Interview de Thibaud Latil-Nicolas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Thibaud Latil-Nicolas, auteur de Chevauche-Brumes, Les Flots sombres et L’Appel des grands cors !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews grâce au tag et à la catégorie dédiés dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Thibaud Latil-Nicolas pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Thibaud Latil-Nicolas


Marc : Même si tu es déjà venu par ici, est-ce que tu pourrais te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Thibaud Latil-Nicolas : Bien sûr, je suis un être charmant, sophistiqué et humble… et accessoirement je suis auteur de littérature de l’imaginaire, publié essentiellement par les éditions Mnémos chez qui j’ai publié Chevauche-brumes et ses deux suites : Les Flots Sombres et L’Appel des Grands Cors.

Je partage mon temps libre entre ma famille et mes passions qui sont : l’histoire, le cinéma, les mondes imaginaires. Bref, il y a de quoi s’occuper.


Marc : As-tu toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Thibaud Latil-Nicolas : Je n’ai pas toujours voulu être écrivain. Cela m’est venu assez tardivement après avoir écrit quelques pages et nouvelles « pour essayer ». Le virus m’a pris et aujourd’hui je n’imagine plus continuer de vivre sans continuer à écrire. Je ne vis pas de ma plume (même si j’adorerais) mais je continue à me préserver des moments au cours desquels je lis  et j’écris, deux activités qui sont indispensables si on veut être écrivain.

J’ai commencé par l’imaginaire parce que c’est là un genre que je côtoie depuis toujours et qu’il est synonyme pour moi de passion, d’évasion mais également parfois, en fonction des œuvres, de voyages dont on revient modifié, marqué par ce que l’on vient de lire.


Marc : L’Appel des grands cors clôt la trilogie des Chevauche-Brumes. Comment s’estdéroulé la rédaction de ce roman ? Comment s’est déroulé son processus éditorial ? Comment est-ce que cela s’était passé pour Les Flots sombres ?

Thibaud Latil-Nicolas : Chevauche-brumes était un premier roman et je n’avais pas envisagé de suite car je ne savais pas si j’allais être édité et, ensuite, je n’avais aucune idée qu’il aurait un succès qui permettrait de prolonger l’univers. Une fois que ce succès s’est dévoilé, j’ai proposé à mon éditeur une suite et il a accepté.

J’ai donc conçu Les Flots Sombres et L’Appel des Grands Cors ensemble car les deux partagent les mêmes arcs narratifs. Il fallait donc travailler plusieurs points :

  • la structure : il fallait que le livre dispose de fils narratifs distincts mais entremêlés, qui se croisent à intervalles réguliers pour permettre au lecteur de ne pas se perdre tout en faisant naître chez lui une légère frustration qui le pousserait à avancer pour avoir le fin mot de toutes ces histoires ;
  • les personnages : il fallait qu’il y en ait suffisamment pour rendre l’univers crédible sans qu’ils se confondent tous. Ma tâche était donc de veiller à varier les points de vues sans que naisse la lassitude chez le lecteur tout en évitant le piège des personnage-fonction.
  • Le style et la mise en scène qui sont l’âme du roman.

Les Flots Sombres a été infiniment plus dur à écrire que sa suite mais il m’a appris beaucoup. Mon éditeur m’a bien entendu proposé un véritable travail de fond et m’a ainsi offert des clefs qui m’ont servi pour le dernier tome et me serviront encore, j’en suis sûr.


Marc : Au moment de la publication de Chevauche-Brumes, avais-tu déjà en tête la forme que tu donnerais à cette fin ?

Thibaud Latil-Nicolas : Non. Chevauche-brumes disposait simplement d’une fin ouverte, au cas où.


Marc : Ce dernier volume montre à quel point Juxs est un personnage abject, mais qu’il n’a aucune connaissance de la logistique militaire, ce qui le désavantage complètement lorsqu’il se lance dans la guerre. Pourquoi avoir mis l’accent sur la stratégie et la logistique ? Est-ce que tu voulais ajouter du réalisme à tes batailles ?

Thibaud Latil-Nicolas : Juxs fait bien entendu penser aux fanatiques religieux de tous bords mais il tend aussi un miroir à tous ceux qui se complaisent dans la colère et la mise au ban de ceux qui ne leur ressemblent pas et qui ne pensent pas comme eux (pas besoin de se réclamer d’une quelconque religion pour cela).

Juxs est un fanatique et comme tout fanatique, il ne se complaît pas dans les contraintes qu’impose le réel. Il est persuadé que, avec de la foi, il sera facile de l’emporter, que la conduite victorieuse rime avec un concours de pureté. Il ne conçoit pas l’ambiguïté pas plus qu’il ne pense possible d’échouer malgré l’application de tous ses préceptes. C’est là que la logistique et la stratégie entrent en jeu.

Elles servent d’abord à décrédibiliser Juxs et ce qu’il incarne mais aussi à donner de la crédibilité à l’histoire : trop souvent, on voit des « méchants » avec des armées pléthoriques se faire écraser par les « gentils » qui ont la valeur pour eux. C’est une facilité que je voulais éviter : l’outil de guerre de Juxs est vicié dès le début : pas d’esprit de corps, pas d’encadrement suffisant, pas de vision stratégique, pas de lignes logistiques solides.


Marc : Sur le plan stratégique, tu montres aussi les écarts technologiques entre le Bleu Royaume et l’Eterlandd, qui emploie de véritables arquebuses, par exemple. Pourquoi traiter de la modernité de l’armement ?

Thibaud Latil-Nicolas : Là encore, pour une question de crédibilité : l’Eterlandd ne peut pas opposer un feu nourri au Bleu-Royaume s’il ne dispose pas d’un avantage technique. Je me suis inspiré ici de la bataille de Breitenfeld (1631) où les Suédois ont tenu en respect la Ligue Catholique grâce à la supériorité de leur feu (notamment par la mise à disposition de leurs troupes de cartouches en papier).  Il fallait dresser un tableau assez complexe des belligérants, chacun disposant d’avantages et d’inconvénients.


Marc : D’ailleurs, Juxs maintient le jeune roi Théobane sous son emprise, mais celui-ci s’émancipe peu à peu parce qu’il découvre les horreurs de la guerre. Pourquoi faire perdre ses illusions à ce personnage ? Est-ce que c’est pour marquer sa prise de maturité ?

Thibaud Latil-Nicolas : Oui, Téobane prend conscience que concevoir les choses simplement, sans ambiguïtés, avec les bons et les méchants, les purs éveillés contre les sombres obscurantistes, n’est pas digne d’un cerveau adulte. Et s’il entend être souverain, il doit renoncer au manichéisme.


Marc : De plus, si les batailles sont épiques, elles s’avèrent pleines de tragédies et de morts violentes. Sans rentrer dans les détails, est-ce que c’était dur de tuer certains de tes personnages ? Est-ce que tu voulais montrer la violence des conflits militaires ?

Thibaud Latil-Nicolas : Oh que oui… Certains ont des morts particulièrement brutales et qui sont « hors champ ». Ce fut dur mais cela servait le propos : ce n’est pas parce qu’on est un homme bon où une femme courageuse que l’on sera préservé. La guerre de Juxs est au final un immense gaspillage et si j’avais préservé mes personnages de ses coups, cela aurait sonné faux.

Dans les Flots Sombres, les Chevauche-brumes sont sur la pente ascendante et ils s’en tirent bien ; eux (et le lecteur) est donc tenté de penser qu’il ne leur arrivera rien et qu’ils s’en sortiront bien quels que soient les défis. Or, ce dernier tome vient contredire cette optimisme mal placé.


Marc : Tu montres une autre forme de violence, celle des exactions perpétrées au nom de Dieu ou de l’ambition par Juxs et ses sbires. Pourquoi mettre en scène une violence aussi terrible, du point de vue de ceux qui la perpètrent ?

Thibaud Latil-Nicolas : Le fait qu’elles soient dures à lire sert à deux choses. Tout d’abord, elles permettent très clairement de tracer une ligne entre le camp des Chevauche-brumes et celui du pouvoir théocratique. Si les Chevauche-brumes ne sont pas des enfants de choeur, ils ne s’abaissent pas à infliger la souffrance gratuitement. Théclin est, dans cette situation, aussi ignoble que Kernon puisqu’il laisse faire. On sollicite donc ici les sentiments du lecteur.

Ensuite, ces scènes brouillent les pistes : nous ne sommes pas face aux méchants religieux contre les gentils copains. Juxs est un tyran qui se sert de la foi et croit réellement à ce qu’il prêche mais Kernon lui, ne voit dans la dévotion qu’il affecte qu’un moyen de contrôler les autres et de s’élever. Si la violence de Kernon et ses sbires nous pousse naturellement à les rejeter, à penser que tout ce qui se réclame de la religion est mauvais, nous avons, en face,  deux figures de religieux, Gousier et Franc-Caquet, qui, s’ils célèbrent le même panthéon que Juxs, usent de leurs convictions dans un tout autre but.

Les scènes de torture sont donc le reflet inverse des scènes de sacrifice et de camaraderie dont Ophélie, Gousier, Quintaine ou Hobil sont les acteurs. Ce qui définit les personnages n’est donc pas leur appartenance à un camp où à un autre mais leurs actions. Un autre exemple de cette volonté d’éviter une vision manichéenne des choses est le rôle que tient de Lancenys : le marquis a beau commander une légion de l’armée de Juxs, son attitude reste celle d’un homme d’honneur et non d’un boucher.


Marc : Dans L’Appel des grands cors, tu décris plus en détail les pays du Longemar et de l’Eterlandd, mais aussi les différentes tribus des doryactes. Est-ce que tu tenais à développer ces pans précis de ton univers ? Pourquoi avoir inversé les rôles genrés chez les doryactes ? 

Thibaud Latil-Nicolas : À partir du moment où j’ai pu me lancer dans la suite de Chevauche-brumes, j’ai tenu à « aller faire un tour » dans le Longemar et l’Eterlandd. Cela me permettait de créer de nouveaux espaces, de nouveaux paysages et personnages. Le fait d’avoir inversé les rôles genrés chez les doryactes me plaisait car il me permet d’une part de créer une société cohérente (si les femmes ont le droit de porter les armes au Longemar, il faut nécessairement que la culture de cette région soit en accord avec ce privilège – regardons en arrière et comment nous, en France, avons accueilli la volonté des femmes de porter la pique et la cocarde en 1789…). Il est également très facile de puiser dans l’histoire afin de trouver de très nombreux exemples de combattantes, toutes cultures confondues.

Ensuite, le fait d’évoluer dans une société où les rôles sont inversés me permettait aussi de mettre en avant le fait que l’on retrouvera, dans une société matriarcale, les mêmes caractéristiques que dans une société patriarcale : les doryactes, comme les hommes, sont prompts à se comparer, à se livrer à une compétition permanente (Shuurga, Ekh), à faire preuve de valeur et d’intelligence (Sar et Salki) mais également à se livrer à des excès néfastes (Kheree). Au Longemar comme ailleurs, ce sont les individus qui suscitent l’intérêt, plus que le modèle de société.


Marc : À travers les personnages de Murtion, Danbline, et Théclin, tu explores les questions du déshonneur et de la culpabilité, réelle ou issue d’une injustice, et de la rédemption. Pourquoi explorer ces thématiques ?

Thibaud Latil-Nicolas : Parce que nous sommes tous, un jour où l’autre, confrontés à la faute où à l’injustice et qu’il y a plusieurs façons de s’en sortir la tête haute. Murtion et Danbline ont en commun le fait d’avoir subi une condamnation qu’ils ne méritaient pas. Théclin, lui, a commis un crime. Pourtant, ce seront Murtion et Danbline qui se comporteront le mieux.

Murtion, s’est menti à lui-même en prétextant qu’il avait tourné le dos à l’Eterlandd pour toujours. Quand il retrouve ses compatriotes, il perd la confiance qui l’avait guidé jusqu’ici et n’espère plus qu’une chose : retrouver sa place. Il le fait toutefois sans honte, voulant retrouver sa fierté à travail son travail et sa conduite.

Danbline, porteuse de la marque du déshonneur, est plus libre que Murtion. Elle n’attend pas qu’une autorité quelconque lui pardonne ses fautes. Elle le fait d’elle-même, choisissant quelles valeurs elle entend rejeter où servir. Elle est capable d’adopter une éthique plus souple que Murtion qui reste attaché aux valeurs de son passé.

Théclin est en revanche un personnage particulièrement détestable : outre le fait qu’il a du sang sur les mains, il ne choisit jamais de se racheter ni de choisir sa voie. Sa culpabilité le pousse à se considérer comme un être qui a failli et qui n’a plus la moindre légitimité. Ce faisant, il trouve ne permanence des excuses, à lui comme aux pires bouchers, en prétextant que son jugement n’est plus sûre, automatiquement invalidé par ce qu’il a commis auparavant. Il sombre mollement dans le relativisme le plus absurde, renonce à exister en renonçant à agir et choisir.


Marc : La trilogie des Chevauche-Brumes est terminée, mais est-ce que tu comptes revenir à cet univers ?

Thibaud Latil-Nicolas : Pas pour le moment. J’ai fait le tour de mes personnages et je n’ai rien dans mes tiroirs les concernant. Si je devais revenir un jour dans cet univers, je le ferais en me projetant dans une contrée qui a été peu où pas exploitée.


Marc : Dernièrement, tu as signé une nouvelle dans l’anthologie sur Napoléon dirigée par Stéphanie Nicot. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Thibaud Latil-Nicolas : Oui, c’est une nouvelle qui trouve sa place dans un recueil de récits uchroniques, tous rattachés à la figure de Napoléon 1er. J’ai, pour ma part, choisi de situer mon histoire après la bataille d’Eylau que, contrairement à la vérité historique, les Français perdent. Je ne vous en dévoile pas trop mais l’idée de cette nouvelle m’est venue à force d’entendre certaines personnes prétendre que si l’Empire s’était arrêté dans ses frontières de 1807, la paix en Europe aurait été plus durables. J’ai de sérieux doutes à ce sujet…


Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Thibaud Latil-Nicolas : Je viens d’avoir une petite fille et je change de boulot. J’ai donc moins de temps pour écrire… Mais je réfléchis et envisage de prendre de nouvelles directions. Pourquoi ne pas me lancer dans un roman historique ou de SF ? J’explore les possibilités pour le moment.


Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Thibaud Latil-Nicolas : Il faut écrire beaucoup, lire beaucoup, des classiques comme des œuvres plus modernes. Vouloir opposer les deux est vain.

Je leur conseillerais aussi de ne pas chercher à tout prix des « méthodes » d’écriture. Saint Simon disait lui-même qu’un écrivain ne doit pas dire qu’il écrit, sous-entendant par là que si on veut rester libre de dire ce que l’on veut, de la manière que l’on veut, il faut savoir s’affranchir des interférences, même celles qui peuvent partir d’une bonne intention.

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