Les Agents de Dreamland et Noirs vaisseaux apparus au sud du Paradis, de Caitlin R. Kiernan

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de deux textes de Caitlin R. Kiernan.

Les Agents de Dreamland et Noirs vaisseaux apparus au sud du Paradis


Introduction


Caitlin R. Kiernan est une autrice irlandaise vivant aux États-Unis née en 1964. Elle est paléontologue de formation, et écrit de la science-fiction, de la Fantasy et du Fantastique. Elle est l’autrice d’environ 250 nouvelles. Jeff Vandermeer la rattache à la Weird Fiction, et affirme avec Ann Vandermeer qu’elle est « peut-être la meilleure autrice de Weird de sa génération ». Sa nouvelle « A Redress for Andromeda » est d’ailleurs présente dans son anthologie The Weird.

En langue française, on peut lire le roman La Fille qui se noie, paru aux défuntes éditions Éclipse, la nouvelle « L’autre modèle de Pickman » dans l’anthologie Les Chroniques de Cthulhu, ainsi que la nouvelle « Noirs vaisseaux apparus au sud du Paradis », publiée dans le numéro de la revue Bifrost consacré à Shirley Jackson et la novella Les Agents de Dreamland, parue dans la collection Une Heure Lumière des éditions du Bélial’. Ces deux derniers textes, dont je vais vous parler aujourd’hui, ont été traduits par Mélanie Fazi, et ont été publiés en France en 2020. Les deux récits s’intègrent dans une série, The Tinfoll Dossier, qui comprend également les novella Black Helicopters et The Tindalos Asset.

Voici la quatrième de couverture des Agents de Dreamland :

« Winslow, Arizona. Deux agences du renseignement y ont dépêché leur meilleur élément. Il y a le Signaleur, un homme désabusé, brûlé aux secrets défense d’un nombre d’administrations qu’il ne peut même plus compter. Et il y a Immacolata Sexton, un mythe vivant, une femme à la réputation proprement terrifiante — si elle n’était pas humaine, le Signaleur n’en serait pas plus étonné que cela… Leur mission ? Enquêter sur une secte dont on vient de retrouver les membres à l’état de cadavres horriblement mutilés au cœur du désert. Une femme en a réchappé. Persuadée d’être investie d’une mission sacrée, elle représente peut-être une bombe à retardement pour l’humanité toute entière… Car dans les tréfonds ténébreux du Système solaire, la sonde New Horizons s’approche de Pluton. Or, nul ne sait ce qu’elle va vraiment trouver aux abords de la planète naine…»

« Noirs vaisseaux apparus au sud du Paradis » (que j’appellerai « Noirs vaisseaux » dans la suite de cette chronique) constitue la suite de cette novella, et se déroule dans un monde postapocalyptique dans lequel les horreurs cosmiques lovecraftiennes sont advenues.

Dans mon analyse de ces deux récits, je traiterai de la manière dont l’autrice déploie un intertexte lovecraftien dans un monde contemporain.

L’Analyse


Pré et post apocalypse, agents secrets, horreur cosmique


Les deux textes de Caitlin R. Kiernan mobilisent explicitement un intertexte lovecraftien. Elle mentionne ainsi Yuggoth, qui est le nom que Lovecraft donne à Pluton dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », et les créatures qui y vivent. Dans la novella, la secte de Drew Standish cherche d’ailleurs à contacter des « messagers de Yuggoth ».

 On peut d’ailleurs noter qu’une partie du temps diégétique des Agents de Dreamland correspond au moment où la sonde New Horizons s’est approchée de Pluton, c’est-à-dire l’été 2015. Dans « Noirs vaisseaux », l’autrice fait référence à la cité engloutie de R’lyeh et au Grand Ancien qui y dort, un certain Cthulhu (qui se trouve non loin de Fort Boyard et a rencontré César, rappelons-le).

Sans trop rentrer dans les détails, Les Agents de Dreamland et Noirs vaisseaux décrivent une épidémie portée par des fungus extraterrestres qui contaminent les êtres humains pour les transformer en sorte de zombies. Cette épidémie, combinée avec l’apparition de créatures venues d’outre-espace et du plus profond des mers, provoque l’apocalypse. Ainsi, certains passages des Agents de Dreamland situés dans le futur (j’y reviendrai) et l’entière de la nouvelle se déroulent dans dans un monde postapocalyptique, dans lequel ce qui reste de l’humanité doit vivre caché pour éviter la contamination. On l’observe à travers le regard de Susannah, qui survit tant bien que mal dans la « cité » qu’est devenue Los Angeles. Par ailleurs, la nouvelle décrit le surgissement de R’lyeh au point Nemo, qui entraîne le réveil puis l’avènement d’une divinité à tête de pieuvre.

Près du point Nemo, à 47° 9’ S 126° 43’ O. Peut-être étiez-vous, avant, des cancres en géographie, mais ces coordonnées sont désormais gravées dans l’esprit des survivants, aussi indélébiles que leur propre nom. Les zélotes et les ennemis de l’homme l’appellent R’lyeh. Susannah l’appelle simple­ment l’Enfer.

On observe que Caitlin R. Kiernan utilise les coordonnées de R’lyeh près du point Nemo telles que Lovecraft les imaginait. Ces coordonnées deviennent, dans son monde apocalyptique, une source de traumatisme ou de fanatisme pour les êtres humains qui l’ont vue émerger. Ainsi, les sectateurs de Cthulhu lui donnent le nom de la ville qui abrite leur dieu, tandis que d’autres la qualifient d’Enfer, en raison des horreurs qu’elle déchaîne sur le monde.  

New Horizons était revenue, R’lyeh avait surgi, et celui qui y dormait s’était éveillé.

Cette phrase, divisée en trois temps, juxtapose des événements dont les conséquences font écho au propos du narrateur au début de la nouvelle L’Appel de Cthulhu.

Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme.

La sonde New Horizons, fruit de la science et de la technologie humaine destinée à voyager jusqu’à Pluton pour aider à comprendre son fonctionnement, passe près de la planète qui abrite des créatures cosmiques, et est renvoyée vers la Terre, ce qui précipite la fin de la civilisation, dépassée par des découvertes qu’elle regrette d’avoir fait. Caitlin R. Kiernan présente donc l’apocalypse comme une conséquence du progrès scientifique qui met l’espèce humaine face à une altérité radicale, incompréhensible et dangereuse, ce qui rejoint et matérialise le propos du narrateur de L’Appel de Cthulhu, en juxtaposant un événement historique scientifiquement, la découverte de Pluton, et deux événements occultes qui mettent fin au monde tel que nous le connaissons.

Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn.

Non, ne chantez plus ce chant-là. Il est réveillé.

L’autrice mobilise donc l’une des plus célèbres phrases du Maître de Providence pour littéralement la confronter à une actualité intradiégétique qui la rend caduque, puisque Cthulhu arpente (et détruit) effectivement le monde. 

Les deux récits s’ancrent dans la Weird Fiction en raison de leur intertexte évident et explicite avec Lovecrafft, dont les horreurs cosmiques sont traquées par des agents secrets. On retrouve ce type d’intertexte dans le cycle de La Laverie chez Charles Stross, qui est toutefois plus humoristique d’après mes camarades Apophis et FeydRautha. Cet aspect Weird s’observe par ailleurs dans les descriptions des horreurs fongiques extraterrestres qui s’inspirent du champignon Ophiocordyceps unilateralis, ou « champignon zombificateur ».

[…] ils chassent les coyotes, les chats et chiens sauvages, les rats et les nuées de cafards. Toutes ces espèces résident depuis longtemps dans les sous-sols, le cerveau dérangé par les spores, la morphologie transformée, ayant muté sous l’effet du mycélium et des organes de fructification enracinés dans l’os et le muscle, le sang et la peau, qui envahissent tous les organes internes.

[…] le champignon l’a suffisamment rongée pour qu’il y ait davantage de lui que d’elle. À présent, elle ne rêve plus que des golfes qui s’étendent au-delà de Pluton et de Charon. Ce qui reste de son cerveau est apaisé par les effets narco­tiques des spores qui circulent dans les vestiges vaseux de son système sanguin. Il n’y a donc plus de douleur. Il n’y en aura plus jamais. Elle se dirige vers la forêt avec une dizaine d’autres qui titubent. Elle foule les chemins ombragés entre les tiges qui feraient honte aux séquoias (s’il poussait encore des séquoias). Elle trouve sa place parmi ceux qui l’ont précédée, un recoin béant, humide et vulvaire dans l’une des tiges, et elle autorise cette fente douce comme miel à la recevoir.

Ces deux passages, issus des Agents de Dreamland pour l’un et de Noirs vaisseaux pour l’autre, montrent de deux manières différentes les effets du champignon. Le premier s’appuie sur une description des effets physiques de la contamination sur des animaux, qui mutent et dont les corps se déforment, tandis que le second montre les conséquences de l’épidémie sur l’esprit d’une personne contaminée, qui se trouve totalement aliénée par le champignon. Cette aliénation psychologique passe par une dépossession biologique par le fungus, au point que son corps colonisé par la toxine ne lui appartient plus et n’est même plus humain, puisque ses organes ne sont plus que « des restes » ou « des vestiges ». Ce changement de nature s’observe aussi dans son intégration à un ensemble végétal vaste qui l’accueille comme l’un de ses fruits.

Les deux personnages principaux des Agents de Dreamland, le Signaleur et Immacolata Sexton, apparaissent comme des enquêteurs de l’étrange marqués par les atrocités qu’ils ont vu. Cela rejaillit par exemple dans la tendance à la boisson et le psychisme désabusé du Signaleur, qui se rapproche de celui des détectives des romans hardboiled. Immacolata Sexton, quant à elle, semble plus (ou autre) qu’humaine, de par sa capacité à voyager dans le temps pour observer des phénomènes du passé ou un futur atroce.

Les voyages dans le temps de ce personnage, mais aussi la pluralité des points de vue de la novella permettent de reconstituer l’enquête du Signaleur, mais aussi les mécanismes d’apparition de l’épidémie fongique, à travers le point de vue d’une sectatrice complètement aliénée par son gourou, qui lui a promis une éternité de voyages interstellaires.

Le mot de la fin


Les Agents de Dreamland et Noirs Vaisseaux apparus au sud du Paradis sont deux deux récits de Caitlin R. Kiernan dans lesquels l’autrice mobilise un intertexte lovecraftien pour mettre en scène la diffusion d’une épidémie fongique extraterrestre qui amène la fin de la civilisation, avec le surgissement d’un certain Cthulhu, malgré l’enquête acharnée que mènent le Signaleur et Immacolata Sexton.

J’ai beaucoup aimé découvrir ces textes, et je compte lire d’autres récits de l’autrice à l’avenir !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Apophis, Lutin, Vert, Xapur, Célindanaé, Tachan, Outrelivres,

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