Celui qui dénombrait les hommes, de China Miéville

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella de China Miéville. Cet article est dédié à Kat, qui m’a fait découvrir l’auteur.

Celui qui dénombrait les hommes


Introduction


China Miéville est un écrivain britannique né en 1972. Il procède à un mélange des genres littéraires dans nombre de ses romans, pour les faire sortir des clichés de la Fantasy, établis par un certain J. R. R. Tolkien et son Seigneur des Anneaux, dont il a longtemps contesté l’influence et les positions. C’est également un marxiste convaincu, et ses idées politiques marquent profondément son œuvre. Il est par ailleurs rattaché au courant et à l’esthétique du New Weird (auquel je vais consacrer une thèse), qui prend ses sources dans le « Old Weird », à savoir (entre autres) les récits de H. P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, la New Wave de la SF, et des auteurs comme Clive Barker ou Mervyn Peake.

Tous ses romans ou presque ont été nominés ou ont remporté des prix littéraires, tels que le Locus qu’il obtenu 8 fois dans diverses catégories et pour des œuvres différentes (Perdido Street Station, Les Scarifiés, Légationville, The City and The City…), ou le Arthur C. Clarke qu’il a obtenu deux fois, pour Perdido Street Station et Le Concile de Fer.

La novella dont je vais vous parler aujourd’hui, Celui qui dénombrait les hommes, est à l’origine parue en 2016 et a été traduite par Nathalie Mège pour les éditions Outrefleuve, qui ont publié la version française du texte en 2017. Depuis 2018, la novella est aussi disponible au format poche aux éditons Pocket Imaginaire.

En voici la quatrième de couverture :

« Comme suspendue dans les airs, la ville est à cheval entre deux montagnes, coupée par un gouffre, réunie par un pont. Un pont dont les orphelins livrés à eux-mêmes ont fait leur royaume.

À l’écart de l’agitation de la ville peuplée de marchands, de marginaux et de magiciens, plus haut dans la montagne, vit le faiseur de clés, avec sa famille. Un jour, son fils accourt en ville, comme s’il avait le diable à ses trousses. Son père a tué sa mère, et l’a jetée dans un trou si profond que l’on n’en voit pas le fond, affirme-t-il. Mais faute de preuve, on préfère ne pas le croire. Alors c’est auprès des enfants du pont que le petit garçon va trouver refuge. Jusqu’à ce que son père le retrouve.

Heureusement, bientôt, arrive en ville un recenseur, celui qui dénombrait les hommes… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont l’auteur évoque les violences familiales, la présence de magie et de technologie, mais aussi de la possible appartenance du récit à l’univers de Bas-Lag.

L’Analyse


Violences familiales, magie, technologie… Bas-Lag ?


La novella de China Miéville met en scène un personnage d’enfant anonyme qui arrive dans une ville en annonçant que l’un de ses parents a tué l’autre et qu’il a fui. Il s’avère que cet enfant est aussi le narrateur du récit, qui relate son histoire d’un point de vue rétrospectif en l’écrivant dans son « registre ». L’auteur joue d’ailleurs avec l’acte d’écriture à travers les différents registres tenus par son personnage, avec le premier qu’il tient avec son « directeur », le deuxième qui est public et partagé entre toutes les personnes qui ont occupé sa fonction, et le troisième qui lui est personnel.

On distingue donc une juxtaposition d’une instance narrante, le personnage à l’âge adulte, et d’une instance narrée, qui correspond à son jeune âge. Cette juxtaposition s’observe notamment dans l’emploi du « je » du narrateur, qui peut référer au « petit garçon » qu’il a été ou à l’homme qu’il est devenu. Le narrateur mobilise aussi un « il », qui désigne l’enfant, un « tu », et même un « vous », qui semble s’adresser à son lecteur.

Le petit garçon ne voyait pas ce que sa mère retirait de la compagnie de son père. Tous deux cohabitaient, se croisaient chaque jour et se parlaient un peu, si nécessaire, sans agressivité ni rancœur – mais, pour ce qu’il en voyait, et d’aussi longtemps qu’il se souvienne, sans plaisir ni intérêt. Un désespoir distant émanait systématiquement de son père.

[…]

Après avoir vu mon père tuer le chien, ma hantise, pire que toutes celles que j’avais jamais éprouvées, fut de me retrouver seul avec lui. Mais au fil des mois, pour forte qu’elle soit, toute appréhension reflue ou se modifie. Mon père me traitait avec la même abstraction perplexe qu’avant.

Tu voulais t’affirmer, la rattraper, mais tu ne l’as pas fait, ne pouvais pas, peut-être. Tu l’as regardée partir.

C’est la dernière fois que tu l’as vue. Le retour glacial, les lumières dans l’atelier de ton père, la sombre absence de forme de la maison t’attendaient.

Tout le monde peut évaluer une ville depuis sa chambre, dans sa tête. Apprendre comment procéder est à la portée de chacun. Quand on vous l’enseignera, vous comprendrez peut-être que vous saviez déjà ; vous devrez alors vous adapter à ce nouveau cens donné à votre vie, vous l’approprier, afin d’énumérer et de détailler dans un but précis.

Le personnage narrateur varie aussi les temps, puisqu’il emploie à la fois un présent de narration et le passé pour traiter de son enfance. On peut supposer que cette alternance des temps permet de marquer les événements sur lesquels il peut prendre du recul en tant qu’adulte dans le cas du passé, et les souvenirs qui l’ont trop marqué et qu’il revit dans celui du présent de narration.

Cette multitude de temps et de personnes peut aussi être rattachée à une ambiguïté narrative sur le plan intradiégétique, puisqu’on ne sait pas quel registre il utilise pour relater son histoire, ni à qui il s’adresse sur le plan interne à l’histoire. Son destinataire peut en effet être son directeur (premier registre), un individu qui exerce le même métier que lui et à qui il souhaite transmettre son expérience (deuxième registre), ou bien lui-même (troisième registre). Même s’il affirme employer le deuxième registre à deux reprises, on peut supposer qu’il rédige parfois les deux autres, en fonction du pronom ou de l’appellation qu’il emploie pour se désigner. L’expérimentation narrative de Celui qui dénombrait les hommes passe donc par une polytextualité sur le plan intradiégétique. 

En effet, le narrateur décrit sa vie dans les « hauts », des montagnes (oui oui) où il vit presque reclus avec ses parents, malgré des échanges avec l’extérieur, matérialisé par la « ville », où on trouve des technologies contemporaines, telles qu’un cinéma, des armes à feu, ou encore des photographies. Cette ville apparaît cependant en ruines, puisque de nombreux habitants récupèrent toutes sortes d’objets et de ressources laissées à l’abandon parmi les déchets d’une industrie qui périclite, et relativement coupée du monde, puisqu’elle ne dispose pas de policiers professionnels présents sur place, par exemple. Les hauts apparaissent donc les marges d’une ville déjà marginalisée par son déclin et son manque d’interactions avec d’autres espaces.

Le personnage décrit ses parents, une mère cultivatrice de plante qui lui a appris à lire et à écrire, et un père qui fabrique des clés dotées de pouvoirs surnaturels à partir de métaux et de substances magiques pour ses clients.

Il voulait une clé pour obtenir de l’argent, une autre pour voyager vite et une pour quelque chose d’écœurant, que j’ai refusé de lui fabriquer et il a braillé.

Les clés fabriquées par le père du narrateur sont donc des artefacts magiques dont les pouvoirs permettent à leurs utilisateurs de réaliser leurs souhaits, comme certains objets présents dans les contes merveilleux ou en Fantasy, telles que les baguettes magiques, par exemple. Cependant, leur fabriquant semble très loin d’être un mage bienveillant. Il est en effet décrit comme un individu violent, qui tue des animaux et sans doute d’autres personnes afin de les jeter dans un gouffre (oui oui), ce qui terrifie son fils. Sa mère tente de le protéger, mais reste très évasive quand elle parle de son mari à son enfant, qui sait seulement qu’il vient d’une ville lointaine où il aurait vraisemblablement commis des crimes, sans qu’il sache lesquels.

La figure paternelle constitue ainsi une source de terreur pour son fils, qui le craint à cause de sa violence, qui a conduit sa mère à disparaître, tuée ou enfuie. On peut d’ailleurs noter que l’ambiguïté à ce sujet n’est jamais véritablement levée. Les faits peuvent donc être interprètes de manière très diverse, alors même que l’arrivée de « celui qui dénombrait les hommes », un homme chargé d’obtenir des informations  sur des individus originaires d’une certaine ville qui devient plus tard le « directeur » de l’enfant, pourrait lever cette ambiguïté, mais ce n’est pas le cas (je ne peux pas vous en dire plus). L’enfant essaie d’échapper à son père en fuguant parmi les bandes d’enfants de la ville, parmi lesquels il rencontre Samma et Drobe, qui deviennent ses amis, qui lui permettent de s’évader (au moins provisoirement) d’un quotidien plongé dans une tension violente.

À travers son personnage narrateur, China Miéville aborde les violences familiales et domestiques et les dégâts psychiques qu’ils peuvent engendrer.

Par ailleurs, l’auteur semble faire des allusions à l’univers de Bas-Lag, dans lequel se déroulent les excellents Perdido Street Station, Les Scarifiés et Le Concile de Fer. En effet, le personnage narrateur semble croiser la route d’un Cactacé, le bestiaire décrit par Samma et Drobe semble comprendre une Fileuse, décrite comme une « araignée ratiocineuse ».

On observe aussi ce que l’on peut interpréter comme des renvois à l’intrigue du Concile de Fer, avec des mentions de la guerre des artefacts, de la constitution du Concile, du conflit entre Tesh et Nouvelle Crobuzon, elle-même en proie à des conflits internes.

Avant notre naissance, les rumeurs d’une insurrection lointaine avaient abouti à des ordres de destruction des formes artificielles mécaniques de cet ordre et à leur démembrement – une séquence peu réjouissante parmi une cascade d’autres catastrophes locales importées de la petite cité côtière, laquelle avait elle-même succombé à l’angoisse de contagion venue d’un autre et vaste pays, comme nous l’avions tous fait dans tant de cas.

[…]

« Il y a d’abord eu ça, a dit Drobe. – Il tâchait de me forcer à le regarder pendant qu’il racontait ces histoires. – Avec les mécanes. Ensuite, ils ont eu des problèmes avec les trains. Et après, il y a eu une guerre. Deux ! Une à l’intérieur, une à l’extérieur. » […] « Ça fait des années. Et tout ça se termine avec les gens qu’on envoie vérifier, compter les étrangers. Comme ton père. »

Le personnage qui donne son titre à la novella pourrait alors être un milicien de Nouvelle Crobuzon. Son équipement sophistiqué et les pouvoirs dont il dispose peuvent corroborer cette hypothèse. Le père de l’enfant viendrait alors de Nouvelle Crobuzon.

Un dernier élément qui peut raccorder la novella à l’univers de Bas-Lag est la langue employée par les personnages.

[…] il est brièvement passé à sa langue natale, celle dans laquelle j’écris à présent, que je ne connaissais absolument pas à l’époque.

Si le père du narrateur provient de Nouvelle Crobuzon, et que ce dernier emploie la même langue que lui lorsqu’il rédige ses registres, alors on peut supposer que cette langue est le ragamoll, parlé par les crobuzonais mais très peu ailleurs, ce qui explique que ce n’est pas la langue maternelle du personnage.

Ces éléments nous permettent alors de supposer que le récit se déroule dans l’univers de Bas-Lag.

Le mot de la fin


Celui qui dénombrait les hommes est une novella de China Miéville, dans laquelle l’auteur met en scène l’acte d’écriture d’un homme qui retrace son enfance, marquée par des violences familiales perpétrées par un père doté de pouvoirs surnaturels. La narration s’avère expérimentale, alternant entre plusieurs personnes désignant toutes l’enfant que le narrateur a été et l’homme qu’il est devenu, et plusieurs temps narratifs.

Quelques indices permettent aussi de rattacher ce récit à l’univers de Bas-Lag, ce qui permet de savoir ce qui se déroule après la fin du Concile de Fer. La novella reste toutefois lisible sans connaître les romans de cet univers.

Si vous aimez la plume de China Miéville et les modes de narration expérimentaux, je vous recommande cette novella !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Kraken, Perdido Street Station, En quête de Jake et autres nouvelles, Les Derniers jours du nouveau Paris, Les Scarifiés, Le Concile de Fer,

4 commentaires sur “Celui qui dénombrait les hommes, de China Miéville

  1. Bonjour. Des chroniques que j’ai vues en français sur cette novella vous êtes le seul à avoir saisi le lien avec l’ œuvre de China. Mais pour avoir traduit, donc lu et relu ce texte, je peux vous dire que ça va plus loin. C’est un récit réussi sur la folie du point de vue autocentré, mais aussi un texte unique dans l’histoire de la littérature sfff, dans le sens où il pourrait se passer dans chacun des univers très différents (Merfer, the city and the City) inventés par l’auteur par ailleurs… Les indices sont là…
    bonne relecture.

    Aimé par 2 personnes

    1. Bonjour,
      Merci beaucoup pour votre commentaire, recevoir ce type de compliment de votre part me touche beaucoup. Cela me montre aussi que je suis sans doute sur la bonne voie en ce qui concerne ma lecture de l’auteur (je vais consacrer une thèse sur le New Weird, et China Mieville y tient une place très importante).
      Mais effectivement, je n’avais pas du tout pensé à aller plus loin, je ferai plus attention lors d’une prochaine relecture.
      Par ailleurs, serait-il possible d’effectuer une interview écrite avec vous, à propos de votre travail de traduction sur les œuvres de China Mieville et Brian Catling ?
      Merci encore pour votre commentaire !

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