Nouvelles (1952-1962), de Frank Herbert

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler des premières nouvelles d’un auteur monumental de la science-fiction.

Nouvelles (1952-1962), de Frank Herbert


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions du Bélial’. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi du recueil !

Frank Herbert est un auteur de science-fiction américain né en 1920 et mort en 1986. Il est mondialement connu pour le cycle de Dune, commencé en 1965 avec le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, mais il a également écrit bien d’autres romans et cycles, avec par exemple Le Cycle des Saboteurs, republié chez Mnémos en 2020, La Barrière Santaroga, Le Cerveau Vert, ou encore le cycle Programme conscience, coécrit avec l’écrivain et poète Bill Ransom.

Les éditions du Bélial’ ont décidé de rééditer les nouvelles de l’auteur en deux volumes dans la collection Kvasar, dans des traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti. Je vais vous parler du premier volume, qui comprend les nouvelles publiées entre 1952 et 1962, avec un avant-propos de Pierre-Paul Durastanti et une introduction de Frank Herbert lui-même.

Dans mon analyse du recueil, je traiterai de la manière dont les récits s’inscrivent dans le cadre de la Guerre Froide et de conflits armés, puis aux nouvelles traitant du topos du premier contact avant d’aborder leur intertextualité avec Dune. Comme à chaque fois que je traite d’un recueil de nouvelles, il ne s’agit pas de traiter les nouvelles une à une, mais de donner une vision globale.

L’Analyse


Guerre Froide, Conflits armés


Certaines des nouvelles du recueil de Frank Herbert traitent de conflits armés et meurtriers.

La nouvelle « Cessez le feu », qui met en scène le caporal Larry Husler, dépeint un conflit interminable au cours duquel des soldats perdent la vie à cause de bombardements et d’explosifs, qu’il se propose de rendre inutiles grâce à une invention de son cru (oui oui) afin de faire cesser les conflits. Cependant, ses connaissances scientifiques, d’abord remises en question par ses collègues, ne provoquent pas l’arrêt des conflits, mais une évolution dans la manière dont ils sont menés.

– L’obsolescence des explosifs marquera la fin de toutes les guerres, rétorqua Hulser. Voilà l’important, pour moi ! »

Le général lui décocha un sourire narquois. « Mon jeune ami si naïf, rien n’a jamais rendu la guerre impossible ! Une fois celle-ci terminée, la suivante ne sera qu’une question de temps. Et les deux camps utiliseront votre projecteur.

– Enfin, monsieur…

– Durant la prochaine, on recourra donc à la cavalerie, à l’épée, à la lance et à l’arbalète.

On peut supposer que Franck Herbert utilise l’arme mise au point par son personnage pour traiter de la dissuasion nucléaire à l’œuvre pendant la Guerre Froide, qui n’empêche pas les conflits armés, mais seulement l’usage de certaines armes. L’auteur montre donc que la science seule ne peut pas empêcher la guerre, surtout si elle fait l’objet d’une instrumentalisation par des pouvoirs militaires. Cette instrumentalisation se retrouve dans « Essayez de vous souvenir », qui montre un premier contact lors duquel l’humanité est sommée de trouver un moyen de communiquer avec l’envahisseur sous peine d’extinction.

La psychologue Francine Millar et d’autres scientifiques sont alors chargés d’établir le dialogue avec les aliens pour sauver l’espèce humaine, mais leurs hypothèses sont balayées par l’opposition croissante entre les États-Unis et l’URSS, qui ne parviennent pas à s’unir malgré la menace extraterrestre. Les désaccords internes à l’humanité, mais aussi son anthropocentrisme (sur lequel je reviendrai) et sa vision guerrière engendrent donc des conflits qui l’empêchent de s’unir.

Sans trop rentrer dans les détails, « Champ Mental », qui se déroule dans une société postviolente qui se maintient grâce à une série de conditionnements physiques et psychiques, évoque également la Guerre Froide. En effet, la société décrite par Frank s’est construite après une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS.  

De la même manière que certains de ses contemporains, comme Philip K. Dick dans un certain nombre de ses romans (Blade Runner, Les Chaînes de l’avenir, Dr Bloodmoney, Deus Irae…), Walter M. Miller dans Un cantique pour Leibowitz, ou Philippe Curval dans Un souvenir du futur, Frank Herbert laisse transparaître dans ses récits la possibilité d’une guerre nucléaire et des catastrophes qu’elle engendrerait.

Premier(s) Contact(s)


Frank Herbert traite également du topos du premier contact dans ses nouvelles. Pour rappel, le premier contact est un topos classique de la science-fiction qui met en scène la première rencontre entre l’humanité et une espèce extraterrestre. La Guerre des mondes de H. G. Wells, Vision aveuglede Peter Watts, ou encore la nouvelle L’Histoire de ta vie de Ted Chiang, présente dans le recueil La Tour de Babylone et adaptée au cinéma par Denis Villeneuve sous le titre Premier Contact.

Les récits de premier contact du recueil de Frank Herbert peuvent être divisés en trois catégories distinctes.

D’abord, l’auteur met en scène un premier contact lors duquel l’humanité est dépassée par l’espèce extraterrestre qu’elle rencontre. Dans « Vous cherchez quelque chose ? », « La Course du rat » et « La Drôle de maison sur la colline », les personnages de Paul (non, pas celui-là), Welby Lewis et Ted et Martha Graham sont confrontés à des formes de vie extraterrestres cachées sur Terre qui les manipulent sans qu’ils s’en rendent forcément compte et bouleversent leur destin. L’être humain apparaît alors comme un pion sur un échiquier de conquêtes ou d’expériences pour les Rojacs ou les Dénébiens. Le premier contact découle ici de la découverte de la présence alien sur Terre plutôt qu’une rencontre spatiale ou une invasion. L’invasion constitue cependant une possibilité dans la nouvelle « Essayez de vous souvenir », dont l’enjeu est d’établir une véritable communication pour franchir la barrière de la langue, comme dans L’histoire de ta vie de Ted Chiang ou Légationville de China Miéville.

Sans rentrer dans les détails, les nouvelles « L’œuf et les cendres » et « Chant Nuptial » présentent un premier contact lors duquel l’humanité se trouve parasitée par des espèces extraterrestres dont l’altérité est radicale. La première traite d’une créature, le « Siukurnin » capable de fusionner avec différentes formes de vie, qui observe un chasseur, Sam.

La structure subcellulaire du Siukurnin était déjà imprégnée et marquée par un long catalogue des formes réfléchies par la lumière et des vibrations signifiantes émanant de cet endroit comme de bien d’autres. Il savait que lorsque l’une des formes de vie carbonée se dirigeait vers le liquide qui coulait non loin de là, la créature allait vers l’eau. (Et c’était aussi l’une des vibrations qui désignait le grand tumulte liquide qui s’étendait au-delà des montagnes, vers l’est.) Il savait encore que quand l’une des créatures sombrait dans l’immobilité pour la nuit (période de vibrations de faible amplitude), c’était pour dormir.

L’altérité du Siurkurnin transparaît dans la narration qui prend son point de vue, pour montrer son apprentissage d’un monde qui nous est familier, puisqu’il désigne des êtres humains et leurs activités par le biais de périphrases, « formes de vie carbone », formes réfléchies par la lumière », « se dirigeait vers le liquide qui coulait non loin de là », « sombrait dans l’immobilité pour la nuit ». Ces périphrases sont suivies d’une explicitation en italique et permettent de marquer la compréhension de notre monde par la créature. L’auteur fait donc transparaître l’altérité de sa créature par la manière dont il retranscrit sa découverte de la Terre.

Dans « Chant Nuptial », Frank Herbert insiste sur l’anthropocentrisme de la chercheuse Laoconia Wilkinson vis-à-vis des indigènes de la planète Rukchup, qui ne se reproduisent pas du tout comme les êtres humains, en utilisant la musique. Cependant, l’anthropologue Wilkinson refuse de le croire, et nie l’intelligence de ces individus.

« Je n’entends que les feuilles. Elles font un beau vacarme avec tout ce vent.

– Vous êtes sûre que ce n’était pas Gafka ? »

Marie poussa un soupir. « Non, ce n’était pas son chantronyme.

– Arrêtez de parler de ce monstre comme si c’était quelqu’un ! » dit-elle d’un ton mordant.

Wilkinson s’oppose au personnage de Marie, qui reconnaît la spécificité des habitants de Rukchup et de leur rapport au son, comme le marque l’emploi d’un mot-fiction qui leur est spécifique, « chantronyme », en leur retirant leur individualité par des insultes.

Enfin, l’auteur aborde le premier contact de civilisations spatiales et pré-spatiales dans les nouvelles « La Voie de la sagesse », « Chaînon manquant », « Opération meule de foin », « Les  Prêtres du Psi », qui se déroulent dans le même univers et constituent même un fix-up intitulé Et l’homme créa un dieu, parfois sous-titré Prélude à Dune, alors qu’il ne partage que certaines thématiques avec Dune et non un cadre diégétique, comme le souligne FeydRautha. Ces quatre nouvelles mettent en scène le personnage de Lewis Orne, chargé d’enquêter sur des populations dangereuses pour une Fédération galactique qui se remet à peine d’une guerre qui a manqué la détruire. Orne est chargé d’établir un contact avec des populations supposées belliqueuses dans les deux premières nouvelles, « La Voie de la sagesse » et « Chaînon manquant ». Dans la première, il doit prouver que la société d’Hamal II est beaucoup plus intéressée par la guerre qu’il n’y paraît, tandis que la seconde le montre aux prises avec des singes guerriers sur Gienah III. Dans ces deux nouvelles, le personnage accomplit sa mission en usant de son sens de la déduction et non de la violence et est confronté à des peuples humains ou humanoïdes extérieurs à son système pour tenter de les intégrer (ou non) à la Fédération. Les deux dernières nouvelles se déroulant dans cet univers peuvent apparaître comme des prémices de Dune.

Prémices des thématiques de Dune ?


Dans l’avant-propos du recueil, Pierre-Paul Durastanti écrit « Il y a dans l’œuvre de Frank Herbert, éclipsant les autres, un livre si connu qu’il est inutile de le nommer », et désigne donc Dune, considéré comme un classique de la science-fiction. Les nouvelles de ce recueil ont été écrites et publiées avant cet (immense) roman, et il peut être intéressant d’observer lesquelles de ses thématiques sont déjà présentes dans les nouvelles de l’auteur.

On peut par exemple évoquer l’influence de la religion sur la politique, les complots, mais aussi la mise en scène du totalitarisme dans les deux dernières nouvelles de Et l’homme créa un dieu, « Opération meule de foin » et « Les Prêtres du Psi ». En effet leurs les antagonistes sont respectivement une caste de politiciennes cherchant à obtenir la mainmise sur la Fédération depuis des générations, et un ordre religieux qui veut s’immiscer dans les rouages de la politique pour empêcher son inertie. Ces deux antagonistes, par leur aspect matrilinéaire pour l’un, et religieux pour l’autre, peuvent figurer l’ordre du Bene Gesserit. « Champ Mental » traite également d’un ordre religieux qui bannit la violence par un « conditionnement » mental constitué d’injonctions dans l’esprit des individus et emploie des « cuves kabah », qui permettent de régénérer le corps. On peut donc le rapprocher du Bene Gesserit et du Bene Tleilax. « La Planète des rats porteurs » décrit quant à elle le dirigeant de la « Bibliothèque de Terra », Vincent Coogan, qui lutte contre un régime autoritaire pour continuer de diffuser librement un grand nombre de connaissances, ce qui peut évoquer la critique du régime de Paul Atréides dans Le Messie de Dune.

Frank Herbert décrit également des pouvoirs psychiques, qu’on retrouve dans le Bene Gesserit de Dune, détenus par des aliens et des humains dans « Vous cherchez quelque chose ? », une machine dans « Opération Musikron » capable de déclencher une épidémie appelée « Le Syndrôme du Brouillage », et des humains mutants dans « Le Rien du tout ».

Par ailleurs, cette nouvelle, tout comme « Chiens perdus », montre des manipulations génétiques. « Chiens perdus » évoque en effet une tentative de sauvetage des canidés à la suite d’une épidémie mortelle par des manipulations génétiques pour le moins originales effectuées par des aliens (oui oui). Dans « Le Rien du tout », Frank Herbet évoque une potentielle planification génétique de l’humanité pour que celle-ci puisse conserver ses pouvoirs surnaturels tels que la télékinésie, la prescience ou la pyrokinésie. La planification et les manipulations génétiques apparaissent dans Dune chez le Bene Gesserit et le Bene Tleilax, le premier cherchant à modifier l’humanité sur le (très) long terme et le second effectuant des expériences pour créer des individus modifiés.

Enfin, Frank Herbert traite de la différence entre des légendes et la réalité des faits dans « Tracer son sillon », qui retrace la colonisation d’une planète hostile en écartant les stéréotypes qui veulent que les colons spatiaux mènent une vie idyllique et peut rappeler l’adaptation de Paul à Arrakis, mais aussi les légendes qui naissent à son propos ou à propos des Fremen. La nouvelle « B. E. U. A. R. K. », que j’ai beaucoup appréciée pour son humour, montre l’importance de la communication et des manœuvres discursives à travers la joute que livre Gwen Everest contre des militaires qui veulent expédier tous les hommes de son agence de publicité dans l’espace (oui oui), ce qui peut rappeler les duels verbaux et psychiques que se livrent les personnages de Dune. À noter que cette nouvelle décrit une société consumériste envahie par les annonces publicitaires, qui vendent même des religions (oui oui), bien avant les romans du Cyberpunk ou Trademark de Jean Baret.

Le mot de la fin


Le premier volume de l’intégrale des nouvelles de Frank Herbert dans la collection Kvasar des éditions du Bélial’ montre la manière dont l’auteur traite de thématiques comme le conflit ou le premier contact, auxquels s’articulent des thématiques qui se retrouveront ultérieurement dans Dune, telles que les manipulations génétiques ou le fonctionnement des régimes théocratiques ou autoritaires.

Les nouvelles que j’ai préférées sont B. E. U. A. R. K., L’œuf et les cendres, Chant nuptial, Essayez de vous souvenir, Chant Nuptial et Chaînon Manquant.

J’ai également lu et chroniqué d’autres œuvres de Frank Herbert, Dune, Le Messie de Dune

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Outrelivres

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