Les Ancêtres, de Brian Catling

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la suite de La Vorrh, qui m’avait fortement enthousiasmé lors de sa sortie française.

Les Ancêtres, de Brian Catling


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Outrefleuve. Je remercie chaleureusement Laure Peduzzi pour l’envoi du roman ! Comme il s’agit d’un deuxième tome, je ne ferai pas de rappels concernant l’univers du récit. Si vous voulez le découvrir, je vous invite à lire ma chronique de Vorrh.

Brian Catling est un auteur américain né en 1948. Il est aussi poète, sculpteur, artiste performeur et réalisateur de films. Il occupe un poste de professeur des Beaux-Arts à l’université d’Oxford.

En tant qu’écrivain, Brian Catling est connu pour ses poèmes, mais également pour sa trilogie The Vorrh, composée du roman du même nom, paru en 2012, ainsi que de The Erstwhile (2017), dont je vais vous parler aujourd’hui, et The Cloven (2018).

Les Ancêtres, qui sera publié le 7 Octobre 2021, a été traduit par Nathalie Mège pour les éditions Outrefleuve. Le roman fait suite à Vorrh, que j’avais beaucoup apprécié, notamment pour son aspect Weird et sa manière de traiter de la colonisation.

En voici la quatrième de couverture :

« Années 1920. À travers l’Europe, d’étranges créatures reviennent à la vie : ce sont les Ancêtres, les anges qui ont échoué à protéger l’Arbre de la Connaissance. Leur réveil aura des conséquences dramatiques.

En Afrique, la ville coloniale d’Essenwald est en déclin depuis que les ouvriers forestiers ont disparu dans la mystérieuse Vorrh, forêt mythique exploitée par les Européens. Une équipe de spécialistes se déploie pour les retrouver, néanmoins la forêt ne rendra pas si facilement ce qu’elle a pris.

Pendant ce temps, aux abords d’Essenwald, une femme retrouve un bébé enseveli, miraculeusement toujours en vie. Mais lorsqu’un prêtre tente de le baptiser, l’eau bénite se refuse à lui. L’enfant bâtarde et maudite grandit en marge, car elle possède un pouvoir immense destiné à accomplir de grandes choses…

Les tensions montent et le conflit approche, alors que l’ancien et le nouveau monde, les humains et les non-humains se préparent pour la confrontation finale. »

L’Analyse


Étrange forêt, étrange emprise, êtres étranges


Comme son titre l’indique, Les Ancêtres prend pour figures centrales les Ancêtres (oui oui), qui sont des anges bibliques, censés protéger l’Arbre de la connaissance. Ils ont cependant échoué lorsqu’Adam a croqué l’un de ses fruits et commis le pêché originel. Dieu les a alors supposément oubliés, et ils ont régressé physiquement et psychiquement, en tentant de se laisser mourir (ce qui peut être très difficile pour des êtres immortels), notamment en s’enterrant. Cette régression physique passe par la fusion de leurs corps avec des éléments animaux et végétaux de la Vorrh, dans laquelle un grand nombre d’entre eux vit. 

Les derniers arrivés ressemblaient aux échantillons connus : on aurait dit des visages tordus, noirs comme du jais, des gens enfermés dans l’instant perpétuel de leur mort ; pourtant, lorsqu’on les examinait de plus près, on ne parvenait à en retirer ni les feuilles, ni les lianes, plumes ou écailles incrustées que l’on avait sans peine déroulées ou détachées des autres avec les débris de leur ensevelissement. Ici, la matière végétale et animale avait poussé vers l’intérieur et était devenue partie intégrante de la peau et des tissus.

Le corps des Ancêtres est donc modifié par des éléments qui ne sont pas humains et proviennent d’autres espèces, animaux avec les « plumes ou écailles », végétaux avec « les feuilles » et « les liannes », qui progressent au sein de leur organisme et en devient partie intégrante. Ce sont donc des êtres hybrides, mais particulièrement affaiblis, comme en atteste leur apparence physique, qui est pareille à celle de « grands brûlés ». Cependant, la plupart d’entre eux conservent des pouvoirs surnaturels. Certains ont fui la Vorrh, ou ont récupérés par les humains, qu’ils appellent d’ailleurs « Rumeurs ». L’espèce humaine cherche en effet à les étudier pour les comprendre afin de découvrir leurs origines, leurs objectifs, mais aussi leurs capacités surnaturelles (j’y reviens plus bas) qui peuvent bouleverser les corps de ceux qu’ils rencontrent. Au contact de la société, certains Ancêtres parviennent même à s’incarner physiquement pour devenir semblables aux humains et vivre parmi eux, ce qu’on observe avec Nicholas, que l’un des personnages point de vue du récit, Hector Schumann, rencontre à Londres. D’autres, restés au sein de la Vorrh, subissent l’influence de la forêt africaine.

Tout comme dans le premier tome, la Vorrh est décrite comme une entité vivante dotée d’intensions plus ou moins claires, qui rejette la présence humaine et altère la mémoire de ceux qui l’explorent, à l’exception des Limboia. Ces derniers sont des esclaves transformés par la forêt et utilisés par la Guilde d’Essenwald comme main d’œuvre pour récolter du bois sans risquer la vie ou la mémoire d’êtres humains standard.

La Vorrh ne voulait pas que les hommes pénètrent dans son immensité et elle ne les reconnaissait pas. Tous ceux qui s’y risquaient subissaient un effacement mental épouvantable. La Vorrh disposait de son temps, son climat et son esprit propres. Elle était déjà bien ancienne avant la prétendue étincelle qu’aurait été Adam dans l’œil de Dieu. Elle n’avait donc que peu de rapports avec cette espèce inquiétante. Les monstres et les fantômes légendaires ayant eu accès à son centre étaient dotés d’une détermination et d’une fonction à l’opposé des rêves et des ambitions de l’humanité. Et tous les autres êtres vivants placés sous la protection de la Vorr faisaient preuve d’une version plus intense encore de la méfiance et de la suspicion naturelles envers Homo sapiens qui se manifestent partout sur Terre.

La Vorrh apparaît ainsi comme un écosystème, puisque c’est une forêt (oui oui), mais aussi comme une créature antérieure à l’humanité et même aux forces qu’elle révère, le Dieu biblique en tête. Cette ancienneté vertigineuse la rapproche de créatures comme un certain Cthulhu, de la même manière que le mystère qu’elle représente pour l’espèce humaine, qui ne parvient pas à la comprendre et voit sa mémoire, voire sa raison altérées à son contact. Le fait qu’elle dispose de ses propres « lois » et de propriétés magiques l’identifie comme un écosystème magique qui s’avère topique en Fantasy, celui de la forêt comme lieu où règne le surnaturel.  De bons exemples de ce topos sont la forêt de Rhyope de La Forêt des Mythagos de Robert Holdstock ou le Sixième Royaume d’Adrien Tomas, que l’auteur met en scène dans La Geste du Sixième Royaume ou La Maison des mages. En effet, les forêts que ces deux auteurs décrivent abritent respectivement tous les héros et archétypes mythiques nés de l’imaginaire et de l’inconscient humains, et toutes les créatures surnaturelles décrites dans les contes et dont l’existence est mise en doute.

Dans Les Ancêtres, ce topos de la forêt magique se combine ce qui semble être un topos de la Weird Fiction, à savoir le lieu hostile et propice aux transformations physiques et psychiques des personnages qui les explorent, et où vivent des créatures monstrueuses. Ce topos peut s’observer dans Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft ou les tombeaux martiens des « Caveaux de Yoh-Vombis » chez Clark Ashton Smith pour le « Old Weird », et dans la « zone cacotopique » que China Miéville décrit dans Le Concile de Fer ou la Zone X décrite mise en scène par Jeff Vandermeer dans la trilogie du Rempart Sud pour le New Weird. Ces lieux ont en commun de confronter leurs explorateurs à un sentiment d’horreur qui marque leurs corps ou leurs esprits. Chez Brian Catling, la Vorrh, de par son pouvoir, ses mystérieuses intentions et les créatures qu’elle abrite, tels que des arbres capables de tuer des explorateurs ou des cannibales sans tête, appartient à cette catégorie topique de la Weird Fiction.

Elle combine alors deux topoi de l’imaginaire. Par ailleurs, on remarque que la Vorrh semble entrer en conflit de plus en plus frontal avec l’humanité afin de se défendre des intrusions répétées par les industriels d’Essenwald qui cherchent à l’exploiter, ou à percer ses secrets, comme en témoignent sa capacité à altérer les mémoires.

Personne n’aurait pu prévoir qu’en son centre, la forêt africaine avait une influence maligne. Certains affirmaient qu’il s’agissait d’une toxicité encore inconnue des plantes et de l’oxygène. D’autres y voyaient une perturbation de sa résonance magnétique. Quelques-uns la disaient hantée de par sa nature maléfique. En réalité, nul ne savait pourquoi une exposition prolongée à ses arbres provoquait d’inquiétants symptômes d’amnésie et de désintégration mentale. Nul ne pouvait œuvrer plus de deux jours dans la Vorrh sans en être frappé.

L’oubli qui frappe ceux qui explorent la Vorrh constitue un mécanisme de défense qui empêche d’explorer la forêt dans sa totalité, mais aussi comme un moyen d’éviter la rationalisation de ce qu’elle abrite ou prépare.

L’influence surnaturelle des Ancêtres et de la Vorrh se retrouve dans les points de vue de tous les personnages du roman, qui sont en relation plus ou moins directes avec l’une ou les autres. En effet, Carmella Salib, une marginale d’un village proche de la forêt et le père Timothy gravitent autour de Modesta, une enfant qu’ils ont recueillie alors qu’elle était un nourrisson, dont la peau est à la fois blanche et noire (littéralement, comme une pie, oui oui), et vraisemblablement dotée de pouvoirs magiques. Elle est une sorte d’Élue de par son apparence et sa croissance extrêmement rapide, son ascendance illustre, qui compte Eadweard Muybridge et les êtres, illustres eux aussi, dont elle s’est nourrie, à savoir Tsungali et l’arc Este, ce qui est montré lors du premier chapitre du roman, aussi saisissant que l’est l’incipit du premier volume (qui parle d’un homme qui fabrique un arc à partir du corps de sa compagne, je le rappelle). Le statut d’Élue de Modesta transparaît aussi dans le rôle dont elle semble être investie, puisque des forces surnaturelles la désignent comme

[…] la main de Dieu. Faite pour la Vorrh. Elle sera l’œil clairvoyant au cours de la tempête aveugle qui va tout menacer. Elle grandira par-delà les contraintes du temps. Elle est déjà plus âgée que toi, mais il lui faudra un an pour devenir entière.

Elle apparaît ainsi comme un personnage central, dont le destin l’appelle à participer au conflit meurtrier qui va éclater entre la Vorrh et les humains. Cependant, Brian Catling subvertit le topos du personnage Élu, puisque Modesta n’est pas un personnage qui suit une quête initiatique. Bien au contraire, c’est elle qui enseigne à ses protecteurs, notamment au père Timothy (je ne vous en dirai pas plus). D’autres personnages se trouvent à Essenwald, à l’image de Ghertrude Tulp, Cyrena Lohr, Ismaël, et Anton Fleischer. Gherturde Tulp, enceinte, accouche de Rowena, avec l’aide des Proches, les mystérieux automates conscients de bakélite du premier volume. Ceux-ci se révèlent extrêmement ambivalents et liés à la fondation de la ville, apparemment marquée par des événements surnaturels et des pactes particulièrement sombres. Cyrena Lohr se dégage peu à peu de sa relation avec Ismaël, marquée par des échecs et des trahisons de plus en plus retentissants. Elle devient une figure de pouvoir et d’autorité dans Essenwald. Ismaël, frappé par l’ennui et le besoin de danger, repart explorer la Vorrh pour le compte d’Anton Fleischer de la Guilde afin d’en ramener les Limboia pour relancer la production de bois. Si Ismaël quitte Essenwald pour la Vorrh, son ennemi, Sidrus, effectue le trajet inverse pour se venger de lui et de Nebsuel, qui a greffé un deuxième œil à Ismaël pour lui conférer une apparence humaine. Brian Catling nous donne aussi les points de vue de deux membres de la famille Mutter, Thaddeus et Meta, chargés de garder la maison des Proches, au 4 rue Kühler Brunnen. Enfin, le roman nous fait suivre Hector Schumann, un professeur de théologie juif à la retraite qui vit dans l’Allemagne de 1924, en proie à la montée du nazisme et de l’antisémitisme. Le professeur Schumann se lance à la poursuite des Ancêtres jusqu’à Londres pour en apprendre plus sur eux, mais aussi apprendre d’eux.

Cette pluralité des points de vue permet de montrer l’influence grandissante de la Vorrh, à Essenwald et ailleurs, mais aussi celle des Ancêtres, qui modifient les corps des personnages avec lesquels ils interagissent.

En effet, deux personnages, Hector Schumann et Sidrus voient leurs corps réparés lors de leur contact avec les Ancêtres, qui annulent les effets de l’âge et d’un AVC de l’un, et les blessures et difformités de l’autre. Cependant, ils ne se lient pas aux Ancêtres de la même manière, puisque d’une part, Schumann devient l’ami d’un Ancêtre qu’il rencontre à Londres, ce qui montre un lien empathique, tandis que d’autre part, Sidrus absorbe les pouvoirs de l’un d’entre eux en maintenant ses restes à l’intérieur de son corps le plus longtemps possible, en utilisant notamment un « bouchon » (oui oui, je ne vais pas vous faire de dessin). Les deux personnages voient donc leurs corps améliorés par les pouvoirs des Ancêtres, ce qui leur permet d’accomplir leurs objectifs respectifs et fait d’eux des êtres humains transformés par la magie. Les deux personnages sont cependant appelés à transcender leur humanité, puisque Schumann est amené à jouer un rôle au cours des conflits qui se préparent par le biais de l’Ancêtre auquel il se lie, tandis que Sidrus porte en lui un individu qui pourrait ressusciter en lui.

Le roman met en scène d’autres personnages dont les corps ont été modifiés, mais par la chirurgie de Nebsuel, un guérisseur vivant près de la Vorrh, plutôt que la magie des Ancêtres, à savoir Ismaël et Sholeh. Le premier a obtenu un œil artificiel pour cacher son apparence de cyclope, la seconde une reconstitution de son visage endommagé. La chirurgie donne à ces deux personnages une apparence qui les altérise, puisqu’Ismaël est comparé aux « gueules cassées » de la Première guerre Mondiale, et est perçu comme marginal malgré le statut social dont il dispose de par sa relation avec Cyrena Lohr, tandis que Sholeh est marginalisée tout court. Ils apparaissent tous les deux comme des sortes de freaks, considérés comme grotesques par les individus avec lesquels ils interagissent.

Les Ancêtres disposent donc de pouvoirs qui les placent au-dessus d’une humanité qui peine à les comprendre, alors qu’ils sont capables de ressentir une forme particulièrement puissante d’empathie. En effet, on remarque que celle-ci leur permet d’absorber les traumatismes vécus par des soldats britanniques lors de la Première Guerre Mondiale pour les guérir. Par ailleurs, un Ancêtre s’avère capable de devenir semblable aux humains en absorbant leur humanité pour acquérir leur langage, mais aussi leur accent, qui peut varier en fonction des souvenirs qu’ils évoquent (oui oui). Leur altérité ne les empêche donc pas de se lier aux êtres humains, parce qu’ils ressentent un réel intérêt pour eux, comme en témoigne la relation entre Schumann et l’Ancêtre de Londres.

À l’inverse, les Proches de la rue Kühler Brunnen s’intéressent de manière purement rationnelle et mécanique à l’humanité et n’éprouvent aucun sentiment pour ceux dont ils ont la charge, ce qu’on observe lors de leur confrontation extrêmement violente psychologiquement avec Ghertrude. L’altérité que représentent les Proches apparaît donc plus radicale pour les personnages que celle des Ancêtres, d’une certaine manière.

Brian Catling décrit aussi une créature supposément mécanique en forme de criquet qui terrifie l’un des personnages.

La teinte bleutée n’était pas celle d’un manteau, mais d’un losange tourbillonnant de vapeur ou de fumée épaisse. Il semblait enrouler son millefeuille fluide autour d’un axe intérieur, le moteur agité de la créature. […]

Cet être n’était pas une machine fonctionnant au gaz, c’était une vapeur qui se rêvait telle. Elle n’avait pas de rouages réels, juste leurs versions fantômes, des brumes qui s’accrochaient les unes aux autres pour imiter leur précision. Qu’est-ce qui pouvait animer un mimétisme aussi intense ? Quelle intelligence délibérée poussait ce spectre à se vouloir mécanique ? Puis le jeune homme frissonna, se ratatinant sous l’horreur devant tant d’étrangeté. Il dialoguait avec une anomalie dépassant l’entendement.

On remarque que la mécanicité de cette créature s’avère factice, puisqu’il s’agit « d’une vapeur qui se rêve » machine. Elle représente alors une altérité double, puisqu’il s’agit d’une forme de vie non-humaine qui se représente comme artificielle, et non magique, à travers un procédé de mimesis qui se traduit dans l’utilisation du verbe « imiter », associé à des éléments mécaniques, à savoir les « rouages », mais aussi dans le terme « mimétisme ». L’étrangeté de cette créature provoque l’horreur du personnage, qui ne parvient pas à la comprendre ou à interpréter ses messages. Elle constitue alors une forme d’altérite plus radicale encore que les Ancêtres ou les Proches, qui sont capables de communiquer avec les humains de manière intelligible. On peut rapprocher ce sentiment d’horreur de celui des personnages de Lovecraft lorsqu’ils sont confrontés à des créatures « indicibles », dont l’altérité les rebute et les frappe.

Les formes d’altérité décrites par l’auteur, mais aussi leur influence et leurs relations avec l’humanité situent pleinement le roman (tout comme son prédécesseur, d’ailleurs) dans le registre de la Weird Fiction.

Les personnages, notamment les religieux comme Timothy ou le père Lutchen et les scientifiques comme Schumann tentent constamment de rationaliser le surnaturel qu’ils observent, ce qu’on observe dans les lettres qu’ils écrivent et dans leurs discours. Cependant, ils ne parviennent qu’à peine à appréhender les créatures qui les entourent.

Un moment de bascule


Les Ancêtres met en scène un moment de crise, qui s’observe dans le microcosme d’Essenwald, mais aussi, de manière plus large, dans la possible guerre entre la Vorrh et l’humanité dans un monde entre deux guerres, en proie à la montée des régimes totalitaires et de l’expression toujours plus violente de l’antisémitisme.

À Essenwald, la disparition des Limboia paralyse l’industrie portée par la Guilde forestière, ce qui pousse Anton Fleischer à embaucher Ismaël pour qu’il les retrouve dans la Vorrh. Cette exploration aura des conséquences plus ou moins désastreuses pour les deux hommes, mais je ne vous en dirai pas plus. On remarque cependant que cette crise marque l’échec des relations entre Ismaël et ses amantes, Cyrena, Ghertrude et Sholeh, à cause de son égoïsme, mais aussi d’une forme de fatalité qui le frappe.

Toujours sans rentrer dans les détails, des crises ont lieu au 4 rue Kühler Brunnen et concernent Ghertrude Tulp, son enfant, Rowena, les Proches, et les Mutter. On découvre toute leur étendue grâce à la pluralité des points de vue, ce qui permet de comprendre qu’Essenwald semble aux mains de forces qui dépassent de loin (ou pas ?) ses fondateurs, dont les descendants découvrent des vérités qui remettent des pans entiers de leur existence en question.

La crise d’Essenwald, de par les conflits et les horreurs qu’elle engendre, doit se résoudre par l’exécution spectaculaire d’un bouc émissaire au moyen d’une machine à tuer sophistiquée, à savoir une sculpture d’Adam reliée à une guillotine qui prolonge et ajoute une dimension symbolique à l’exécution (oui oui).

Un assemblage d’ébène, pour le fin mécanisme, et de noyer noir pour les revêtements extérieurs. Un arbre articulé, aux branches ultrastylisées, était boulonné au poteau gauche de la guillotine. Il partageait sa verticalité et s’étirait en largeur sur toute sa hauteur en touchant au passage le dispositif de déclenchement de la lame. Parmi les centaines de feuilles de bois qui le constituaient, beaucoup étaient mobiles. Reliées par leurs tiges étroites aux branches, puis au tronc élégant. En-dessous d’elles, et légèrement appuyé contre le tronc, se trouvait un mannequin grandeur nature représentant l’Adam imaginaire. Il reposait directement sur le sol en planches de l’échafaud, une de ses mains contre son torse, l’autre tenant la pomme de la désobéissance.

Le détail esthétique et fonctionnel apportée à cette machine à tuer  peut évoquer celle que décrit Franz Kafka dans la nouvelle « Dans la colonie pénitentiaire ». Les deux récits mettent en scène un dispositif de mise à mort spectaculaire qui participe à un rite étrange.

Je terminerai cette chronique en évoquant le fait que Brian Catling traite de la montée du nazisme et de l’antisémitisme, en Allemagne mais aussi en Grande Bretagne, à travers le personnage de Schumann, qui interagit avec des personnages tels qu’Himmelstrup, qui fait partie du mouvement politique qui amènera un certain dictateur génocidaire au pouvoir. Ce moment de tension politique permet également de montrer que les Ancêtres ont une conscience aiguë du futur, puisque l’un d’entre eux, qui souhaite Schumann reste à Londres, lui déclare.

– Maintenant, tu n’as plus besoin de rentrer et de finir brûlé avec tous ces autres innocents.

Cette allusion explicite au génocide marque l’horreur qui plane sur le monde et à laquelle Schumann peut échapper grâce aux Ancêtres et la solidarité d’autres juifs, celle de Solomon Solli Diamond par exemple (je ne peux pas vous en dire plus, mais j’ai été touché par ce que vit le personnage de Schumann à Londres).

Le mot de la fin


La Vorrh, premier roman de Fantasy Weird de Brian Catling, plaçait la barre très haut. Sa suite, Les Ancêtres, s’avère au moins aussi frappant. L’auteur décrit un monde en phase d’entrer dans un conflit qui opposera la Vorrh, forêt africaine dotée d’intentions et de pouvoirs incompréhensibles, à l’humanité.

À travers différents personnages points de vue qui se trouvent dans la ville coloniale d’Essenwald ou ses environs, en Allemagne ou à Londres, il montre un être humain dépassé par l’altérité des Ancêtres, des anges qui se réincarnent peu à peu en dehors de la Vorrh, des Proches, des robots capables d’enlever et d’élever des enfants, et d’autres créatures qui dépassent l’entendement.

Je vous recommande la lecture de ce formidable roman, et celle de Vorrh si vous ne l’avez pas encore lu !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word,

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