After, d’Auriane Velten

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du premier roman d’une autrice de science-fiction prometteuse !

After, d’Auriane Velten


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Auriane Velten est une autrice de science-fiction française née en 1991. After, son premier roman, est paru en Avril 2021 aux éditions Mnémos.

En voici la quatrième de couverture :

« La Terre d’après… À l’abri d’un baobab, une société utopique, soudée par des règles strictes et bienveillantes, semble profiter d’une vie paradisiaque, totalement apaisée et égalitaire.

Pourtant, l’un des membres de cette communauté ne peut s’empêcher de se poser mille et une questions, sur tout, y compris sur l’avant. Une particularité qui fait de Cami la personne idéale pour remplir une mission d’exploration – sous surveillance. C’est donc avec Paule que Cami part pour les terres renoncées, une zone inhabitée et hostile, en quête d’une mémoire oubliée. Rapidement, leurs découvertes dépassent l’entendement, et les déroutent au-delà de ce qui peut être imaginé.
Ce voyage risque bien de bouleverser leur vie… et l’humanité. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord du monde a priori utopique décrit par l’autrice, puis de sa manière de remettre en question la fiabilité de sa narration à travers ses personnages point de vue.

L’Analyse


Utopie du Dogme, égalité par coercition


Dans After, Auriane Velten emploie l’écriture inclusive pour gommer les distinctions de genre des personnages. Elle utilise donc de nouvelles formes d’articles directs et indirects (« al », « an »), de déterminants démonstratifs et possessifs (« ceulx », « man »), de tout, « touts », des pronoms (« illes », « elui », « eulx »), mais aussi des accords neutres dans « an ouvrièr » ou « villageoies ». L’autrice joue donc avec la grammaire du français pour créer des formes neutres, qui ne marquent pas le genre des individus. Cet emploi du neutre s’articule aux prénoms et diminutifs épicènes portés par les personnages, tels que Cami, Paule, Dom, ou encore Alex. Par ailleurs, le gommage du genre s’explique par la nature des personnages (j’y reviendrai plus bas), mais aussi par la volonté égalitaire de la société décrite dans le roman.

En effet, le monde décrit par Auriane Velten se veut utopique, puisqu’il place supposément tous ses citoyens à égalité. Ceux-ci doivent obéir au Dogme, un ensemble de lois qui les régissent et s’apparentent à des commandements religieux dont il ne faut pas dévier. Cependant, si le Dogme permet d’instaurer une certaine égalité entre les citoyens et établit des rapports de cohabitation pacifique avec la nature, il s’avère totalement aliénant et empêche les individus d’exprimer leur personnalité. En effet, les citoyens ne doivent pas être vaniteux ou immodestes, même lorsqu’ils accomplissent de véritables exploits, ce qui rappelle l’égotisme réprimé dans Les Dépossédés d’Ursula Le Guin. Un autre point commun avec Les Dépossédés est le souci de l’écologie, puisque les personnages prennent garde à ne pas trop consommer de matière vivante et rejettent l’argent. Ce monde et le Dogme succèdent à une société détruite par une apocalypse, comme le suggère la présence de « terres renoncées », où subsistent des ruines de civilisations précédentes.

De nombreux commandements du Dogme sont cités par les personnages au cours du roman, ce qui permet d’observer la manière dont il les influence.

« La tempérance, en toute occasion, est mon guide. », « Toute prétention contient sa propre punition. », « Les humains sont similaires dans leurs qualités et défauts. », « Nous sommes tous égaux. » « La curiosité est le premier pas vers la vanité. », « Etaler son ignorance vaut toujours mieux qu’étaler ses connaissances. », « Nous ne sommes pas supérieurs. », « N’ayons pas la vanité de croire que tout nous sera donné. », « Les modestes finiront par obtenir ce dont illes ont besoin. »

On remarque que le Dogme ruine l’expression des individualités, de la même manière que les textes d’Odo dans Les Dépossédés finissent par parfois gommer l’expression de certaines personnes, ce qui détruit l’esprit d’initiative et entraîne de l’inertie. Un autre point commun avec le roman d’Ursula Le Guin, qui marque l’aspect utopique de la société décrite par Auriane Velten, est la manière dont le travail est envisagé, avec des journées de cinq heures et un appel au volontariat pour effectuer certaines tâches nécessaires pour la survie, l’entretien des champs et la construction de silos par exemple. La nécessité de ces tâches et le rejet de l’expression individuelle entraînent une vision utilitariste de la société, puisque le Conseil affirme qu’il faut pas faire de choses qui ne profitent pas à la communauté, comme remplir sa mémoire en consultant des ouvrages vus comme inutiles en bibliothèque.

Les personnages sont cependant aliénés par le Dogme, parce que la manière dont il aplatit les individualités les empêche d’exprimer des sentiments à cause de la culpabilité que cela engendre. Le Dogme brise aussi la communication, ce qu’on observe dans les dialogues, constamment rompus par ce que les personnages prennent pour des sentiments inconvenants, et une multiplication de lieux communs, tels que la pluie et le beau temps ou les formules de politesses, ce qui fait que les conversations sont globalement vides, empêchant la création de liens sociaux. Par ailleurs, le pouvoir politique ne s’avère pas véritablement horizontal malgré la volonté égalitaire du Dogme, puisqu’un « Conseil » prend des décisions pour les citoyens qui constituent une « agora », ce qui sous-tend donc une forme de démocratie.

Bloqué. Je ne vois pas comment continuer cette discussion sans faire étalage de curiosité. Du coup, le silence s’abat entre nous. La politesse voudrait que je le rompe, car c’est mon tour de parler. Mais je n’ai jamais su dire des choses qui ne veulent rien dire. Formulée ainsi, cette idée est très bizarre, mais elle est très claire dans ma tête. Par exemple, à quoi servirait-il de parler du soleil qui brille, Paule étant aussi conscient de ce fait que moi ?

L’égalitarisme prétendument mis en œuvre par le Dogme se trouve cependant remis par le voyage de Cami et Paule dans les terres renoncées, qui remet en question leur système politique, mais aussi leur nature d’êtres humains.

Humanité, illusions ?


Auriane Velten met en effet en scène le voyage de deux personnages dans les terres renoncées, Cami et Paule, dont les points de vue nous sont donnés à la première personne et au présent. Ils s’y rendent pour y retrouver des savoirs anciens, supposément gardés dans des « muzés », afin de trouver pourquoi les êtres humains ont été créés, et dans quel but (oui oui). On observe d’ailleurs qu’ils se trouvent en Île de France, à proximité de Paris, puisque les musées qu’ils cherchent sont proches de de la Seine, appelée « Senne » ou « Sène ».

Cami et Paule sont donc lancés dans une quête matérielle et métaphysique des origines de l’humanité. Le rapport au Dogme des deux personnages est très différent. Cami est marginalisé parce que son individualité s’exprime par sa curiosité et ses interrogations sur le monde qui l’entoure, tandis que Paule s’avère très dogmatique (sans mauvais jeu de mot) et cherche à tout prix à respecter les règles établies, parce qu’il se voit coupable, perverti, et pécheur par essence. Les deux personnages décrits par l’autrice marquent donc l’aliénation qu’engendre le Dogme, puisque Cami est exclu socialement parce qu’il ne le respecte pas, tandis que Paule souffre en cherchant à absolument le respecter. Les dégâts du Dogme s’observent aussi dans le rapport des deux personnages à l’art qu’ils découvrent dans les musées, ceux de Cluny, du Louvre, mais aussi celui des Arts et Métiers, mais aussi celui que pratique Paule et que Cami appelle les « jolisons ». Cami est fasciné par l’art et le trouve beau, tandis que Paule affirme que la beauté et l’art constituent une hérésie vis-à-vis du Dogme, même celui qu’il produit, ce qui engendre une culpabilité extrêmement violente chez lui. L’art se heurte donc à l’utilitarisme et la volonté uniformisatrice du Dogme, qui cherche à gommer les talents artistiques des citoyens.

Cependant, Cami, Paul et leurs semblables ne sont pas des êtres humains standards, ce que l’autrice révèle en confrontant ses deux personnages à des images du passé.

« Ils ont un corps ! Ils touchent des choses ! »

J’en oublie mes préoccupations. Incapable d’al croire sur parole, je vérifie, d’un coup d’œil circulaire sur les six images.

Cami a raison. Ces humains utilisent leurs mains pour tenir des objets !

« Tu comprends ce que ça veut dire ? poursuit implacablement Cami. Nous avions un corps. Les humains pré-cataclysmiques avaient un corps physique. Peut-être même… organique.

— Mais… Non. »

Ce n’est pas possible.

Cette confrontation entre les personnages et des tableaux représentant des humains permet de révéler qu’ils n’ont pas de corps organique, ce qui remet en question leur humanité et la nature de la réalité dans laquelle ils évoluent, mais aussi la fiabilité de la narration. Cette mise en doute du réel et de l’humanité se rapproche des thématiques de l’œuvre d’un certain Philip K. Dick, qu’on observe dans Blade Runner ou Ubik, par exemple. Des échos dickiens se trouvent aussi dans le fait que les personnages effacent leurs souvenirs, ce qui remet encore en doute leur expérience du réel, de la même manière que les manipulations de mémoire dans la nouvelle « Souvenirs à vendre » ou dans le roman Glissement de temps sur Mars. Auriane Velten pose donc la question suivante, « Est-ce que le robot qui croit être humain et vit dans un monde d’illusions qui lui font croire qu’il est humain est effectivement humain ? ».

La description des corps de Cami et Paule permet de mettre en évidence la manière dont ils rompent physiquement avec l’humanité. Des indices sont cependant présents ailleurs dans le roman, tels que le fait qu’ils économisent leur énergie en se mettant en veille la nuit, ce qui peut rappeler la nouvelle « Toutes ces merdes de robots » dans La Fabrique des lendemains de Rich Larson, ou cette réflexion face à un astrolabe, « Pourquoi faudrait-il un machin pareil pour connaître l’heure ? Il suffit de consulter son horloge interne. ».

Son corps n’est pas normal. Maintenant que je le vois sans interférences, cela ne fait aucun doute.

Le mien, avec ses douze sommets, est un petit dodécaèdre étoilé, alors que Paule habite un polyèdre bien plus complexe, un grand dodécaèdre étoilé, doté de vingt sommets.

Huit sommets de différence, cela signifie vingt-quatre générateurs de vortex de plus, et donc une puissance de deux tiers supérieure à la mienne. […]

Ile doit également être doté d’un surcroît de projecteurs, donc d’un hologramme de meilleure définition, qui pourrait littéralement rayonner s’ile utilisait sa pleine puissance – exactement comme les membres du Conseil m’éblouissent parfois.

Les corps des personnages sont complètement mécaniques, alimentés par des batteries et connectables les uns aux autres pour explorer ou manipuler la mémoire d’un individu, mais ils projettent des hologrammes à forme humaine. On peut alors affirmer qu’il s’agit d’êtres humains mécanisés, à l’instar des gleisners de Diaspora de Greg Egan, ou des personnages des nouvelles « Les Vagues » et « Sept anniversaires » de Ken Liu, présentes dans les recueils La Ménagerie de papier et Jardins de Poussière.

L’humanité est donc passée du biologique au mécanique, et Cami et Paule doivent découvrir comment c’est arrivé, grâce aux moyens technologiques considérables dont ils disposent. Auriane Velten décrit donc une pensée mécanique qui cherche ses origines, et qui pense grâce à des catégories d’objets, des zooms sur des images, des traductions instantanées…. Cependant, cette pensée mécanique, aliénée par le Dogme, bute sur la question de l’origine de l’humanité, le rapport qu’elle entretient avec les humains non modifiés, et le monde dans lequel ils vivent. Celui-ci peut d’ailleurs sembler un nouvel Eden, marqué par l’inertie engendrée par les commandements religieux qui empêchent les individus de commettre le moindre péché ou de s’exprimer.

Sans rentrer dans les détails, le monde du Dogme apparaît alors comme une prison et un tissu de mensonges dans lequel les personnages sont piégés depuis des dizaines, voire des centaines d’années. Paule et Cami doivent donc découvrir la vérité sur la mise en place du monde, mais aussi la mécanisation de l’humanité. Les révélations finales montrent comment elle est advenue, ce qui explique la présence nocive du Dogme, mais je ne vous en dirai pas plus.

Le mot de la fin


After est un roman de science-fiction d’Auriane Velten, dans lequel l’autrice met en scène une société a priori utopique et postapocalyptique, où tous les individus sont égaux, mais se trouvent écrasés par le Dogme, un ensemble de règles qui les empêchent d’exprimer leurs sentiments ou d’assouvir leur curiosité.

Les deux personnages principaux du récit, Cami et Paule, doivent explorer les vestiges de la civilisation qui les précède et y découvrir les origines de l’espèce humaine, mais aussi celles de l’humanité mécanique qu’ils incarnent. Leur nature mécanique et ce qu’ils ont subi se dévoile progressivement et remet en question leur mémoire, qu’ils doivent retrouver pour obtenir la vérité.

Si vous aimez les romans qui traitent du devenir de l’humanité, je vous recommande After !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé, Outrelivres, Xapur, Brize, Lune, Boudicca

4 commentaires sur “After, d’Auriane Velten

  1. J’ai tellement adoré ce roman! Par contre je suis contente de lire ta chronique par après car elle révèle beaucoup de choses notamment sur la nature des personnages, que j’ai été ravie de découvrir à la lecture.

    Aimé par 1 personne

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