Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de science-fiction d’une autrice que j’ai découvert tout récemment.

Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman, d’Angela Carter

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions de l’Ogre, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Angela Carter est une écrivaine, militante féministe et journaliste britannique née en 1940 et morte en 1992. Son œuvre s’ancre dans la science-fiction postmoderne, que l’on peut rattacher à la New Wave, mais aussi dans le réalisme magique, la littérature jeunesse et la réécriture jeunesse. Jeff Vandermeer, spécialiste de la Weird Fiction, affirme qu’on peut considérer son œuvre comme telle dans l’anthologie The Werid, dans laquelle il intègre d’ailleurs sa nouvelle « The Snow Pavillion ». Un certain RMD m’a également signalé cette interview de China Miéville, dans laquelle il affirme qu’Angela Carter fait partie de ses influences.

Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman, dont je vais vous parler aujourd’hui, a été originellement publié en 1972. Il a été traduit en français par Maxime Barrère pour les éditions de l’Ogre, qui ont publié le roman en 2016.

En voici la quatrième de couverture :

« Le docteur Hoffman, un mystérieux savant fou, « attaque » la réalité d’une ville d’Amérique du Sud en y créant des illusions. Au milieu du chaos et de la confusion qui règnent, Desiderio est le seul être insensible aux illusions déployées par l’infâme docteur. Non qu’il ne les voie pas, mais il y est profondément indifférent, comme en réalité à toute chose. Tombé amoureux, en rêve, de la fille du docteur Hoffman, ce héros maussade reçoit pour mission de remonter la trace du docteur afin de sauver la ville, et, ce faisant, s’embarque dans un voyage picaresque qui lui fera rencontrer centaures et autres peuplades plus ou moins barbares, devenir membre d’une troupe de carnaval itinérante, intégrer la suite d’un comte lituanien et échapper de peu à des cannibales… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai du personnage de Desiderio et de son récit de voyage dans un monde contaminé par les illusions.

Desiderio contre les illusions devenues réalité


Le roman d’Angela Carter nous donne le point de vue rétrospectif de Desiderio, qui rédige et relate sa propre histoire. Il est donc un personnage écrivain qui raconte les événements après leur déroulement, de la même manière que Liesse d’Un long voyage de Claire Duvivier, ce qui lui permet de prendre du recul, mais aussi de jouer avec son destinataire, à savoir le lecteur. Son récit permet de saisir son rôle dans la guerre contre le docteur Hoffman, qu’il était chargé d’éliminer d’après les consignes du Ministre, son chef opposé au savant. Cependant, ce rôle devient plus trouble lorsqu’il tombe amoureux d’Albertina, la fille du docteur Hoffman, qu’il cherche à rencontrer et séduire au cours de son voyage. Le choix d’un narrateur écrivain permet à Angela Carter de jouer avec son lecteur par le biais d’énoncés métaleptiques qui laissent entrevoir le destin de certains personnages tels que « même si je ne pouvais pas savoir qu’elle se noierait bientôt réellement, par mélancolie et par désespoir ». Desiderio utilise aussi des notes de bas de page pour renforcer l’ironie de certains passages ou contextualiser certains éléments du récit, mais il spoile aussi allègrement son lecteur en l’interpellant, lorsqu’il déclare « Pourquoi mériteriez-vous le suspense ? ». Le personnage, et l’autrice à travers lui, s’amuse avec les attentes du lecteur. Le roman adopte aussi une forme de polytextualité, lorsque Desiderio reproduit des conversations enregistrées sur des cassettes audio par exemple.

Desiderio vit dans une ville d’Amérique du Sud qui n’est pas nommée, dans une période du XXème siècle qui n’est pas précisée. Cette ville, dirigée par un Ministre rationaliste, est peu à peu contaminée par le Docteur Hoffman, qui altère la réalité grâce à des machines. Des illusions surgissent alors et envahissent alors l’espace urbain et deviennent omniprésentes.

Une sorte de panique orgiaque s’empara de la ville. Ses braves avenues et ses places loyales furent soudain aussi fertiles en métamorphoses qu’une forêt magique. Que les apparitions soient des âmes mortes, des reconstructions synthétiques ou qu’elles n’imitent rien de connu, elles habitaient la même dimension que les vivants, le docteur Hoffman en ayant énormément repoussé les limites. Même les pierres se transformaient en bouches douées de parole.

Les machines du docteur Hoffman transforment donc la réalité en y intégrant l’imaginaire magique et scientifique, mais aussi l’inconnu, tout en modifiant ses frontières. Ainsi, des êtres morts peuvent revenir hanter les vivants et des pierres peuvent communiquer. Cette modification du réel peut être fatale, puisque des oiseaux se mettent à dévorer les yeux des passants (oui oui), ou radicale lorsqu’elle engendre les « Temps Nébuleux », une sorte d’espace-temps mythique d’où surgissent des civilisations et créatures imaginaire. Desiderio y rencontre par exemple un peuple de centaures, qui vivent dans un temps cyclique et figé, rythmé par leur culte de « l’étalon sacré », un cheval divin qui les aurait châtiés en leur donnant une appartenance qui n’est pas totalement chevaline (oui oui). Selon leurs préceptes, ils doivent passer leur vie à expier leurs péchés dans la violence, par le biais de mortifications, de tatouages rituels et de pratique religieuse plus ou moins violente. Leur culte est donc centré autour d’une divinité chevaline et non humaine. Les centaures que rencontre Desiderio apparaissent donc éloignés de l’humanité, mais leur culte se rapproche du christianisme, notamment dans sa vision de la culpabilité inhérente à un peuple entier.

Pour lutter contre l’invasion des créations du Docteur Hoffman, le Ministre met en place une réponse totalitaire et sécuritaire, puisqu’il prend les pleins pouvoirs et décide de réprimer les illusions et les individus qui sont suspectés d’en faire partie ou de travailler pour Hoffman. Il instaure donc la « police de Détermination », équipée pour détruire les personnes ou objets qui ne sont pas réels. Cette police est explicitement associée au fascisme dans la description de leur uniforme, avec « des manteaux de cuir noir tombant presque jusqu’au sol […], leurs bottes excessivement brillantes », mais aussi dans une métaphore, « on les aurait dits recrutés en vrac dans un cauchemar juif », qui les rattache au régime allemand des années 1930. Cette police emploie des armes comme le « Radar à Détermination », capable de détecter les « atomes d’irréalité » et de les détruire grâce à un laser. Plus tard, le Ministre met au point « la Rectification des Noms », un programme qui ajuste les correspondances entre les objets et leur nom pour qu’elles soient parfaites. Cela reprend des questions de linguistique qui traitent de l’arbitraire du signe, composé d’un signifiant (un mot) et d’un signifié (le référent réel dudit mot), qui trouvent leur origine dans Le Cratyle de Platon. Le Ministre cherche donc à imposer son autoritarisme jusque dans la langue pour contrer Hoffman.

Le roman d’Angela Carter décrit alors un conflit opposant la rationalité mécanique et brutale du Ministre et l’imagination onirique du Docteur. Cette imagination découle cependant d’une science qui étudie l’irrationnel, puisque les théories construites par Hoffman nous sont présentées comme « la Dynamique phénoménale de Hoffman », qui postule que toute imagination peut devenir réelle grâce au caractère du temps et à l’énergie érotique (oui oui). Les travaux d’Hoffman sont ainsi rationnalisés par des segments didactiques lors desquels Desiderio tente de les comprendre alors que d’autres personnages lui expliquent.

On peut rapprocher le délitement de la réalité et l’invasion des rêves décrits par Angela Carter à des romans publiés à la même époque, notamment Ubik de Philip K. Dick, L’autre côté du rêve d’Ursula Le Guin, et à et à certains romans de Philippe Curval de L’Europe après la pluie tels que Cette chère humanité et Le Dormeur s’éveillera-t-il ?. Cependant, Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman se distingue de ses romans par son mode de narration, mais aussi par les images qu’il mobilise, que l’on peut observer lors du parcours de Desiderio, ainsi que par les nombreuses (et parfois étranges) scènes de sexe auxquelles participe ou assiste le personnage.

Au dîner je mangeai une salade de pissenlits cueillis sur les murs de ma maison, où les fleurs commençaient à pousser.

Le parcours du personnage s’avère picaresque. Ses aventures se succèdent les unes aux autres, lors desquelles il vit en compagnie de populations qui forment des microcosmes marginalisés ou volontairement éloignés de la vie civile, dans des décors de plus en plus étranges. Il y rencontre des personnages dont il détaille le passé et les activités, avec par exemple Mamie Buckskin, une as de la gâchette cynique qui fait partie d’une fête foraine et séduit des cavalières.

Une Winchester à répétition était un Stradivarius pour elle, et son monde ne se composait que de cibles.

Desiderio vit ainsi parmi un peuple de natifs des rivières, qui pensent la vie par la collectivité et non l’individu et pour qui le verbe être n’existe pas, puis des forains, parmi lesquels on trouve Mamie Buckskin, Madame Barbe, une femme qui n’a « jamais connu le moindre moment de bonheur », et des acrobates capables de disloquer leurs corps.

Il s’attache ensuite à la suite d’un comte misanthrope, libertin et narcissique qui ne vit que pour contester et voir des catastrophes, et aime la torture. Il est une sorte de personnage sadien, versé à la fois dans la philosophie, qu’il fait tourner autour de lui, et les plaisirs extrêmes de la chair. Il est cependant poursuivi par son double maléfique, qui désire le torturer à mort.

L’univers lui-même n’est pas une scène assez grande pour y monter le grand opéra de mes passions. Je suis un libertin depuis le berceau, et un blasphémateur, un débauché assoiffé de sang. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai voyagé à travers le monde que pour découvrir de nouvelles façons de traiter la chair. […] J’y ai appris par cœur une gamme dodécaphonique de tortures aussi pittoresques qu’ignobles.

[…] Mais après cela, j’ai été pris pour cible par son maquereau, un Noir d’une inhumanité surhumaine en qui je pressentais un double de moi-même. Et c’est la raison pour laquelle je ne dois pas le laisser me rattraper, je sais trop bien ce qu’il ferait.

Le comte passe ainsi sa vie à expérimenter la jouissance, mais aussi à fuir la possibilité de subir la violence par la main son double. Ses voyages et son tempérament libertin peuvent aussi le rapprocher de Don Juan et de Casanova. De plus, son ego surdimensionné lui permet d’ignorer la guerre entre le rêve et la rationalité qui se joue autour de lui.

J’en conclus qu’il était une sorte de free lance ontologique.

En compagnie du comte, Desiderio atteint une maison de passe dans laquelle les candélabres sont des singes qui tiennent des bougies et les canapés des lions, les fauteuils des ours vivants, et les tables des hyènes (oui oui). Les prostituées qui s’y trouvent apparaissent quant à elles  des hybrides de femmes et de machines, ou des chimères animales, marquées par une déshumanisation et une réification qui font d’elles des objets éloignés de l’espèce humaine.

Toutes sans exception avaient dépassé ou n’étaient jamais entrées dans le royaume de la simple humanité. C’étaient des mutations perverties, sinistres, abominables, quelque part entre le mécanique, le légume et la bête sauvage.

Sans rentrer dans les détails, il rencontre aussi des matelots du passé qui se souviennent du XXème (oui oui), des pirates qui vénèrent une épée, des amazones cannibales (oui oui), et des centaures.

Le mot de la fin


Les Machines à désir infernales du docteur Hoffman d’Angela Carter est un roman de SF dans lequel l’autrice met en scène une ville attaquée par les illusions déchaînées par le Docteur Hoffman, un savant qui cherche à montrer que toute imagination peut devenir une réalité. Le Ministre de la ville tente de s’opposer à Hoffman en créant un régime sécuritaire et rationnel qui bannit les illusions par la violence et l’adéquation des mots et de leurs référents.

Le personnage principal du récit, Desiderio, couche son histoire par écrit et revient sur les étranges aventures, rencontres et expériences sexuelles qu’il a vécues en cherchant le Docteur Hoffman et sa fille, Albertina.

Si vous vous intéressez à la SF qui interroge la nature de la réalité et les univers étranges, je vous recommande ce roman !

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