Ubik, de Philip K. Dick

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de l’un des plus grands romans de Philip K. Dick.

Ubik, de Philip K. Dick


Introduction


Philip K. Dick est un auteur de science-fiction américain né en 1928 et mort en 1982. Il est l’auteur d’une œuvre titanesque, avec une cinquantaine de romans et plus d’une centaine de nouvelles. L’un des motifs récurrents de son œuvre questionne la notion même de réalité à travers la mise en scène d’univers truqués, ou l’humanité, avec des personnages qui redéfinissent les limites de l’humanité. Ces thématiques se retrouvent dans des œuvres comme Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? par exemple, qui a plus tard été adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner.  

Philip K. Dick a également eu une influence sur des sous-genres comme le cyberpunk, puisque William Gibson, l’auteur de Neuromancien a confié qu’il avait été inspiré par la version cinématographique de Blade Runner, mais aussi de par les sociétés futures qu’il dépeint et l’esthétique qu’il leur donne. À noter que l’auteur connaissait, et était « l’aimable mentor », selon Le Guide Steampunk d’Étienne Barillier et Arthur Morgan, des trois précurseurs (ou ses créateurs) du steampunk, K. W. Jeter (qui est par ailleurs également un précurseur du cyberpunk, avec son roman Dr. Adder), Tim Powers et James Blaylock.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Ubik, est à l’origine paru en 1969. Il a été traduit par Alain Dorémieux pour la collection « Ailleurs et demain » de Robert Laffont, qui a publié la version française du roman en 1970. Aujourd’hui, le roman est disponible au format poche chez 10-18.

En voici la quatrième de couverture :

« Ils serraient de près les hommes de Hollis. Pour les neutraliser. Et puis les choses se gâtèrent. Ce voyage sur la Lune était une erreur. L’admission de Pat Conley dans le groupe de neutralisation était une autre erreur. Personne ne connaissait l’étendue de ses pouvoirs : elle pouvait manipuler le temps. Et quand les objets se mirent à régresser dans le temps, Joe Chip se dit qu’ils avaient commis une erreur de trop. Le temps s’en allait en lambeaux. Une bouffée de 1939 dérivait en 1992.

     Ou était-ce l’inverse ? Par les trous soudain visibles du décor se glissaient les messages d’Ubik. Ubik est partout. Dans ce monde et dans l’autre. Mais qui est Ubik ? »

Mon analyse du roman traitera de la manière dont Philip K. Dick met en scène des personnages en proie avec le réel et le temps dans son roman.


L’Analyse



« Je suis vivant et vous êtes morts », vraiment ?


Ubik met en scène un monde futuriste, du point de vue de l’auteur, puisque le récit se déroule en 1992, c’est-à-dire environ trois décennies dans le futur à l’époque de sa parution, aux États-Unis. On remarque cependant que l’humanité a établi des « colonies » spatiales sur Mars et sur la Lune, ce qui signifie que la conquête spatiale a fonctionné, conformément à d’autres romans de l’auteur comme Blade Runner ou En attendant l’année dernière. Au sein de la société décrite par Philip K. Dick, certains individus possèdent des pouvoirs psychiques à l’image des « télépathes », capables de lire dans les pensées ou des « précogs », qui peuvent prédire l’avenir sans pouvoir interférer avec le cours des événements. D’autres individus sont des anti-télépathes et des anti-précogs, capables de neutraliser les pouvoirs psychiques d’autres individus. On remarque ici que Philip K. Dick mobilise un type de personnage déjà présent dans des romans plus anciens, puisque Jones, l’un des personnages principaux des Chaînes de l’avenir, est capable de voir l’avenir avec un an d’avance sans pouvoir le modifier, ce qui le rend comparable aux précogs d’Ubik. Cependant, le roman met en scène Pat Conley, un personnage capable de voyager dans des temporalités alternatives pour empêcher certains événements de se produire, ce qui fait d’elle une sorte d’anti-précog. Elle apparaît alors comme l’un des personnages qui peuvent pleinement maîtriser le temps dans l’œuvre de l’auteur, sans véritablement le subir, ou prendre de drogues, comme Gino Molinari d’En attendant l’année dernière.

Au sein de ce monde futuriste et de personnages dotés de pouvoirs surnaturels, l’auteur nous fait suivre Joe Chip, un personnage employé par Glen Runciter de la firme Runciter Associates, une firme qui emploie des neutraliseurs pour empêcher des télépathes d’espionner des entreprises ou des particuliers. Cependant, Joe Chip ne possède pas de pouvoirs psychiques, et se trouve donc démuni face aux télépathes qu’il croise, qui peuvent alors le piéger. Et c’est précisément ce qui se passe lorsqu’il se rend sur la Lune avec son employeur et une équipe de neutraliseurs pour contrer Hollis, un télépathe à la tête d’une organisation rivale à celle de Runciter, qui leur tend un piège, qui prend une forme particulièrement vicieuse. En effet, Joe Chip et ses associés se retrouvent dans un monde dont la temporalité régresse, et les tuer peu à peu. Glen Runciter, qui semble mort, entre en contact avec lui pour tenter de l’aider et lui révéler la véritable nature de son monde, avec notamment la célèbre phrase « Je suis vivant et vous êtes morts », qui servira de titre à la biographie romancée de Philip K. Dick écrite par Emmanuel Carrère et publiée en 1993. La régression du temps altère les objets et l’environnement, ce qui fait que Joe Chip évolue dans la ville de Des Moines de 1939, tandis que son matériel électroménager devient de plus en plus archaïque.

Le grille-pain s’était réduit à une antique camelote non automatique à l’allure bizarre. Pas même de système d’éjection, constata-t-il en manipulant tristement l’objet. Le réfrigérateur qui s’offrait à sa vue était un énorme modèle hydraulique, une relique surgie de Dieu sait quel lointain passé ; il était même encore plus archaïque que le General Electric à tourelle qu’il avait vu à la télévision dans le spot publicitaire.

Ubik met donc en scène une régression temporelle du monde et des objets. Mais contrairement au roman À rebrousse-temps, qui met en scène une régression temporelle qui affecte les individus, les altérations présentes dans Ubik frappent principalement l’environnement et les objets avant de dégrader les individus pour les vider de leur force vitale. Ensuite, si les personnages d’À Rebrousse-temps ne peuvent pas inverser « l’effet Hobbart », ceux d’Ubik peuvent rebasculer à leur époque grâce au produit qui donne son nom au roman, Ubik, présent sous forme d’aérosol à vaporiser sur les objets ou les personnes altérées. Ubik semble alors disposer d’un pouvoir divin, ce que suggère son nom, dérivé du mot « ubiquité », qui est la capacité d’omniprésence qui caractérise les dieux. Toutefois, l’aérosol peut être régressé en « baume ubik pour le foie et les reins », et même en « élixir d’ubique », ce qui le rend inutilisable. On peut ajouter, comme le soulève Peter Fitting dans l’article « « Ubik »: The Deconstruction of Bourgeois SF » paru en 1975, qu’Ubik se trouve désacralisé par les épigraphes de début de chapitre, qui vantent ses mérites comme objet de consommation capable de tout faire. Philip K. Dick assimile donc un produit supposément divin au consumérisme dans un discours publicitaire, ce qui lui permet de tacler la société de consommation, mais aussi de perturber l’exercice d’interprétation de son lecteur, qui ne peut pas définir correctement les véritables propriétés de l’aérosol. L’article de Peter Fitting montre également que la supposée rationalisation des propriétés d’Ubik à la fin du roman constitue un détournements des discours d’explications scientifiques à propos d’objets technologiquement avancés dans la SF.

L’auteur montre donc qu’il est possible de contrecarrer les effets de la régression temporelle qui enferme et oppresse ses personnages, qui ne peuvent cependant pas le faire eux-mêmes et doivent utiliser un objet bien spécifique pour se tirer d’affaire. Cet objet et ses propriétés se trouvent cependant remis en cause par l’auteur sur le plan discursif et narratif.

Joe Chip et ses compagnons doivent alors se procurer Ubik pour ne pas mourir et rester dans un univers qui leur est familier, puisqu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas s’adapter au passé, notamment à cause de l’écart technologique entre leur époque et celle qui surgit autour d’eux.

Ils écoutent encore Two black crows en 78 tours 25 centimètres. Et Joe Penner. Et Mert and Marge. La Dépression n’est pas encore finie. À notre époque nous avons des colonies sur Mars, sur la Lune ; nous achevons de mettre au point le voyage interstellaire. Ces gens n’ont même pas été capables de venir à bout du Dust Bowl en Oklahoma.

On observe que les personnages semblent enfermés dans un univers truqué et illusoire, ce qu’on remarque dans les multiples phases de remises en question de Joe Chip et ses dialogues avec Glen Runciter, mais aussi Jory et Ella Runciter, deux personnes en « semi-vie », qui l’amènent à reconsidérer la réalité de son monde. Philip K. Dick met en effet en scène des « semi-vivants », c’est-à-dire des individus morts, mais ramenés à un semblant de vie par la science, ce qui leur permet de communiquer psychiquement avec leurs proches qui leur rendent visite dans des « moratoriums ». L’auteur montre alors une manière de vivre après la mort, toutefois moins permissive pour les individus que la résurrection qui s’opère dans À rebrousse-temps, où les morts reviennent totalement à la vie dans leur cercueil. Les semi-vivants créent alors des espaces mentaux, au sein desquels ils peuvent plus ou moins s’évader et développe alors des pouvoirs. Sans rentrer dans les détails, Jory et Ella Runciter développent des pouvoirs psychiques qui leur permettent d’altérer leur temps, et deviennent des principes de vie et de mort au sein de leur espace mental.

On peut alors affirmer que les deux personnages deviennent des figures divines, assimilées à une force destructrice ou créatrice, qui viennent en aide aux personnages enfermés dans une réalité qui se délite peu à peu et qui se trouve sans cesse remise en question. Ainsi, la fin du roman remet totalement en question la réalité supposément admise par la diégèse, les personnages, et même le lecteur. Peter Fittig soulève que Philip K. Dick cherche alors à frustrer son lecteur par le biais de cette fin, qui créé une énigme complète et enferme totalement Joe Chip, qui peut être vu comme un personnage caractéristique de l’auteur parce qu’il est sans cesse manipulé, mais aussi Glen Runciter, qui apparaissait pourtant comme un homme de pouvoir presque divinisé puisqu’il détient Ubik. Ubik s’articule donc autour d’une série d’illusions à l’œuvre dans des mondes truqués qui piègent les personnages. Cette manière de piéger les personnages au sein de structures d’illusion s’observe chez des auteurs postérieurs à Philip K. Dick, tels que Jacques Barbéri, dans les romans Le Crépuscule des chimères, L’Enfer des masques, ou encore dans ses nouvelles « Kosmokrim » et « Les Milles oasis du temps perdu », présentes dans le recueil Le Landau du rat.

Par ailleurs, l’être humain se trouve piégé par la technologie au service du capitalisme. En effet, il faut payer pour ouvrir la porte de chez soi (oui oui), ou même utiliser sa cafetière (oui oui), ce qui conduit Joe Chip, sans cesse en proie au manque d’argent, à tenter de négocier avec sa porte pour entrer et sortir de chez lui, ce qui engendre des situations particulièrement kafkaïennes et drôles.

Il trouva le contrat dans le tiroir de son bureau ; depuis que le document avait été établi, il avait eu besoin maintes et maintes fois de s’y référer. La porte avait raison ; le paiement pour son ouverture et sa fermeture faisait partie des charges et n’avait rien de facultatif.

— Vous avez pu voir que je ne me trompais pas, dit la porte avec une certaine suffisance.

Joe Chip sortit un couteau en acier inoxydable du tiroir à côté de l’évier ; il s’en munit et entreprit systématiquement de démonter le verrou de sa porte insatiable.

— Je vous poursuivrai en justice, dit la porte tandis que tombait la première vis.

— Je n’ai jamais été poursuivi en justice par une porte. Mais je ne pense pas que j’en mourrai.

Joe Chip, comme ses compagnons, se trouve donc totalement à la merci de son électroménager, qui lui extorque son argent pour fonctionner. On peut voir ici une manière pour Philip K. Dick de mettre en scène la manière dont la technologie permet d’asservir les individus, piégés par un système économique. Cette critique de la société de consommation s’observe aussi dans le fait que les entreprises privées disposent de grands pouvoirs et se livrent à des conflits parfois meurtriers, ce qu’on remarque chez Runciter et Hollis, qui sont des chefs d’entreprise incroyablement riches qui se livrent une guerre plus ou moins souterraine et dangereuse qui peut entraîner la mort de leurs employés.


Le mot de la fin


Ubik est un roman de science-fiction de Philip K. Dick. L’auteur met en scène des États-Unis futuristes où des individus possèdent des pouvoirs psychiques leur permettant de voir l’avenir ou de lire les pensées d’autrui, ce qui leur permet d’espionner des entreprises ou des particuliers. Cependant, leurs pouvoirs peuvent être contrés par des neutraliseurs, employés par Glen Runciter pour faire face aux redoutables psis de Hollis.

Cependant, les neutraliseurs de Runciter se font piéger, et se retrouvent dans un monde dans la réalité se délite et la temporalité régresse. Joe Chip, (anti)héros du récit, doit alors lutter pour maintenir un îlot de réalité, notamment grâce à Ubik, un aérosol capable de stabiliser les objets. Philip K. Dick désacralise cependant cet objet, en injectant une critique ironique de la société de consommation dans les descriptions qu’il en fait. Il se moque également des procédés didactiques de la science-fiction lorsqu’il explique son fonctionnement. Ses personnages sont alors piégés au sein d’un réalité et d’une temporalité fluctuantes qui les aliènent et les oppriment.

J’ai trouvé que ce roman est magistral, et je vous le recommande vivement !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Loterie Solaire, Blade Runner, En attendant l’année dernière, À rebrousse-temps, Les Chaînes de l’avenir

6 commentaires sur “Ubik, de Philip K. Dick

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