Interview d’Olivier Caruso

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview d’Olivier Caruso, auteur de Symposium Inc. !

Je vous rappelle que vous pouvez consulter toutes les interviews grâce à la catégorie dédiée et dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Olivier Caruso pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !


Interview d’Olivier Caruso


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Olivier Caruso : Je m’appelle Olivier Caruso. J’habite dans le sud de la France, à côté d’un citronnier. J’ai grandi bercé par la fantasy et la SF. Je me souviens tout particulièrement des couvertures Pocket Science-Fiction avec les illustrations de Wojtek Siudmak et celles de la collection Ailleurs et Demain qui scintillaient sur les rayonnages des bibliothèques. Dire que les mondes de l’Imaginaire m’ont sauvé la vie, à certains moments, ce n’est peut-être pas exagéré.

J’ai beaucoup pratiqué le jeu de rôle, et je le pratique encore. C’est un loisir qui ouvre des possibilités incroyables. Mes premières nouvelles étaient d’ailleurs des « contributions » (on ne parlait pas encore de fan-fiction à l’époque) pour un jdr dans l’univers des Princes d’Ambre de Roger Zelazny.

Je suis le fier papa d’une petite (présente et future) astronaute. Elle laisse monter sur ses genoux une tortue prénommée Galahad. Les deux font des plans pour construire une fusée et aller chercher des bonbons sur la Lune.


Marc : Vous avez écrit des nouvelles, publiées dans diverses anthologies et revues. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette forme littéraire ?

Olivier Caruso : Les nouvelles me permettent de peaufiner de petits objets dans lesquels chaque mot doit être à sa place. Je peux travailler pendant des années sur quatre pages, y revenir, changer quelques phrases, réfléchir une heure sur un mot, remettre en attente parce que je ne suis pas satisfait, puis l’achever en quelques minutes. Le format permet aussi d’expérimenter de nouveaux styles, de nouvelles idées qui ne conviendraient pas sur un texte plus long, soit parce ce serait lassant, soit parce que ce ne serait pas aussi percutant.

Je pense que la nouvelle suscite moins d’attente que le roman. J’aime beaucoup le roman bien entendu, mais, dans le format long, on attend un personnage attachant bien qu’imparfait qu’on va vouloir suivre sur 300 pages, un style qui s’efface derrière l’histoire, un développement positif du protagoniste — je caricature bien sûr. En nouvelle, j’ai l’impression qu’on peut innover sans perdre le lecteur. Le format construit un espace de liberté.

Ma première nouvelle a été publiée dans Borderline, une revue qui a malheureusement disparu. C’était un truc trash sur un gars qui se retrouve au chômage et parle à son yéti domestique. Ça ne se finissait pas bien… Depuis, je suis passé par le bizarro, le body horror, le polar, le cyberpunk avec des gangs, l’horreur pure, les enfants zombies romantiques, le post-apocalyptique, l’historique fantastique, le pastiche, les super-héros introspectifs… parfois tout ça mélangé. Je n’aime pas les cloisons entre les genres. Je n’aime pas me limiter. Je reste toutefois généralement fidèle à une poétique décalée qui infuse dans ce que j’écris. Et au thème de la fragilité des corps.


Marc : Quelles nouvelles vous ont particulièrement marqué dans votre vie de lecteur ?

Olivier Caruso : Difficile de répondre sans faire de longues listes. En science-fiction, les recueils de la collection « Asimov présente » chez Pocket SF offraient une excellente porte d’entrée dans ce format. Plus récemment, j’ai adoré Son corps et autres célébrations, de Carmen Maria Machado et Friday Black de Nana Kwame Adjei-Brenyah, deux recueils très différents, mais qui explorent toutes les possibilités du weird.

J’ai été aussi marqué, entre autres, par le minimalisme hyper-peaufiné de Raymond Carver. Chacune de ses nouvelles est une loupe grossissante sur les relations humaines, sur les élans du cœur. Et en même temps, on frôle toujours l’absurde, le glauque, la violence souterraine.

Et les chansons de Jacques Brel. Ça peut paraître bizarre, mais une chanson de Brel, c’est une petite histoire touchante et poétique à sa façon particulière. Quand on écoute « Regarde bien petit », on pourrait s’imaginer sur un monde désertique, abandonné avec son enfant, à l’affut de nouvelles de la Terre…


Marc : Symposium Inc est une novella qui est parue dans la collection Une Heure Lumière des éditions du Bélial’. Comment vous est venue l’idée de ce récit ?

Olivier Caruso : A posteriori, c’est assez amusant. Grinçant, mais amusant. Cette histoire de fille qui assassine sa mère m’est venue de ma propre famille,… pas sûr qu’ils apprécient que je dise ça. Je berçais mon tout petit bébé dans les bras. Elle n’avait que quelques jours. C’était un moment de grande joie, mais aussi d’angoisse. On doit chérir, nourrir, protéger cet être vulnérable, on doit penser à son avenir. Qu’est-ce qui pourrait lui arriver ? Une des pires choses serait sans doute qu’elle dérive vers des actes innommables. Tous les barbares ont été des bébés mignons dans les bras de parents attentionnés, c’est presque un lieu commun. Est-ce que je pourrais l’en empêcher ? Bien sûr, je ne pense pas que cela arrivera à ma fille, ou du moins je l’espère, mais, et si… ?

Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club, affirme qu’il écrit sur les sujets qui l’angoissent le plus. Personnellement, rien ne me terrifie davantage que le mal qui pourrait se nicher dans la tête de ceux qu’on chérit.


Marc : Avez-vous des anecdotes à partager ?

Olivier Caruso : Hum. À peu près au même moment, j’ai développé une phobie d’impulsion. C’est un trouble qui est plus fréquent qu’on ne croit, mais en même temps un énorme tabou dont personne ne parle de peur de passer pour fou dangereux. Je me voyais faire du mal à ma fille, la lâcher ou la blesser. J’avais vraiment l’impression que j’en serais capable. J’étais tout le temps sur mes gardes. Je me surveillais, tout en sachant que, non, bien sûr, je ne m’en prendrais pas à elle, impossible, un si petit bébé dans son berceau, mignonne comme tout avec ça. Bon, je vais quand même ranger les couteaux dans un tiroir fermé à clé, on ne sait jamais. En fait, les psys parlent d’une forme de TOC pour cette phobie d’impulsion, une obsession qui revient sans qu’on puisse l’empêcher. Je n’en avais jamais eu avant, je ne m’y attendais pas. J’ai un peu vécu ce que je montre dans la novella : à quel point notre personnalité est fragile, comment elle peut s’effondrer avec le bon bain d’hormones, un déséquilibre biochimique, un problème cérébral, simplement un événement dans notre vie,… Nous ne sommes pas ce que nous croyons être.


Marc : Symposium Inc. traite de neurosciences, à travers l’entreprise Neurotech, qui a mis au point des manières de scanner le cerveau humain et d’influer sur celui-ci. Est-ce que vous avez fait des recherches sur les neurosciences lors de l’écriture de votre novella ?

Olivier Caruso : Oui bien sûr. En premier, je suis tombé complétement par hasard sur un extrait de Biologie des Passions, de Jean-Didier Vincent. En quelques lignes, il montre que si on injecte de l’ocytocine dans le cerveau d’une femelle rat, elle va commencer à construire un nid à la hâte, et, éventuellement, récupérer et chérir des bébés rats abandonnés. Est-ce que ça veut dire que moi aussi, si on m’injectait la bonne hormone (et le bon ADN, sans doute), je me mettrais à construire un nid de paille dans mon salon, sans pouvoir me retenir ? Est-ce qu’on peut me faire aimer — ou détester — les êtres autour de moi par quelques substances dans les ventricules cérébraux ? Et du coup, est-ce que cet amour ou cette haine serait véritable ? De quoi m’empêcher de dormir pendant de nombreuses nuits.

Et un autre bouquin sur lequel je suis tombé : The Anatomy of Violence, d’Adrian Raine. Tout est dans le titre.


Marc : Les neurosciences vous permettent d’aborder l’influence de la configuration du cerveau d’un individu sur son psychisme à travers le personnage de Rebecca, atteinte d’un kyste arachnoïdien au cerveau, dont on évalue le déterminisme criminel. Pourquoi traiter de ce type de déterminisme ?

Olivier Caruso : C’est une question qui se pose dans les affaires criminelles qui secouent la société mais aussi presque au quotidien.

J’entends il y a quelques jours une conversation, un copain qui déclare : « Jean-Maxime, je ne l’invite plus. Il a piqué des trucs chez moi. » Je me dis que c’est normal, ce rejet est bien peu de choses, il faudrait même une plainte, un procès retentissant, une réparation publique ! « Il ne peut pas s’empêcher. » Eh bien si, il va s’empêcher Jean-Maxime ! Personne le force à voler que je sache. Voler c’est mal, t’as pas appris ça à ton âge, Jean-Max ? « Il est diagnostiqué kleptomane. » Ah mince. Ce n’est pas de sa faute, c’est son cerveau, c’est sa maladie. Ce n’est pas lui. Son cerveau, ce n’est pas lui.

Ou si ? On arrive à des questions vertigineuses.

Qui est-ce qu’on peut considérer comme responsable ? Le menteur pathologique ? Le paranoïaque ? Le colérique ? L’obèse ? Le dépensier ? Celui ou celle qui trompe son conjoint (ce n’est peut-être qu’une pulsion darwinienne de reproduction inscrite dans le cerveau) ? Le feignant (un réglage biochimique) ? Le criminel ? Difficile de les juger si on considère qu’ils sont déterminés par des circuits dans leur cerveau.

Il y a un lieu où ces jugements de responsabilité prennent une importance tragique, c’est le tribunal. Est-ce que nous sommes prêts à entendre l’argument : « ce n’est pas lui qui a tué, c’est son cerveau » ?

Et puisque nous sommes dans une société imparfaite : est-ce que cet argument peut être brandi par les puissants armés d’avocats formés en neurolaw et de scans hyper-précis pour se dédouaner de toute responsabilité ?


Marc : En quoi la science-fiction peut être utile pour aborder ce type de thématique ?

Olivier Caruso : Je voulais écrire une SF à hauteur humaine où on voit le déterminisme biologique, mais aussi les émotions, les passions des uns et des autres, les chemins qu’on regrette de ne pas avoir pris, les rapports et les amours. Ça peut paraître paradoxal alors de partir du meurtre commis par une jeune fille malade poussée vers la violence par son cerveau, mais c’est un peu le bain révélateur de nos réactions. Nous savons que nous sommes déterminés par nos gènes, notre milieu social, notre inconscient. Nous pouvons savoir qu’un sentiment dévastateur est déclenché par tel cocktail d’hormones, activé par tel neurotransmetteur, mais, pour celui qui le vit, cela reste une passion ressentie au plus profond de son être. Est-ce que cela amnistie la violence barbare ?

La SF introduit des technologies nouvelles et inconnues, qui font bouger les lignes, et donc révèlent ces lignes. Ici, les neurotechnologies pénètrent jusque dans ce que nous avons de plus intime : nos pensées et émotions. Avec l’aide de données captées par des systèmes toujours plus précis, elles peuvent décrypter nos souvenirs, nos mensonges, même nos rêves. Elles peuvent les utiliser, peut-être à notre insu. Il faut se préparer à ce que cela arrive, bientôt. Les percées actuelles sont déjà fulgurantes.


Marc : À travers la surmédiatisation du procès de Rebecca Bertrand, vous montrez la puissance et la violence des utilisateurs des réseaux sociaux, qui commentent le déroulement de l’enquête d’Amelie en permanence pour booster leurs taux hormonaux. Pourquoi montrer une telle violence, mais aussi une telle addiction aux réseaux sociaux ?

Olivier Caruso : La surmédiatisation de certaines affaires existe depuis longtemps, bien avant les réseaux sociaux. Elle répond simplement au voyeurisme des citoyens.

Je suis le premier coupable de ce voyeurisme judiciaire. Je suis assez fasciné par le fait divers, par ce qu’il dit de nous. Le fait divers, c’est le malheur qui s’abat sur l’autre, et on espère qu’il va nous épargner, qu’on va encore réussir à le tenir à bout de bras et l’empêcher de nous approcher. En même temps, on sait qu’on habite là, juste dans la marge du fait divers, et qu’il pourrait nous s’étendre jusqu’à nous. C’est ça aussi qui provoque une émotion du public, parfois une furie collective de la société.

Mais la justice, ça ne doit pas être le fait divers, je pense. Jusqu’à maintenant, on ne pouvait pas filmer dans une cour d’assises. Ce devait être un lieu d’émotion, de narration, d’intime conviction protégé du grouillement extérieur. Aujourd’hui, on live-tweet depuis le prétoire. Et dans l’autre sens, les gens derrière leur écran exigent que la justice soit servie à leur sauce. Ce que les anglophones appellent the outrage machine, la machine à fabriquer de l’indignation en masse, empêche la sérénité des débats. Les réseaux sociaux, ce n’est bien sûr pas encore la justice populaire, mais on s’en rapproche.


Marc : Ces mécanismes sont d’ailleurs encouragés par les entreprises qui possèdent ces réseaux, comme en témoigne le slogan « Commentez, c’est bon pour la santé ». Pourquoi montrer l’influence des tenants du numérique sur le comportement de leurs utilisateurs ?

Olivier Caruso : C’est assez connu maintenant, Facebook a fait des études sur les possibilités de manipuler leurs utilisateurs, de façon à ce qu’ils passent toujours plus de temps sur la plate-forme. Ils ont même réussi à modifier volontairement l’humeur des personnes connectées. Google, une entreprise dont la raison d’être est l’exploitation des infos, a acheté Fitbit pour 2 milliards de dollars. Ses bracelets captent les données physiques dans l’organisme. Pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi s’arrêter à l’extérieur du corps quand on peut rentrer dedans ? Pourquoi manœuvrer les synapses à travers un écran quand on peut s’approcher au plus près ? Ces entreprises peuvent capter à coups de milliards n’importe quelle neurotechnologie qui passe à leur portée. La santé et surtout la connexion aux autres sont des leviers formidables pour étendre leur influence.

D’ailleurs, une startup australienne promet déjà de cartographier le cerveau avec une précision inégalée. S’ils peuvent repérer nos souvenirs, nos mensonges, nos prédispositions à la violence ou à l’addiction, même la forme de nos pensées, pourquoi est-ce qu’ils se gêneraient ? Une fois qu’on possède la carte, il est plus facile de contrôler le territoire.


Marc : J’ai personnellement beaucoup aimé la figure de Rodolphe, sorte de hacker artiste à la moralité très ambiguë. Pourquoi mettre en scène un personnage dramaturge qui fait jouer Shakespeare à des robots ?

Olivier Caruso : La question de comment on voit le monde, en fonction de ses biais, de ses prédispositions, de sa perspective, en d’autres mots, de comment le cerveau est câblé, est souvent soulevée par les neurologues. Par exemple, nos souvenirs sont modifiés à chaque fois que nous les évoquons, de façon à correspondre à l’image que nous avons de nos actes. Si la réalité est une simple représentation qui se joue dans notre crâne, alors le théâtre, avec ses faux décors, ses illusions de pacotille, ses dialogues répétés et ses émotions véritables m’a semblé une bonne métaphore pour l’exprimer. All the world is a stage, disait Shakespeare, des siècles avant les premières percées de la neurotechnologie.

Par ailleurs, Rodolphe est le personnage secondaire qui met en scène les évolutions de la technologie. Non seulement il fait jouer Shakespeare à ses robots, mais il transmet les passions à ses neurospectateurs, un processus illégal de « contagion émotionnelle. » Contrairement aux grosses corporations, il s’assume en tant que marionnettiste des synapses. C’est le personnage qui a véritablement compris les applications des neurotechnologies, un peu comme, à l’aube de l’internet, les hackers exploitaient à fond les possibilités de leurs machines.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Olivier Caruso : Des anciens projets de roman que je reprends. Des nouveaux qui prennent forme. Ils pourraient être achevés d’ici quelques jours à dix ans, selon ce que mes synapses en disent. Et si mon cerveau m’ordonne de siester à l’ombre d’un citronnier plutôt que de bosser dessus, est-ce que c’est vraiment de ma faute ?


4 commentaires sur “Interview d’Olivier Caruso

  1. Une jolie interview et un titre qui fait envie. De toute manière, passer le cut pour être édité en UHL est toujours gage de qualité. Le géographe que je suis ne peut résister à cette phrase : « Une fois qu’on possède la carte, il est plus facile de contrôler le territoire. »

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s