La Machine à indifférence (Anthologie)

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une anthologie de nouvelles de science-fiction japonaise.

La Machine à indifférence


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Akatombo, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du recueil !

La Machine à indifférence est une anthologie qui regroupe cinq nouvelles de SF d’auteurs japonais contemporains, c’est-à-dire actifs depuis le début des années 2000 et 2010, traduites par Denis Taillandier et Tony Sanchez, respectivement maître de conférences à l’université de Kyoto et traducteurs de mangas. Ce recueil est le premier du genre à paraître en français, et comprend une préface de Denis Taillandier qui examine les influences des auteurs japonais contemporains, et une postface de Takayumi Tatsumi, professeur à l’université de Tokyo qui examine l’histoire de la SF japonaise et les nouvelles présentes dans l’anthologie, ainsi que leurs auteurs, dont voici les biographies quelques éléments biographiques.

Toh Enjoe est né en 1972 et est mathématicien, spécialiste de la modélisation du langage naturel.

Hirotaka Tobi est né en 1960 et est venu à l’écriture au début des années 2000.

Taiyo Fuji, né en 1971 est informaticien. Son roman Nuage Orbital a été traduit aux éditions Akatombo.

Yusuke Miyauchi né en 1979 est programmeur et a été joueur professionnel de mahjong. Il est diplômé de littérature.

Project Itoh, de son vrai nom Satoshi Itoh, est né en 1974 et mort en 2009, est connu pour son roman Organe génocidaire, adapté au cinéma en film d’animation par Shuko Murase.

Voici la quatrième de couverture de l’anthologie :

« Xemas et Hoas se sont déchirés dans une guerre sanglante. Un traitement révolutionnaire offre un espoir dont pourrait bénéficier l’humanité.

À Johannesburg, deux adolescents regardent chaque soir des gynoïdes se jeter dans le vide jusqu’à ce que l’une d’elles les appelle à l’aide.

Jay, fou amoureux de Rita, soutient que si elle a un comportement étrange c’est parce qu’un « meurtrier du futur » lui a logé une balle dans le crâne.

En Chine, où le pouvoir ne tolère aucune rébellion, un développeur de jeux vidéo et son équipe sont la cible de terrifiantes abeilles tueuses.

Une jeune scientifique rencontre une femme dont la repoussante physionomie est liée à sa mémoire absolue. »

Comme il s’agit d’une anthologie, mon analyse du recueil évoquera chaque nouvelle une à une, mais je vais d’abord montrer quelques points communs aux récits qui composent cette anthologie.

L’Analyse

Influences New Wave et Cyberpunk


La préface et la postface du recueil évoquent la manière dont les auteurs des nouvelles, et la science-fiction japonaise de manière plus générale, sont influencés par la New Wave et le Cyberpunk.

Avant d’aller plus loin, définissons rapidement la New Wave et le Cyberpunk. Je m’appuierai sur les articles qui leur sont dédiés dans The Enclcylopedia of Science-Fiction en ligne de John Clute et John Grant. Au passage, je vous recommande vivement cette encyclopédie si vous cherchez à approfondir vos connaissances sur le genre.

La New Wave est un courant de la science-fiction né pendant les années 1960 et qui perdue pendant les années 1970. Les auteurs de la New Wave, présents dans la revue New Worlds de Michael Moorcock (Brian Aldiss, Norman Spinrad, J. G. Ballard), ou les anthologies Dangereous Visions de Harlan Ellison (Samuel Delany, Carol Emshwiller, Philip K. Dick, ou Robert Silverberg) rattachés à ce courant, comme Ursula Le Guin ou James Tiptree Jr., s’opposent à la SF qui les précède (celle de l’âge d’or), qu’ils considèrent prévisible et mobilisant toujours les mêmes thématiques. Les récits de la New Wave cassent donc les codes de la SF en expérimentant de nouvelles formes et en abordant des thématiques plus sociales et un futur plus proche du nôtre. La New Wave a eu une influence considérable sur la SF, puisqu’elle a donné naissance au Cyberpunk (sur lequel je vais revenir), mais aussi au New Weird, dont je risque de vous beaucoup vous parler pendant quelques temps, sans doute parce que je vais préparer une thèse à son sujet.

Le Cyberpunk est un courant de la science-fiction né dans les années 1980, influencé par la New Wave (J. G. Ballard, Norman Spinrad, Michael Moorcock, Samuel Delany…), l’âge d’or, et des auteurs plus anciens comme Olaf Stapledon ou H. G. Wells. Il est défini théoriquement par Bruce Sterling dans la préface de l’anthologie Mozart en verres-miroirs, dans laquelle il donne les sources et les thèmes chers au genre :

Certains thèmes centraux ressurgissent fréquemment dans la S-F cyberpunk. Celui de l’invasion corporelle : membres artificiels, circuits implantés, chirurgie esthétique, altération génétique. Ou même, plus puissant encore, le thème de l’invasion cérébrale : interfaces cerveau-ordinateur, intelligence artificielle, neurochimie – techniques redéfinissant radicalement la nature de l’humanité, la nature du moi.

Ces thématiques se retrouvent dans deux des romans fondateurs du genre, Neuromancien de William Gibson et Schismatrice de Bruce Sterling lui-même.

L’influence de ces deux courants de la SF sur les auteurs des nouvelles du recueil s’observe dans la manière dont ils traitent de thématiques proches de celle du Cyberpunk, avec par exemple des modifications cérébrales par des nanotechnologies dans « La Machine à indifférence ». Ce titre renvoie d’ailleurs au roman La Machine à différences coécrit par William Gibson et Bruce Sterling. Takayumi Tatsumi montre aussi l’intertextualité entre « La Fille en lambeaux » et « La Fille branchée » de James Tiptree Jr., un texte précurseur du Cyberpunk et dont l’autrice peut être rattachée à la New Wave.

 Ensuite, « Les Anges de Johannesburg » met en scène des robots dotés d’une forme d’intelligence artificielle, mais aussi un personnage de hacker, Ncobo. « La Fille en lambeaux » décrit des interfaces homme-machine grâce auxquelles il est possible de créer des copies virtuelles et personnalisables de soi, et « Battle Loyale » montre des personnages utilisant des exosquelettes augmentant les capacités physiques et des drones militaires et terroristes commandés par des IA. Tous ces objets peuvent être rapprochés du Cyberpunk, de la même manière que les avenirs sombres qu’ils décrivent, notamment dans le cas de « La Machine à indifférence », « Les Anges de Johannesburg » et « Battle Loyale », qui décrivent des guerres tribales sanglantes sur le continent africain dans le cas des deux premières, et la réponse terroriste à la colonisation violente des terres ouïghoures par la Chine dans celui de la troisième.

« Bullet » ne semble pas porter d’influence Cyberpunk, mais joue avec les concepts de paradoxe temporel et de causalité, ce qui peut la rapprocher des expérimentations de la New Wave. Par ailleurs, cette influence peut se retrouver dans « La Fille en lambeaux », dont le mode de narration polydiscursif s’avère plutôt complexe.

Pour rappel, la polydiscursivité, au sens où l’emploie Irène Langlet dans La Science-fiction : lecture et poétique d’un genre littéraire, désigne les récits qui comportement plusieurs formes de discours, de la pluralité de points de vue jusqu’aux romans qui mêlent différents documents.

En effet, le récit s’ouvre sur une narration au présent à la première personne qui montre la narratrice, Anna Kaski, échanger avec un autre personnage, Kei Agata. Cette narration encadrante est ensuite rompue par une analepse qui relate la rencontre de la narratrice avec Kei Agata, puis une interview du professeur Drahos, puis une autre analepse qui suit le parcours universitaire et scientifique d’Anna, pour revenir à l’analepse de la rencontre des deux personnages, pour terminer par un retour au récit encadrant. Yusuke Miyauchi déploie aussi une forme de polytextualité dans « Les Anges de Johannesburg », en donnant le point de vue d’une machine, la « PS2713 », qui chute encore et encore du même immeuble et accède peu à peu à la conscience, dans la douleur.

Les nouvelles présentes dans le recueil assimilent donc les influences de la New Wave et du Cyberpunk.

La Machine à indifférence, de Project Itoh


L’intrigue de cette nouvelle traite de la fin d’une guerre tribale extrêmement brutale entre les Hoa et les Xemas, deux peuples fictifs du continent africain qui a impliqué des enfants soldats, dont fait partie le narrateur, un Xema dont le point de vue nous est retranscrit à la première personne. La guerre finie, les enfants endoctrinés et rendus addicts aux drogues utilisées pour leur faire garder leur calme lors des combats et des exactions atroces qu’ils commettent sont réinsérés dans la vie civile à laquelle ils ne peuvent plus s’adapter. En effet, l’auteur évoque la haine raciale qui continue de ronger les enfants soldats, Hoa comme Xema, ce qui les empêche de suivre des cours correctement.

Cependant, des représentants d’ONG blancs présents sur le sol africain décident de traiter les enfants grâce à des nanomachines qui les empêchent de distinguer les Hoa des Xema, et qui peuvent donc supposément les aider à enterrer leur haine. Cependant, malgré le fonctionnement du traitement, celle-ci reste présente et viscérale, et n’efface pas la violence.

— Non. Mais tu dois comprendre que tout ce que je t’ai enseigné à l’époque était le point de vue de l’ALK. Elle en avait besoin pour qu’on se batte. Il fallait justifier nos actes, d’une manière ou d’une autre.

— Vous avez tout inventé pour qu’on s’entretue !

Je criais ma rage. Ces enfoirés d’adultes avaient modifié l’Histoire à leur convenance pour nous obliger à tuer à leur place. J’avais vu nombre de mes camarades tomber sous les balles ennemies parce que des menteurs nous persuadaient que nos adversaires ne ressentaient pas la douleur et qu’il fallait les supprimer pour cette raison.

La nouvelle de Project Itoh traite donc de l’aliénation des enfants soldats, d’abord par leur endoctrinement guerrier qui les a poussés à haïr toute une partie de la population pour justifier un conflit et des exactions, puis par le traitement, qui n’atténue pas leur solitude et leur habitude de la violence. Cette aliénation transparaît dans le besoin viscéral et croissant de violence du personnage narrateur, mais aussi dans la manière dont il a intégré le discours des adultes qui lui ont bourré le crâne. L’auteur aborde aussi le colonialisme des États-Unis qui cherchent à résoudre les problèmes dans les pays en difficulté, puis abandonnent les habitants à leur sort après les premières difficultés. Ken Liu traite également de cette thématique dans la nouvelle « Empathie byzantine », présente dans le recueil Jardins de poussière.

Les Anges de Johannesburg, de Yusuki Misauchi


Yusuki Misauchi situe sa nouvelle dans un Johannesburg miné par une guerre civile et tribale entre le Nord, réuni sous la bannière des zoulous, et le Sud de l’Afrique du Sud, ce qui engendre un effet de ras-le-bol, puisque l’union du Nord était censée mettre fin aux guerres tribales. Au sein de ce climat de tension, on suit Steve, un jeune brigand qui survit avec sa petite amie Sheryl, une Afrikaner, en attaquant des jeeps de militaires pour en revendre le matériel. Steve est surveillé par Ncobo, une sorte de hacker qui veille sur lui et tente de le préserver des dangers d’attaques trop risquées.

Le jeune couple vit dans la tour Madiba, anciennement investie par une entreprise japonaise de robotique qui a fui lors de la guerre. Cependant, certaines de ses créations, les poupées DX9, sont restées dans ses locaux et sont forcées d’effectuer des tests de chute en continu, ce qui fait qu’elles pleuvent et s’écrasent des centaines de fois (oui oui).

L’averse du soir allait commencer. Sheryl et lui se dépêchèrent de rentrer le linge pour fermer la grille de la fenêtre. Les dernières lueurs du crépuscule vacillèrent et le ciel s’assombrit. Un sifflement fendit l’air. Des milliers de jeunes filles se mirent à tomber. Certaines en ligne droite, d’autres en rebondissant contre les parois. Elles disparaissaient ensuite dans les profondeurs du bâtiment.

Les DX9 sont ainsi enfermées dans un schéma qui se répète continuellement et constitue une aliénation de leur individualité et de leur raison d’être, ce qu’on observe avec PS2713, qui développe sa conscience pendant ses chutes.

La PS2713 n’avait aucun moyen de comprendre ce qui lui arrivait. Les informations préinstallées dans sa mémoire servaient à son bon fonctionnement dans les foyers fortunés, on ne l’avait pas paramétrée pour se jeter encore et encore dans le vide. La jeune fille se trouvait dans une situation proprement inconcevable. Au point qu’elle était incapable d’en saisir l’absurdité.

1 461 e chute. […]

La douleur qui labourait son corps s’était finalement transformée en plaisir. Cette sensation de fendre l’air en tombant. L’orgasme du crash. Le contrôle technique après la chute et la recharge des batteries. Elle était cassée de partout. Les essais continuaient malgré tout. L’ascenseur la ramenait encore et toujours jusqu’en haut.

Ses chutes répétées contreviennent complètement à ce pour quoi elle a été conçue, et est donc aliénée par la destruction progressive de son corps, qui finit par lui procurer du plaisir. L’absurdité du destin de PS2713 est cependant rompue par son contact avec Steve. Sans rentrer dans les détails, les deux personnages vont mutuellement se changer la vie, mais aussi celle de l’Afrique du Sud. La nouvelle de Yusuki Misauchi traite ainsi du sort de la jeunesse impliquée malgré elle dans des conflits qui la dépassent et qui tente d’y survivre, tout comme la nouvelle précédente, mais sans le passé traumatique lié à la condition d’enfant soldat. On peut également noter que les nouvelles de Yusuki Misauchi et Project Itoh partagent la thématique des guerres tribales, que les auteurs ne résolvent pas de la même façon. Elle évoque également l’accession des machines à la conscience.

Bullet, de Toh Enjoe


Toh Enjoe met en scène, à travers un à la première personne, une commune des États-Unis dans laquelle vit Rita, une jeune femme qui est une as de la gâchette et tire sur les jeunes hommes qui se moquent d’elle. James, un proche du narrateur, échafaude une théorie qui expliquerait pourquoi elle tire aussi bien et aussi souvent, qui est que Rita a une balle dans la tête (oui oui) à cause d’un paradoxe temporel.

« De notre point de vue, à l’instant où je te parle, Rita ne s’est pas encore fait tirer dessus. Elle n’a pas encore vécu cet événement, c’est juste une fille avec une balle dans le crâne. Du coup, si elle a la détente facile, c’est pour une raison simple. Il faut qu’elle abatte la personne qui lui tire dessus avant qu’elle ne lui tire dessus. Et comme cette personne se situe vraisemblablement quelque part sur sa trajectoire future, il lui suffit de tirer dans cette direction. Heureusement, en général, une balle, ça avance vers le futur. C’est plus difficile de tirer en direction du passé. »

L’auteur joue avec le concept de paradoxe temporel, que ses personnages finissent par vivre (je ne peux pas vous en dire plus).

Battle Loyale, Taiyoh Fuji


Cette nouvelle nous fait suivre Gongzheng Zhao, un ancien soldat ayant combattu des terroristes islamistes sur le sol chinois de l’organisation EITO (État Islamique du Turkménistan Oriental) devenu débugueur d’applications. Gongzheng est un Han dont la famille a colonisé des territoires sur le sol ouïghour, et a joué plus jeune à Zhen Pan Da, un jeu-vidéo dont le but est d’éliminer des terroristes avec des graphismes hyperréalistes. Son passé de soldat et de joueur le rattrape au cours de sa nouvelle vie, puisqu’il se confronte de nouveau malgré à lui à l’EITO, qui emploie des drones armés, appelés « abeilles tueuses », pour attaquer la population.

Il rejoint dans ce combat son supposé patron, Kuma, et sa supérieure hiérarchique, Aypasha, une soldate ouïghoure anciennement convertie au terrorisme à la suite de violences extrêmes et atroces. C’est elle qui lui révèle que Zhen Pan Da n’est pas exactement un jeu-vidéo.

— Je ne sais pas si ça t’aidera à te sentir mieux, mais au moment où Uchqun a été abattu, les abeilles soldats étaient programmées pour tirer uniquement si vingt joueurs l’avaient décidé. D’après nos calculs, environ cent quatre-vingt mille personnes ont été tuées par les joueurs de Zhēn-pàn-dǎ .

— Cent quatre-vingt mille…

À nouveau, j’étais abasourdi. Aypasha baissa les yeux vers moi et dit :

— Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Toi qui as participé aux opérations antiterroristes de l’APL, tu as bien appuyé sur la détente pour de vrai, non ? Tu en as tué combien ? Cinq ? Dix ? Cent ? Ou tellement que tu fais partie de ceux qui ne comptent même plus ?

La nouvelle de Taiyoh Fuji confronte donc son personnage point de vue aux atrocités qu’il a commises, en tant que soldat, mais aussi en tant que partie d’un système qui a indirectement tué des individus parfois innocents, en mettant sur le même plan Zhen pan da et les opérations sur le terrain, « pour de vrai », de Gongzhen. Il s’agit donc d’un argument de réciprocité. Le récit traite également du fonctionnement du terrorisme à travers le personnage d’Aypasha, comparable aux enfants soldats décrits dans « La Machine à indifférence », à la différence (sans mauvais jeu de mots) qu’elle parvient à sortir de son endoctrinement pour le transformer en combat politique contre ceux qui l’ont dépossédée d’elle-même. Les drones de l’armée et des terroristes présents dans la nouvelle et les moyens mis en œuvre pour les combattre, à savoir des exosquelettes et des machines qui transportent des munitions (je ne rentre volontairement pas dans les détails) montrent aussi une tentative de réhumaniser les conflits militaires, ce qui permettrait de ne pas la laisser dans les mains de machines tueuses pour masquer toute l’horreur des violences.

La Fille en lambeaux, de Hirotaka Tobi


Comme expliqué plus haut, cette nouvelle s’articule autour d’une polydiscursivité qui met en scène une situation d’énonciation qui met en scène deux personnages, Anna Kaski, la narratrice et également scientifique, et Kei Agata.

Cette dernière est la conceptrice de La Fille en lambeaux, un programme internet qui permet de rencontrer une jeune femme blessée, Agatha, sur des pages web et disparaît lorsqu’on quitte la page Web. Lorsqu’un utilisateur la retrouve, son corps porte une blessure de plus et affirme que c’est son interlocuteur qui en est la cause. Agatha est alors marquée et blessée par toutes les rencontres qu’elle fait avec ses fans. Cependant, certains d’entre eux pervertissent le concept en trouvant un moyen de l’emprisonner pour la torturer, comme un certain Caliban qui s’amuse à lui arracher les yeux, par exemple. Agatha apparaît donc prisonnière de ses fans et du monde dans lequel elle est contrainte de vivre par sa créatrice.

Kei Agata est dotée d’une mémoire eidétique, c’est-à-dire qu’elle enregistre tout ce que ses cinq sens enregistrent de manière absolue (oui oui). Toutefois, ses souvenirs la marquent physiquement, ce qui lui donne une apparence qui inspire le dégoût aux personnes qu’elle croise, dont Anna Kaski. La programmeuse doit aider la scientifique, qui fait partie de l’équipe du professeur Drabos, dont l’ambition est de dépasser la réalité augmentée, devenue monnaie courante et permise grâce à des « puces perceptuelles » implantées dans le corps et reliées au système nerveux. Ces puces permettent d’abuser des cinq sens.

Ils savaient que tout était virtuel. Ça ne les empêchait pas de boire du lait, de croquer à pleines dents dans des Kit Kat, de s’essuyer les mains avec une serviette humide, avant de tester les étonnantes possibilités offertes par la tablette, qui proposait des jeux sur le toucher et l’odorat. L’assistance lâcha un cri de stupeur. Une fois le calme revenu, les spectateurs eurent un second choc. La sensation et l’odeur du chocolat sur leurs doigts disparurent dès qu’ils franchirent la porte. Le plus étonnant était que ces sensations leur restaient en mémoire et ne s’évanouissaient pas complètement. C’était là que résidait la spécificité de l’invention du professeur, dans sa capacité à tromper le cerveau sur la réalité des objets en réalité augmentée. Le fait est qu’il avait concentré la majeure partie de nos ressources sur ce point, et que cela avait favorablement impressionné les invités.

Le professeur Drabos et son équipe désirent cependant aller plus loin que cette forme de réalité virtuelle en créant des « avatars », c’est-à-dire des copies numériques personnalisables d’êtres humains vivant dans des environnements virtuels, ce qui peut rappeler La Cité des permutants de Greg Egan. Cependant, sans rentrer dans les détails, ces environnements et personnages virtuels peuvent venir concurrencer la réalité, ce qui peut rappeler certains récits d’un certain Philip K. Dick (Lune le relève d’ailleurs dans sa chronique).

Takayumi Tatsumi note dans la postface du recueil que la nouvelle de Hirotaka Tobi peut constituer une réponse à la nouvelle « Une fille branchée » de James Tiptree Jr., nom de plume d’Alice Sheldon. En effet, la nouvelle de l’autrice met en scène le personnage de P. Burke, une jeune femme considérée comme repoussante qui devient célèbre sous les traits de Delphi, qui correspond aux canons de beauté, en se connectant à son corps par le biais de câbles qui la relient à une interface qui lui permettent de s’y transférer et de le manipuler. Cependant, si le personnage de P. Burke est manipulé par sa hiérarchie dans la nouvelle et n’agit que comme une icône publicitaire, Kei Agata dispose d’un plein contrôle sur les réalités qu’elle décide d’investir, et devient donc manipulatrice, contrairement au personnage de la nouvelle de James Tiptree Jr. . « La Fille en lambeaux » joue donc avec les apparences et la notion de réalité, qu’elle soit physique, augmentée, ou virtuelle.

Le mot de la fin


La Machine à indifférence est une anthologie de nouvelles de science-fiction japonaise contemporaine. Les cinq récits qui composent ce recueil, marqués par l’influence de la New Wave et du Cyberpunk, traitent de thématiques telles que la réalité virtuelle, les dégâts des guerres sur les populations, mais aussi les paradoxes temporels.

Mes nouvelles préférées sont La Fille en lambeaux, La Machine à indifférence et Les Anges de Johannesburg.

Je vous recommande vivement cette première anthologie de SF japonaise, et j’espère de tout cœur que ce ne sera pas la dernière !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Lune, Outrelivres, Célindanaé, Le Nocher des Livres

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