Interview de Melchior Ascaride (2)

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Melchior Ascaride, auteur d’Eurydice Déchaînée,co-auteur de Tout au milieu du monde, Ce qui vient la nuit, illustrateur, directeur artistique des Moutons Électriques, et co-directeur des Saisons de l’Etrange.

Vous pouvez retrouver toutes les interviews du blog grâce au tag dédié ou dans le menu du blog.

Sur ce, je laisse la parole à Melchior Ascaride, et je le remercie chaleureusement pour ses réponses détaillées !


Interview de Melchior Ascaride – 2


Marc : Même si tu es déjà passé par ici, pourrais-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Melchior Ascaride : Bien sûr ! Avant tout, merci à toi de m’accueillir à nouveau ici ! Je suis donc Melchior Ascaride, graphiste et illustrateur, directeur artistique des Moutons électriques et co-directeur des Saisons de l’étrange et désormais auteur du roman graphique Eurydice Déchaînée.


Marc : Est-ce que tu as toujours voulu devenir graphiste ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire ce métier ?

Melchior Ascaride : Pas toujours, jusqu’à mes 13 ans c’était archéologue ma profession de rêve. Mais j’ai appris que c’était long et ardu, qu’il fallait étudier fort et ça, ça m’emballait moyen. Du coup, comme rien ne m’intéressait plus que le dessin et que, coup de bol, on peut en faire un métier, je me suis dit que je m’orienterais plutôt dans cette voie.

Et à la même époque, pour compléter mon origin story, j’étais un lecteur avide des romans Pocket Terreur (en vrai je lisais surtout Graham Masterton) dont les couvertures m’envoûtaient. Il y avait une harmonie dans la collection (plus tard je découvrirai que l’on appelle ça une identité visuelle) qui me séduisait et qui m’a donné envie de faire pareil. C’était Pierre-Olivier Templier qui se chargeait de presque toutes les couvertures, et, je le redis, je lui dois en partie ma vocation.


Marc : Eurydice Déchaînée est ton premier projet solo en tant qu’illustrateur et écrivain. Est-ce que tu as toujours voulu devenir écrivain ?

Melchior Ascaride : Non, pas du tout. Jusqu’à Désolation (aux Moutons électriques) ce n’était absolument pas dans mes projets. Mon père est écrivain et ma mère a fait des études de linguistique, donc j’ai toujours baigné dans un milieu de lettres et de langues, mais je ne me voyais pas prendre la plume autrement que pour rédiger des scénarios de jeu de rôle et écrire des conneries sur Internet. Même si de nombreuses histoires me trottaient dans la tête, écrire ne me paraissait pas être fait pour moi.

Mais j’imagine que comme on commence joueur on finit maître de jeu, à force j’ai commencé à me poser la question. Est-ce que j’en serai capable, d’écrire une histoire avec un début un milieu une fin et qui ne soit pas trop nulle. Et pas trop mal écrite. Après plusieurs collaborations aussi passionnantes que fructueuses, j’ai eu envie de tenter mon coup en solo. Les Moutons m’ont plusieurs fois demandé, mais franchement dans ma tête c’était « Je peux pas aller au-delà du billet de blog ». Et un jour ç’a été « OK, je vais essayer. Je dis bien essayer et si c’est pas bon, on jette ! »

Désormais, je suis plus dans un état d’esprit du genre « Ouais calme toi, parce que la vraie question, c’est est-ce que tu pourrais le refaire ? »


Marc : Comment t’es venue l’idée de ce roman ? Comment s’est déroulée sa rédaction et son illustration ? Comment s’est passé son processus éditorial ?

Melchior Ascaride : Ma première idée n’avait rien à voir avec Eurydice Déchaînée. C’était autre chose, une histoire de SF que je traînais depuis longtemps, qui me tenait à cœur et qui, avec le recul, n’était pas dingue. D’autant plus que c’était trop gros pour un galop d’essai. Les textes de la Bibliothèque Dessinée sont courts, mon histoire prenait trop de place, elle était pleine de nœuds que je n’arrivais pas à défaire. Bref, j’ai passé six mois à galérer sur un récit dont je n’avais pas encore écrit un mot (mais il existe des images et même une couverture !)

Et un jour que je me prélassais dans mon cabinet d’étude et de réflexion (que je glandais sous la douche quoi), je me suis dit : « Mais attends, la mythologie grecque en réalité, c’est truffé de connards. C’est complètement A.G.A.B (All Gods Are Batsards, NdA) ! » Et j’ai entamé une liste mentale en commençant évidemment par Ouranos jusqu’à arriver à Orphée. Et là, je n’avais aucun écho d’une version du mythe où il serait également un bâtard. Orphée, il est intouchable, parfait. Il n’y a guère que Platon qui dit, je me permets de faire plus concis, précis et grossier que lui, que c’est une couille molle de saltimbanque et que si c’était un vrai mec qui avait fait l’armée, il serait resté aux Enfers avec Eurydice et sa virilité. Comme quoi, en Grèce, les tocards n’étaient pas tous perchés sur l’Olympe.

Et de fil en aiguille, j’ai songé à cette pauvre Eurydice, dont on ne sait rien et qui n’existe que pour la légende d’Orphée. Elle naît (forcément), à un moment de sa vie, elle épouse Orphée, meurt le même jour et ensuite plus rien. Tout s’est articulé naturellement : Orphée va devenir un sale type, et Eurydice va enfin avoir la parole et chercher à se venger. J’ai proposé l’idée aux Moutons qui l’ont acceptée, et je me suis mis au travail. Et là, ça a coulé tout seul.

Je savais où j’allais, narrativement et thématiquement, et j’avais le confort d’un schéma narratif simple, plus adapté à un premier texte. Le récit de vengeance, c’est simple : personnage A cause du tort à personnage B puis disparaît, personnage B traque et tue personnage A. Ensuite, il n’y a qu’à remplir, enlever tout le superflu (quand on plonge dans les mythes grecs, on a envie de mettre des tas de monstres et de personnages, mais en 144000 signes, il faut garder le strict nécessaire). J’étais à l’aise, en terrain connu, et je voulais un texte un peu grandiloquent, avec beaucoup d’emphase comme peuvent l’être les récits ou pièces antiques.

En plus, en étant seul aux manettes, je savais quoi illustrer, quand couper le texte pour laisser l’image prendre le relais de la narration. Puis lorsque j’ai soumis le texte, au-delà des corrections et des améliorations qu’apportent un éditeur, André-François Ruaud et Mérédith Debaque m’ont aussi pointé des éléments et des passages qui n’étaient pas clairs. Ils l’étaient pour moi, bien entendu, mais j’avais le nez dans le guidon et je ne me rendais pas compte que certaines articulations n’étaient pas si limpides que ça. Ils m’ont également fait reprendre la fin, à raison et poussé à retoucher des passages qui, selon la formule consacrée, étaient « bien mais pas top ».

Le texte final souffre certainement des défauts d’un premier roman, mais j’avoue sans égo ni fausse modestie que je suis fier de moi, moi qui n’avais pas écrit une ligne de fiction depuis bien vingt ans.


Marc : Quand je t’avais interviewé au sujet de Tout au milieu du monde et Ce qui vient la nuit, tu m’avais parlé de votre organisation avec Julien Bétan et Mathieu Rivero. Comment t’es-tu organisé pour Eurydice Déchainée, pour sélectionner les passages narratifs représentés par du texte et ceux qui seraient illustrés, par exemple ?

Melchior Ascaride : Comme je le dis juste avant, c’était on ne peut plus simple. J’avais quelques envies, comme par exemple « du texte qui glitche » et « un gros hurlement qui prend une double page », mais autrement au fur et à mesure que le récit avançait, je savais quand couper, pour faire des ellipses notamment. De par mon métier, j’ai une imagination très visuelle et les images naissent presque toutes seules. Je voulais tendre plus vers la BD aussi, donc je savais que je voulais des cases et où elles devaient être.

C’est, je trouve, l’un des aspects les plus intéressants de la Bibliothèque Dessinée, de se servir de l’image pour raconter des choses en plus du texte, ou narrer des événements qui, en texte pur, seraient pénibles et inutiles. J’ai, par exemple, deux double pages uniquement en images, avant qu’Eurydice n’atteigne le Cocyte. Eh bien ça en texte, ça aurait donné soit un passage très faible du style « après on interminable périple », soit une narration trop longue et superflue compte tenu de l’espace qui m’est alloué. En deux pages, je raconte ce temps mort, sans mots, avec des éléments uniquement graphiques pour que les lectrices et lecteurs laissent leur imagination prendre le relais et combler les éventuels blancs qui demanderaient à l’être.

Et puis cela m’a aussi permis de glisser des clins d’œil sans en faire des caisses et tomber dans la référence bourrine adressée à quelques happy fews. Il y a un clin d’œil à God of War, à la saga Les griffes de la nuit, au Choc des titans et même à Tout au milieu du monde. Mais c’est en image, en passant, et ça n’empiète pas sur le principal : le récit.


Marc : Dans une interview donnée à ActuSF, tu as dit que tu avais recouru au dessin manuel plutôt qu’à l’ordinateur. Pourquoi ? Quelles techniques as-tu employées ? Est-ce que ton processus créatif est différent en fonction de l’outil que tu utilises ?

Melchior Ascaride : En effet, tous les Bibliothèque Dessinée que j’ai réalisés sont faits à la main. Parce que dans mon boulot de tous les jours, je n’ai pas systématiquement le loisir de recourir à du dessin sur papier ; ça demande du temps, une organisation particulière, et ce ne sont pas toujours des ressources dont je dispose. Là oui, alors j’en ai profité.

Et puis c’était une volonté de ma part, après deux livres faits à la peinture, je voulais revenir au dessin, à une approche plus BD pour continuer le mélange des médias que j’essaie d’explorer dans cette collection. Alors j’ai acheté des kilos de feutres divers et variés, des tonnes de papier et des crayons bleus, et je me suis mis à l’ouvrage. La couleur par contre est faite à l’ordinateur. Les livres de la collection sont en bichromie, c’est-à-dire en deux couleurs (en réalité, deux encres, c’est donc encore plus limité) et c’est techniquement plus simple de passer directement à l’ordinateur.

Là, comme je commence une esquisse au crayon bleu avant d’encrer (pour faire simple, le bleu n’est pas reconnu au scanner et permet de faire n’importe quoi, puis encrer sans avoir à gommer le crayonné et saloper l’encre), j’ai eu un peu plus de souplesse que sur les deux précédents. Ce qui vient la nuit et Désolation, c’est de la peinture, donc si je me loupe je jette et je recommence.


Marc : Certaines pages d’Eurydice Déchaînée ressemblent à des cases ou des planches de BD, notamment les doubles pages où l’on voit Eurydice crier. Dans cette même interview chez ActuSF, tu dis que la Bibliothèque Dessinée des Moutons Électriques vise à établir des passerelles entre littérature et bande dessinée. Pourquoi établir ce genre de passerelles ? Est-ce que tu considères ton roman, et ton travail au sein de la Bibliothèque Dessinée, comme représentatifs de ces liens entre littérature et BD ?

Melchior Ascaride : Les passerelles m’intéressent parce qu’elles permettent d’explorer d’autres mécaniques de narration que le texte seul. La bande-dessinée, le jeu vidéo, le cinéma… Tous ces supports proposent des mécaniques de narration, notamment par l’image, qui ne sont pas incompatibles avec la littérature et qui me fascinent. Dans le cadre de romans graphiques, outre le plaisir personnel d’essayer des choses, ça me paraît aujourd’hui difficile de faire fi de tous les autres modes d’expression.

On baigne tous dans le jeu vidéo, dans les séries, dans les films, la BD (et donc le comics et le manga), ces codes sont partout, et certains sont hyper intéressants. Lorsque les Wachowski ont réalisé Matrix, elles sont allées piocher dans le jeu vidéo et la BD. Il ne faut pas faire la fine bouche en arguant qu’il ne faut pas mélanger les genres. Toutes les œuvres culturelles se nourrissent les unes des autres, et aller piocher dans le cinéma ou la bande dessinée pour une œuvre de littérature graphique me paraît une évidence. Tout ne va peut-être pas fonctionner, mais il faut expérimenter. Et si ça fonctionne et que ça a du sens, alors c’est bon ! Dans Eurydice, le passage où le texte glitche vient pour moi directement de mécaniques vidéoludiques et ça transforme le texte en élément graphique sans dénaturer le livre en tant que tel.

Enfin, et je pense que c’est pour moi l’aspect le plus important, ça jette des ponts entre plusieurs formes d’art et de culture populaires. Ça (me) permet de participer, à mon maigre niveau, à l’affirmation de la culture populaire comme culture légitime. La littérature, n’en déplaise à l’Académie, n’est pas un passe-temps bourgeois voué à contempler les profondeurs de l’esprit des habitants du 16ème arrondissement de Paris qui philosophe la chemise blanche ouverte, c’est une forme d’expression destinée à toutes et tous où Zola peut côtoyer des kaijûs.

Est-ce que je considère ça représentatif ? Je ne sais pas, j’avoue que ce n’est pas vraiment à moi de juger. J’essaye, autant que faire se peut, et je continuerai à expérimenter. Je m’arrêterai au moment où je m’approcherai de La maison des feuilles, là je saurais que j’ai atteint le seuil à ne pas franchir.


Marc : Avec Eurydice Déchaînée, tu joues aussi avec la typographie et la disposition du texte. Par exemple, les doubles pages où l’on voit Eurydice crier doivent être lues à la verticale. Pourquoi jouer avec l’objet livre ?

Melchior Ascaride : Parce que j’adore ça ! Impliquer le lecteur ou la lectrice, rendre la lecture active et non passive. Là encore il y a très clairement une influence du jeu vidéo et de la BD. Tourner le livre, devoir traduire des éléments et d’autres mécaniques dont je ne parle pas encore mais que je laisse mûrir pour le prochain ouvrage.

Dans une bande-dessinée, ça ne choque personne que le livre passe soudain à la verticale, pourquoi pas dans la littérature ? Ça crée de l’implication, de la tension, du rythme.

Et aussi, ça c’est accessoire mais c’est un petit plaisir perso, ça emmerde les réacs de la littérature pour lesquels le livre est un temple qui doit rester pur. Ou en tout cas, je l’espère.


Marc : Ton roman met en scène le personnage d’Eurydice, abandonnée par Orphée et cherchant à se venger au nom des femmes opprimées par une mythologie partriarcale. Pourquoi t’emparer des mythes grecs, et plus particulièrement de la figure d’Eurydice ?

Melchior Ascaride : La mythologie grecque est le socle de notre imaginaire. A titre personnel, j’ai été biberonné au Choc des titans et à Jason et les Argonautes. C’est une mythologie qui nous est commune à toutes et tous, à minima. Certainement que tout le monde n’est pas versé dans la généalogie précise de Jason, mais tout le monde connaît au moins de nom ce héros et son épopée. Idem pour Hercule, Ulysse et, évidemment, Orphée. Les mythes de nos voisins proches, notamment celtes et scandinaves, sont un peu moins connus et je voulais m’inscrire dans un paysage qui serait au moins familier à chaque lectrice et lecteur.

En outre, les mythes grecs m’intéressent parce que les dieux ont une implication directe dans la vie des mortels, là où dans d’autres grandes mythologies les interactions sont plus faibles. Loki est un fouteur de merde, mais il se cantonne à emmerder les dieux. Zeus, Apollon, Athéna… eux pourrissent la vie des mortels (et surtout, des mortelles) à de trop nombreuses reprises. C’est un univers où les dieux, les puissants, font ce qu’ils veulent des humains. Et quand ils décident de les aider, on a envie de leur dire « Non merci » ; quand Apollon traque Daphné pour, très clairement, la violer, une intervention divine la métamorphose en laurier. Manifestement, personne ne s’est dit que mettre un taquet à Apollon était plus adapté à la situation. Pareil pour l’une de versions de la légende de Méduse que j’utilise ; pourquoi la punir elle et pas Poséidon ? La race d’argent, seconde race humaine créée, a été détruite parce qu’elle n’adorait pas les dieux ; et Zeus il aime pas qu’on lui lèche pas les bottes. Bien entendu, autre temps autres mœurs, mais à l’aune d’un regard contemporain, ces mythes suintent l’injustice et l’oppression d’une classe dirigeante, jalouse et susceptible, envers… le reste du monde.

Et donc pourquoi Eurydice. Parce qu’elle n’est qu’un personnage fonction. Comme beaucoup d’autres nymphes, naïades, dryades et finalement personnages féminins. Elle n’a aucune histoire avant Orphée. Et même là, c’est très bref et très malheureux. Eurydice est une dryade, donc dotée d’une grande longévité. On pourrait très bien imaginer qu’au moment de ses noces, elle est plus âgée qu’Orphée. Et pourtant, il semblerait que rien ne lui soit jamais arrivé.

Narrativement, cela me permettait d’avoir le champ libre pour inventer ce que je voulais sans froisser aucun canon, même si j’écorne un peu certaines légendes. Tout comme le personnage d’Eurynomos ; son existence n’est même pas certaine, du coup personne ne m’en voudra d’en avoir fait ce que je désirais. La « Matière de Grèce » est assez vaste, floue et souple pour que chacun l’exploite à sa guise.

Enfin, cela m’intéressait de narrer l’histoire d’un personnage déjà mort ; elle a déjà connu le pire, qu’est-ce qui pourrait l’être encore plus ? Comment créer de la tension, de l’enjeu, avec quelqu’un qui est déjà morte ?


Marc : Le roman montre également un Tirésias genré au féminin. Pourquoi ?

Melchior Ascaride : Les légendes autour de Tirésias sont multiples ; parfois il nait homme, parfois femme, mais dans tous les cas, c’est un personnage qui subit un (voire plusieurs) changements de sexe. Je voulais respecter le code du vieux sage qui vient en aide au protagoniste, mais en l’écorchant. Tirésias est oracle, mais Eurydice n’est plus soumise au destin ; le devin ne peut donc faire aucune prophétie, juste filer un coup de main comme n’importe quel mortel. Je l’ai choisi parce qu’il se trouve déjà aux Enfers, parce que les dieux lui ont permis de conserver son esprit et aussi et surtout, parce qu’avec tous les changements endurés, Tirésias ne se considère plus comme homme ou femme, le personnage se genre comme il l’entend. Et ce faisant, même son enveloppe est masculine, il n’incarne pas de menace potentielle pour Eurydice. C’est la première rencontre d’Eurydice et si ç’avait été un homme, à ce moment-là elle aurait été défiante. Elle n’est plus soumise au destin, Tirésias n’est plus soumis au genrage (je sais que ça n’existe pas Word, mais tout le monde comprendra) ; en un sens Tirésias s’est également libéré de certaines chaînes sociales, comprend la démarche de la dryade et l’aide.

Plusieurs autres personnages, quand ils s’adressent à Eurydice, la renvoie systématiquement à sa nature de femme, d’inférieure. Tirésias non, il (ou elle) a outrepassé cette vision de la société.


Marc : Tu emploies des mots et des concepts issus de la Grèce antique, comme moïra ou moutza. As-tu fait des recherches sur ces notions ? De manière plus générale, est-ce que tu as fait des recherches pour ton roman ?

Melchior Ascaride : Je vais commencer par le plus simple : la moutza. Je savais qu’en Grèce, montrer sa main ouverte la paume vers son interlocuteur est un geste injurieux (en gros, ça veut dire « je te maudis sur 5 générations », c’est aussi grave que montrer son majeur à quelqu’un ici en France), mais j’ignorais le nom de ce geste. Moutza, c’est l’équivalent de bras d’honneur.

La moïra m’était connue. C’est la destinée (ça ressemble à Moires, les fileuses du destin, coïncidence ?). Mais après je n’ai pas voulu non plus creuser trop profond dans les concepts grecs et les « hellénismes ». Je n’écrivais pas un papier de recherche, c’est un récit de vengeance ; il fallait que cela reste quand même abordable et compréhensible. La moutza n’apparait qu’une fois, le terme de moïra revient souvent mais celui-ci m’était important.

Tout le monde, dans la Grèce mythique y est soumis, les mortels comme les dieux (à commencer par Ouranos) et l’on ne peut y échapper. Mais Eurydice étant morte, son destin s’est accompli, ce qui se déroule ensuite ne découle d’aucun facteur extérieur, d’aucune « volonté supérieure ». Au même titre qu’elle peut incarner « l’opprimée qui se révolte » (c’est une femme, d’une autre « race »…), qu’Eurynomos est dans mon récit clairement un flic, la moïra est ce déterminisme qui, bien que puissant et omniprésent, n’est pas forcément une fatalité si on renverse les tables et qu’on fout le feu. Ensemble.

J’ai bien entendu fait des recherches, j’avoue m’y connaître un peu en mythologie grecque, elle est trop fournie pour que tout tienne dans mon cerveau. D’autant que certaines légendes varient d’un auteur à l’autre. Méduse par exemple, Tirésias encore, mais par exemple la composition des Argonautes peut changer selon qui écrit. Il me fallait voir toutes les variations possibles, et choisir ce qui me convenait. Voire inventer ou tordre. Les Maniae n’ont pas de nom, mais celle qui apparaît en a un ; la créature arachnéenne, même si elle n’est pas nommée, est un personnage existant ; les Oneiroi n’ont pas l’apparence que je montre (bon ça j’avoue, c’est un clin d’œil auquel je tenais). Et surtout, j’ai fait d’interminables recherche sur les insultes grecques. Toutes celles qui apparaissent, notamment dans la grotte de Persée, sont de vrais jurons.


Marc : À travers Eurydice et son combat, tu mets en évidence l’oppression dont les femmes sont victimes dans la mythologie, mais aussi dans notre réalité. Est-ce que cette cause te tient à cœur ? Pourquoi l’aborder par le biais de la Fantasy ?

Melchior Ascaride : Oui, sinon sincèrement j’aurais raconté autre chose. Après, je ne me positionne pas comme un militant ardent, chevalier blanc ou que sais-je.  J’ai encore des biais, forcément, et je ne veux pas me faire briller le fondement. Ma parole ne doit jamais empiéter sur celles des femmes, mais si les hommes du milieu peuvent filer un petit coup de main en revoyant leurs stéréotypes, faire comprendre qu’ils sont conscients des enjeux et vont aider en faisant un travail sur eux-mêmes via leur œuvre, peut-être que ça participera à faire évoluer la situation. Ce qui est malheureux, c’est qu’encore trop d’hommes ne sont prompts qu’à écouter d’autres hommes. Alors si quelques-uns peuvent dire « Tu le vois le problème ? Maintenant écoute-les ELLES ! »…

La fantasy, mais le genre en général, est un beau moyen pour parler du réel en offrant à qui le veut une lecture plus premier degré. Eurydice déchaînée, c’est autant l’histoire d’un fantôme poursuivit par un monstre qui cherche à se venger des dieux que celle d’une femme qui dérange poursuivie par un flic aux ordres d’un pouvoir inique qui cherche à la faire taire.


Marc : Eurydice Déchaînée est d’ailleurs publié dans un moment d’actualité chargé, avec l’affaire d’un désormais ex-éditeur de Bragelonne dont les agissements ont été mis en lumière par une enquête de Médiapart. Comment te positionnes-tu vis-à-vis de cette affaire ?

Melchior Ascaride : J’en suis content évidemment, pour le symbole que ça envoie aux femmes concernées (et d’ailleurs, à toutes les autrices) surtout après la gestion injurieuse de cette affaire. Malheureusement ce n’est qu’une bataille dans la guerre. Le sexisme, et le patriarcat, c’est un système. Ancien, antique, on le découvre déjà dans les mythes grecs. L’ancien boss de Bragelonne n’est peut-être plus à la tête de la boîte mais il ne s’est pas caché dans un trou pour y mourir, il a maintes fois été invité dans des festivals en toute connaissance de cause, il a été couvert, toléré malgré l’intolérable. Et tout ça a causé et cause encore du tort aux personnes salariées de la maison, à celles qui y publient… Donc tant mieux qu’il ait dégagé, mais ça ne veut pas dire que c’est terminé, qu’il faut relâcher la garde. Au contraire, maintenant que des femmes ont fait entendre leur voix après plusieurs années de bataille, comment on s’organise pour qu’elles n’aient plus à subir cela de nouveau.


Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Melchior Ascaride : Allez, soufflons un peu et revenons à du plus léger. Je continue bien évidemment mon boulot de directeur artistique au sein des Moutons électriques où l’on réfléchit à comment vous proposer les livres les plus beaux possibles.

D’ailleurs, je vais faire de la pub aux copains, mais en août et en septembre sortent les nouveaux romans de Nelly Chadour et Nicolas Texier. Déjà, deux plumes qui m’enchantent au plus haut point, mais sur les couvertures desquels j’ai bossé pour les rendre vraiment chouettes. Le roman de Nelly aura une découpe (un trou) dans la couverture avec une image sur le rabat qui apparaît au travers (et c’est pas gratuit hein, ça a un sens) et celui de Nicolas sera dans une teinte argileuse avec un vernis granuleux au toucher. Ces deux-là, je pense que je vais en être assez fier (et puis bon, le texte sera forcément sublime).

On travaille justement avec Nicolas Texier sur un Bibliothèque Dessinée que l’on cosignera. Il se déroulera dans l’univers de Monts et Merveilles (Opération Sabines, Opération Jabberwock et Opération Lorelei) mais sera complètement indépendant. On part pour le Paris des années 50 dans un polar hard boiled où se côtoient truands et êtres magiques.

Je travaille pour les Saisons de l’étrange mais j’en parle après. Et je laisse mûrir mon prochain Bibliothèque Dessinée solo dans lequel je changerai radicalement de registre pour un truc plus intimiste et personnel (mais toujours avec du fantastique, rassurez-vous ce sera pas trois couples de bourgeois autour d’un frigo dans un 500m2 place Vendôme).

Et je continue à bosser avec Elephant Films sur des jaquettes de films et il y en a deux qui sortent en septembre prochain dont je suis très fier mais je pense que j’ai pas encore le droit d’en parler. De toute façon je le hurlerai sur Twitter parce que ces deux films ont marqué un moment important pour moi.


Marc : Tu cumules beaucoup de casquettes, celles de graphiste et illustrateur, de co-directeur éditorial des Saisons de l’Etrange, et maintenant celle d’auteur. Comment fais-tu pour gérer tout ça ?

Melchior Ascaride : J’ai la chance de bien gérer la pression et d’arriver à switcher d’un projet à l’autre plusieurs fois dans la même journée. C’est pas de tout repos, y a les hauts et les bas inévitables, mais je ne vais pas mentir, j’ai le luxe de vivre du métier que je voulais faire ado. J’ai toujours voulu faire des couvertures de livres et j’en fais, après ça je me suis dit « Tiens je ferai bien des jaquettes de films » et ça s’est réalisé. Des fois j’ai envie de tout envoyer valser, mais je suis hyper heureux du métier (ou des métiers) que je fais. Ça aide considérablement à gérer.

Et j’ai l’indéfectible soutien de Nelly Chadour et ça n’a pas de prix.


Marc : En parlant des Saisons de l’Etrange, que promettent les prochains romans des Saisons ? Est-ce que tu peux nous en parler ?

Melchior Ascaride :Que des bonnes choses ! Vraiment je suis incroyablement stupéfait. Pour le moment, je n’ai lu que le deuxième volume de Vincent Mondiot, Élections et exécutions, et c’est un roman remarquable, incroyablement humain et touchant. Et par moment ça explose de partout. Mais il est prêt et il est d’enfer ! Vincent Mondiot est vraiment un auteur à découvrir, et Colonie Kitej (sa série) est vraiment de toute beauté. Si vous aimez les personnages ciselés, foncez, si vous aimez les belles écritures touchantes et percutantes, foncez. Bref, foncez. On a également achevé le travail éditorial sur le recueil de nouvelles Afterwave, qui se déroule aussi dans l’univers Colonie Kitej, avec des petites tranches de vies de personnages plus ou moins secondaires et une superbe nouvelle d’Élodie Denis qui vient en guest star. Et j’ai lu le plan du troisième et dernier volume et il m’a fait saliver d’office.

Nelly Chadour reprend les rênes de sa série Paris est une bête, et elle a notre entière confiance. Je pense qu’elle est partie pour faire au moins aussi bien que Hante Voltige, donc c’est dire. Sans rire, si vous n’avez pas lu ce roman, foncez en plus il sort en poche au moins d’août. Et pour vous convaincre, lisez la chronique-interview présente sur ce même blog, elle est parfaite.

Et on ne devrait plus tarder à recevoir le manuscrit de Julien Heylbroeck, dans lequel se mélangeront catcheurs masqués, cyborgs et dieux aztèques. C’est une super série, archi Bis, pleine de références maîtrisées et d’incroyables mélanges de genres, de réflexions malines sur la société mexicaine avec une jolie tournure douce-amère dans le deuxième opus. Je pense que Julien s’éclate dessus, il est dans un domaine qu’il connaît sur le bout des ongles, et ça se sent dans ce qu’il dit et la manière qu’il a de faire !

Et en parallèle, à ne pas oublier, les trois prochains romans de La Ligue des Écrivaines Extraordinaires vont pointer le bout de leur nez en fin d’année, avec Virginia Woolfe, Selma Lagerlöf et Renée Dunan face à tout un tas de monstres, tout ça aux bons soins d’une équipe littéraire et éditoriale exclusivement féminine et exclusivement talentueuse (vous allez découvrir les plumes de Sushina Lagouje et Laurianne Gourrier, qui seront des autrices à suivre, redécouvrir celle de la talentueuse Cat Merry Lishi, m’en direz des nouvelles). Bref, vous l’aurez compris, pas mal de bouquins vont débarquer et ça me met en joie qu’on soit en mesure de les faire exister et de vous les proposer. J’espère que vous leur ferez bon accueil, parce que les Saisons c’est comme le pinard : ça se bonifie avec le temps et on en a jamais assez.

Voilà, je crois avoir tout dit, ou presque. J’espère surtout que ça vous donnera envie de vous pencher sur Eurydice Déchaînée, ou sur les textes de Nelly Chadour, Vincent Mondiot, Nicolas Texier, Julien Heylbroeck et toutes les autrice et auteurs des Saisons ou des Moutons, présentes ou à venir. Il y en a pour tout le monde.

Évidemment, je ne saurais conclure sans remercier, encore mais c’est mérité, Marc, le maître des lieux, pour me recevoir une deuxième fois. Pour son enthousiasme pour mon petit bouquin (si j’en juge par Twitter, je découvre la chronique en même temps que vous, pas de passe-droit), et en réalité pour son enthousiasme tout court, pour la pertinence de ses chroniques et pour sa sympathie, même si l’on ne s’est vu qu’en de rares occasions.

Je remercie aussi les personnes qui liront Eurydice grâce à cette chronique, et que vous aimiez ou non, je serai ravi d’avoir vos retours !

Et même si Marc m’a dit « Hésite pas à répondre en détails », je m’arrête ici.

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