu épistolaire.

Arrête.
Bleu, je suis sérieuse.
Je t’aime. Mais arrête. Ne lis pas ça. Chaque mot est un assassinat.

Max Gladstone et Amal El-Mohtar décrivent en effet une romance lesbienne épistolaire. En effet, la novella mobilise une forme de polytextualité pour retranscrire les points de vue alternés de Rouge et Bleu, mais surtout les lettres que s’envoient les deux agentes et qui nous sont données à lire. Ces lettres sont marquées par un aspect ludique. En effet, les deux soldates jouent avec l’adresse de leurs missives, en désignant leur destinataire par des périphrases ou des jeux de mots, avec par exemple « Chère 0000FF », « Mon Cyanotype » ou « Mon Humeur Indigo » sous la plume de Rouge, ou « Chère Érable à Sucre », « Chère Plus Précieuse Que le Rubis », « Chère Fraise » ou « Chère Framboise », sous celle de Bleu par exemple. Ce jeu épistolaire s’observe aussi avec les Post Scriptum, qui peuvent contenir des plaisanteries ou des dévoilements de l’intimité des personnages. Par ailleurs, les deux amantes s’appuient sur des références culturelles, avec le XIXème siècle, mais aussi Shakespeare, Dante, Socrate, mais aussi des éléments plus récents, avec par exemple « ta mission est dans un autre château », qui renvoie au premier jeu Super Mario Bros sur NES (oui oui), ou « déso pas déso ».

Leur correspondance est aussi marquée par un jeu avec l’acte d’écriture, ou même la manière de transmettre l’information, puisque leurs lettres sont par exemple encodées dans les stries d’un bois médiéval (oui oui), dans le corps d’un homme, dans la lave d’un volcan qui détruit une Atlantide (oui oui), ou même dans des graines comestibles (oui oui). Les lettres de Bleu et Rouge prennent donc des formes très variées que les agentes doivent découvrir et décoder, en les brûlant, en les portant à ébullition, ou même en les mangeant pour se les implanter dans le corps. Ce jeu épistolaire apparaît comme un moyen pour les deux soldates de se jouer l’une de l’autre d’abord, puis de se rapprocher ensuite.

On peut noter que les lettres sont rassemblées par la figure de la Fouilleuse, un personnage qui permet de donner une structure chronologique aux échanges qui se déroulent au sein d’une temporalité non linéaire. En effet, les deux agentes explorent différents Brins, situés en « amont », dans le passé, ou en « aval », dans l’avenir, sans succession chronologique, puisqu’elles peuvent s’insérer dans n’importe quel monde pour y modifier le déroulement de l’histoire et échanger leurs messages. Sans rentrer dans les détails, cette rupture de la chronologie influence l’avenir, mais aussi le passé des deux amantes.

Le mot de la fin


Les Oiseaux du temps est une novella de science-fiction coécrite par Amal El-Mohtar et Max Gladstone. Les deux auteurs mettent en scène une histoire d’amour impossible entre Rouge et Bleu, deux soldates posthumaines qui participent à une guerre temporelle pour le compte de l’Agence et du Jardin, deux entités qui cherchent à faire advenir leur vision du temps, l’une axée sur l’hypertechnologie, l’autre sur la botanique.

La romance entre les deux femmes s’appuie sur des lettres aux formes diverses, où l’amour s’articule de de manière ludique, porté par un jeu sur les codes épistolaires, tels que l’adresse ou les post-scriptum, mais aussi les actes d’écriture et de lecture. Ces lettres marquent tout le tragique, mais aussi l’influence d’une forme de fatalité de leur relation.

J’ai beaucoup aimé découvrir cette novella, et je vous la recommande !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, L’Ours Inculte, Célindanaé, Yogo, Touchez mon blog, monseigneur, Elessar, Yuyine, Lune, Lianne

4 commentaires sur “Les Oiseaux du temps, de Max Gladstone et Amal El-Mohtar

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