Biotanistes, d’Anne-Sophie Devriese

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui mêle féminisme, écologie, prothèses biologiques, et voyages dans le temps.

Biotanistes, d’Anne-Sophie Devriese


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Anne-Sophie Devriese est une autrice de science-fiction française née en 1981.

Biotanistes, publié dans la collection Naos d’ActuSF en 2021, est son deuxième roman.

En voici la quatrième de couverture :

« La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé… la domination masculine. Parce qu’elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l’humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs.

Rim, jeune sorcière élevée au convent, voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant, la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si… Et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ? »

Dans mon analyse du roman, j’évoquerai l’engagement féministe et écologiste qui transparaît dans l’intrigue et l’univers décrits par l’autrice. Je ne parlerai donc que (très) peu de l’intrigue du roman.

L’Analyse


Matriarcat et voyages dans le temps, catastrophes et épidémie mortelle


Biotanistes met en scène un univers postapocalyptique, dans lequel la Terre a subi des catastrophes écologiques à cause de l’exploitation humaine toujours plus violente, ce qui a ravagé les écosystèmes présents sur toute la surface du globe. L’espèce humaine, déjà mal en point, a ensuite du faire face à une épidémie mortelle (non, pas celle à laquelle vous pensez), appelé « le fléau », qui a bien plus tué les hommes que les femmes.

Les rôles genrés se sont donc inversés, pour le meilleur comme pour le pire (j’y reviens plus bas), et la société est devenue matriarcale. Ces postulats peuvent évoquer Chronique du pays des mères d’Élisabeth Vonarburg, mais si les hommes sont rares dans son roman, ils ne le sont pas dans celui d’Anne-Sophie Devriese.

La société décrite par l’autrice est dominée par les « sœurs » vivant dans des « convents ». Ces sœurs disposent en effet de connaissances nécessaires à la survie de l’espèce humaine au sein d’un milieu naturel qu’elles entendent aménager et entretenir. Ainsi, elles reboisent et replantent des végétaux pour créer des oasis de plus en plus vastes dans les terres désolées. Grâce à une science qu’elles ont mis au point, la « biotanique », elles parviennent à mettre la technologie au service du vivant, en créant par exemple des abeilles mécaniques pour qu’elles se chargent de la pollinisation.

— Ne sois pas si humble, renchérit-il. C’est elle qui a inventé les abeilles, tu sais, Rim ?

— Vraiment ?!

[…]

— Si peu. Tu les as seulement adaptées à la photovoltaïque organique. […]

— Mais alors comment elles fonctionnaient avant ?

Anthoïna mit un temps à répondre.

— Il fallait remonter l’horlogerie à la main. Toutes celles qui tombaient sur une abeille en panne devaient la relancer.

Ulysse roula une plume ratée entre ses doigts.

— Avant, il y avait de vraies abeilles. On ne te l’a pas appris ?

La biotanique permet aussi aux sœurs de créer des habits « semi-vivants » (oui oui, mais aussi des prothèses mécaniques qui leur permettent de se soigner, ou de guérir des animaux blessés, ce qu’on observe dans le cas de Syahgosh, le caracal de la biotaniste Anthoïna, ou des personnages de Miezi et Magda, auxquelles elle a greffé des prothèses.

Sur le seuil du laboratoire feulait un caracal. Gros avec ça. Les plumeaux noirs de ses oreilles étaient rabattus, ses babines retroussées sur des crocs qui forçaient le respect. L’arrière-train du fauve n’était qu’un assemblage contre-nature de prothèses et de rouages semi-vivants.

Plutôt que de la détruire, la perte de sa jambe dans un piège l’avait contrainte à plus de rigueur. Pour retrouver sa mobilité, Miezi s’était forgé une discipline de fer et un style inimitable. Elle se mouvait avec une telle aisance que seules les traces laissées dans le sable par la lame qui prolongeait son genou témoignaient de l’existence de la prothèse. Dans un ultime enchaînement, elle décolla du sol. Le coup qu’elle administra au mannequin du tranchant de sa prothèse le décapita proprement.

Elle se retourna pour faire signe à son acolyte d’attacher les montures, dévoilant la prothèse qui remplaçait son œil gauche.

La biotanique permet donc de créer des prothèses à partir de matériaux organiques et de « rouages semi-vivants », qui deviennent des équivalents à celles que l’on peut croiser dans les romans Cyberpunk. Les prothèses biotaniques visent cependant à réparer le vivant, animal, humain, ou même végétal si l’on envisage les abeilles mécaniques comme un ajout prothétique à la nature, plutôt qu’à l’améliorer, ce qu’on remarque dans le fait qu’elles remplacent des membres perdus, comme une jambe, un œil, ou un « arrière-train ». La technologie décrite par Anne-Sophie Devriese sert donc l’écologie, puisqu’elle préserve le vivant et les écosystèmes, ce qui la distingue d’une forme de cybernétique aliénante qui dépossède les individus modifiés de leur humanité. On remarque par ailleurs que cette technologie s’appuie sur des matières organiques, ce qui éloigne encore Biotanistes de la manière d’envisager les personnages de cyborgs de romans tels que Neuromancien, par exemple.

Les sœurs utilisent une technologie qui leur permet de réparer le vivant, mais elles importent également des connaissances techniques depuis le passé, grâce à leur capacité à voyager dans le temps (oui oui). En effet, durant leur apprentissage, elles apprennent à se conditionner pour « arpenter », c’est-à-dire se rendre dans le passé, afin de préparer leur « prime saut », lors duquel elles découvrent dans quel lieu et à quelle époque elles peuvent se téléporter. On peut aussi noter qu’elles apprennent également des langues pour s’intégrer dans les sociétés qu’elles explorent, notamment l’anglais.

Elles ne peuvent se rendre que dans une seule « zone », qui sera qualifiée par la matriarche Tidiane d’utile ou d’inutile, selon des critères pragmatiques, mais aussi idéologiques. Ainsi, telle arpenteuse pourra se rendre à l’époque médiévale des chasses aux sorcières, tandis que telle autre visitera la « jungle » de Calais de notre époque. Certaines d’entre elles revivent donc les horreurs du passé, ce qui permet à l’autrice de mettre en scène des pans terribles de notre présent, dans la manière dont sont traités les migrants, en décrivant des agressions commises par des individus racistes par exemple. Cependant, leurs voyages leur permettent de ramener des connaissances du passé, telle que des techniques d’agriculture, comme le « zaï ».

Le zaï était une technique africaine ancestrale d’une simplicité géniale que l’une des sœurs avait eu l’heureuse idée de rapporter de l’un de ses voyages. Au moment de repiquer les arbustes démarrés en serre, on introduisait du fumier ou du compost dans le sol. La matière organique attirait alors des termites qui creusaient des galeries. À terme, ces galeries favorisaient l’infiltration de la pluie et la création de poches d’eau en profondeur, limitant l’évaporation et constituant une provision pour la plante. Dès la réintroduction du zaï par les sœurs une cinquantaine d’années plus tôt, les rendements avaient quadruplé. Depuis, bien qu’il ne pleuve presque jamais, les convents plantaient sans relâche et le gain sur le désert était évident. L’oasis avait doublé, entraînant dans son sillage la prolifération de tout un biotope et un semblant de fraîcheur. Le cercle vertueux avait commencé.

L’utilisation du zaï permet aux sœurs de recréer un écosystème viable à la place du désert dans lequel elles vivent, et donc de terraformer en quelque sorte la Terre pour qu’elle redevienne vivable.

Toutefois, il est interdit de rapporter de l’art, considéré comme inutile par la matriarche Tidiane, ce qui marque le pragmatisme de son désir de conservation, qui ne se soucie que des sciences et techniques, et non de l’art. Ce pragmatisme peut se rapprocher de la manière, plus extrême dont la posthumanité décrite par Auriane Velten dans After® a littéralement oublié l’art. Toutefois, des sœurs se cachent pour préserver certaines œuvres littéraires issues du passé afin de se les transmettre en secret. Ainsi, Rim, l’une des jeunes sœurs que l’on suit, découvre des romans tels que Le Combat d’hiver de Jean-Claude Mourlevat, À la croisée des mondes de Philip Pullman, ou encore Le Nom de la rose d’Umberto Eco.

Cette sauvegarde de l’art au sein de son univers permet donc à Anne-Sophie Devriese de faire des références à d’autres œuvres. Par ailleurs, cette intertextualité s’observe dans une possible référence à Dune, avec le mantra « ne gâche pas ton eau » répété par les habitants du désert, qui peut évoquer la volonté des Fremen de conserver l’eau de leur corps dans l’environnement désertique et hostile d’Arrakis, mais aussi dans les détournements de contes merveilleux, réécrits pour correspondre à la société matriarcale qu’elle décrit. Par exemple, le conte de « Belle et Beau dormant » reprend « La Belle au bois dormant », qui compte des versions écrites par Charles Perrault ou les Frères Grimm, mais inverse les rôles dévolus aux personnages masculins et féminins, comme le montre le titre. Ces versions inversées des contes, prises en charge par le personnage d’Ulysse, permettent d’ancrer des stéréotypes de genre dans l’inconscient collectif, qui contribuent à la légitimation des comportements sexistes envers les hommes.

En effet, l’autrice décrit une inversion des rôles genrés. Les hommes de l’univers de Biotanistes subissent tout ce dont les femmes de notre réalité sont malheureusement victimes.  Le roman déploie des insultes sexistes, des commentaires désobligeants sur le physique et notamment les poils, une réduction au rôle de reproducteurs ou d’esclaves sexuels, mais aussi le harcèlement lourd et parfois violent. Ils sont donc aliénés, altérisés et victimes d’une oppression systémique qui fait que leur vie compte beaucoup moins que celles des femmes, ce qu’on observe dans le fait que celles-ci « comptent pour deux » pendant les catastrophes. Cette inversion met en évidence des réalités frappantes de notre monde, mais aussi, sur le plan intradiégétique, la manière dont une partie des sœurs (je ne peux pas vous en dire plus) entretient le sexisme pour servir son idéologie, qui implique notamment de diaboliser les « sorciers », c’est-à-dire les hommes capables de survivre au fléau, mais supposément responsables de son apparition. Les convents cherchent donc à étouffer l’Histoire, mais aussi à modifier la manière dont elle est perçue.

Rim, le personnage principal, découvre donc peu à peu que le monde qui l’entoure est marqué par l’inertie et une volonté de statu quo, puisque les « isocrates », qui luttent pour plus d’égalité, sont extrêmement mal vues, de même que les « nornes », considérées comme des terroristes qui piègent animaux et êtres humains, alors que leurs objectifs sont tout autres.

Le mot de la fin


Biotanistes est un roman de science-fiction post-apocalyptique d’Anne-Sophie Devriese, dans lequel elle décrit une société matriarcale où les rôles genrés se sont inversés à la faveur d’une épidémie dont les femmes se sont mieux sorties que les hommes, et malgré les catastrophes environnementales qui ont détruit les écosystèmes.

Certaines survivantes de l’épidémie ont ensuite pris la main sur la société pour reconstruire le monde grâce à des technologies permettant de réparer le vivant, mais aussi des voyages dans le temps afin de récupérer des connaissances du passé permettant d’améliorer le présent.

Cependant, ces sœurs des convents perpétuent des usages sexistes à l’égard des hommes, que Rim, la jeune sœur qui est le personnage principal du roman, tente d’endiguer, par le discours, mais aussi des actions concrètes.

Si vous aimez les romans postapocalyptiques ou engagés, je vous conseille Biotanistes !

Vous pouvez consulter les chroniques de Dup, Aelinel, Célindanaé, Geekosophe, Yuyine, Dreambookeuse, Dup

5 commentaires sur “Biotanistes, d’Anne-Sophie Devriese

  1. J’ai beaucoup apprécié ce roman qui surprend par son détournement des codes et propose aussi un univers aux mécaniques et fonctionnement intéressants.
    Un très bon premier roman prometteur pour les oeuvres futures de l’autrice.

    Aimé par 1 personne

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