Perles, de Chi Ta Wei

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un recueil de nouvelles d’un auteur de SF taïwanais que j’ai découvert il y a peu.

Perles, de Chi Ta Wei


Introduction


Chi Ta Wei est un auteur de SF taïwanais né en 1972. Il dispose d’un doctorat en littérature comparée et enseigne la littérature en université à Taïwan. Il a également publié des travaux portant sur la littérature « tongzhi », c’est-à-dire la littérature queer taïwanaise et sinophone de manière générale, comme l’explique l’auteur dans la préface du roman Membrane (dont je vous parlerai bientôt), qui est d’ailleurs considéré comme le premier roman de SF queer sinophone.

Le recueil Perles, dont je vais vous parler aujourd’hui, regroupe des nouvelles publiées entre 1995 et 1996, à l’exception de la nouvelle qui lui donne son titre, qui a été spécialement écrite pour cette publication. Les récits qui composent ce recueil ont été traduits par Gwennaël Gaffric, Olivier Bialais, Pierrick Rivet et Coraline Jortay, et sont accompagnés de postfaces de l’auteur.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Une foule d’êtres insolites, sirènes, faunes, androïdes, mangeurs d’insectes, enquêteurs intergalactiques, rôdent dans les pages de ce recueil de nouvelles. Avec son écriture expérimentale mais toujours sensible, Chi Ta-wei invente des mondes à venir qui, tout en ressemblant étrangement au nôtre, révèlent les poisons qui le rongent et s’efforcent d’en trouver les antidotes. Après Membrane, roman de science-fiction puissant et poétique sur les mutations du corps et de la mémoire, il interroge ici les dérives de nos sociétés techniciennes et la normativité de nos identités. »

Dans mon analyse du recueil, je traiterai d’abord des rapports de genre, de l’aliénation et des transformations du corps décrits dans les nouvelles, avant de m’intéresser à l’intertextualité qu’il déploie, son emploi de techniques postmodernes, et son possible aspect Weird. Comme à chaque fois que je parle d’un recueil, le but est d’en donner une idée globale et pas de traiter chaque nouvelle une à une.

L’Analyse


Rapports de genre, aliénation, transformation du corps


Les nouvelles « La comédie de la sirène » et « La guerre est finie » traitent de l’aliénation des femmes au sein de systèmes qui les réifient. Dans « La guerre est finie », cette réification est littérale. Les « aDome », des androïdes supérieures aux robots mais inférieures aux êtres humains dotées d’une conscience, sont des épouses programmées pour en fonction des désirs de leurs époux (ou épouses) pour explicitement servir leurs fantasmes.

[…] à partir des renseignements donnés par mon mari, l’usine a fait de moi une ménagère particulièrement apte à lui plaire. Mon « diffuseur de voix » est réglé à la fréquence qui attire le plus mon mari (mon diffuseur ne charme que lui, il n’a aucun effet sur d’autres personnes), si bien que dès qu’il reçoit les ondes sonores émises via mes cavités corporelles, son esprit se met à vibrer […]. Mon dispositif de « réalité augmentée » a également été réglé selon les attentes de mon mari.

On remarque que leur identité n’est définie que par les souhaits de leurs époux, qui sont par ailleurs les seuls à pouvoir la percevoir. Les aDome apparaissent donc dépossédées de leur identité dès leur naissance, puisque celle-ci est déterminée par les individus qui vont les posséder.

Ensuite, l’individualité qu’elles peuvent acquérir est en effet brimée par leurs maris, ce qu’on observe dans le cas de Meimei, une aDome mariée de force à un soldat, qui l’empêche de contacter son amie Lola, de quitter son domicile, ou même de se mouvoir s’il décide de provoquer sa mise en veille. Le point de vue de Meimei, en focalisation interne et à la première personne, montre la tension tragique entre son désir d’individualité, marquée par son amitié (voire son amour ?) pour Lola, une autre aDome qui lui montre diverses manières de s’individualiser, et l’emprise de son mari.

« La Comédie de la sirène » montre quant à elle une aliénation d’un personnage féminin à deux degrés, de par son caractère métalittéraire, puisque Chi Ta Wei effectue une mise en abîme en décrivant un personnage écrivain en train d’écrire une histoire de petite sirène. Au premier degré, la nouvelle décrit une sirène qui subit les avances et des relations sexuelles brutales avec un prince pas si charmant, et est donc dépossédée de son corps par un conjoint qui s’impose à elle. Au degré métalittéraire, l’auteur qui rédige l’histoire est doté de biais sexistes, qui s’expriment dans son texte, mais aussi dans ses rapports avec sa compagne.

Dans « Éclipse », Chi Ta Wei décrit le rejet et la marginalisation dont sont victimes les « mangeurs d’insectes », porteurs de la maladie AITS. En effet, l’entomophagie apparaît dans l’univers de ce récit comme une sorte de déviance et un tabou. Cela établit une comparaison avec les personnes séropositives, d’abord parce qu’AITS renvoie à AIDS, et ensuite parce que cette comparaison est explicite dans l’un des dialogues des deux personnages du récit, Grand Frère et Petit Frère.

« Perles » évoque l’aliénation des couples dans une société post-parentale. Des extraterrestres ont en effet examiné des êtres humains et déterminé la source de leurs traumatismes et cauchemars grâce à l’analyse de leur peau (qui a dit M-Skin ?), et ont donc décidé de supprimer complètement les individus considérés comme parents, incluant les auxiliaires de puériculture ou les parents adoptifs (oui oui). La société se reconfigure alors autour des couples mariés, qui bénéficient de réduction d’impôts, mais sont surveillés, puisque leur activité sexuelle est observée et calculée selon leur « rythme sexuel » et la fréquence de leurs « nuits de gala ». De plus, ils sont incités à ouvrir leur mariage à d’autres individus. Chi Ta Wei décrit donc une évolution possible et plus ouverte de la conception de la famille après la fin du modèle familial nucléaire, comme peut le faire Ada Palmer dans Trop Semblable à l’éclair avec les « bash ». Cependant, ce modèle s’inscrit au sein d’une société de surveillance, où les autorités font porter la fraternité et la cohésion de la civilisation humaine aux couples.

Il était ainsi en mesure d’encourager l’acte sexuel en insistant sur le fait qu’il n’était pas seulement un moyen d’accomplir le devoir conjugal, mais aussi une manière de renforcer le degré d’intimité et de cohésion de la civilisation humaine. Son sourire enjoué toujours aux lèvres, l’androïde avait prescrit aux deux jeunes époux d’enregistrer chaque nuit de gala à l’aide d’un thermographe infrarouge afin d’en sauvegarder les données. Les thermogrammes convertis en documents pdf ne montraient rien des corps, mais permettaient de mesurer l’intensité de la relation sexuelle et on pouvait les faire figurer dans la déclaration d’impôts en ligne pour bénéficier de la réduction légale.

Le recueil de Chi Ta Wei met en scène des modifications du corps, permises par la technologie, l’alimentation, ou une forme de magie. Ainsi, dans « Perles », le personnage de Petit Lapin peut se connecter et déconnecter de son fauteuil, mais peut également utiliser les implants de ses partenaires sexuels, ce qui lui permet de transformer la partie basse de son corps. Sans rentrer dans les détails, « Au fond de son œil, au creux de ta paume, une rose rouge va bientôt s’ouvrir » (que je vais appeler « Au fond de son œil » dans la suite de cette chronique) montre des personnages forcés de changer de sexe et drogués grâce au « miroir noir », une substance qui altère considérablement la réalité. Le miroir noir permet par exemple à ses utilisateurs de voir la forêt amazonienne et de la percevoir par leurs cinq sens au milieu de ses ruines (oui oui). « La Comédie de la sirène » comprend une transformation magique, celle de la sirène en humaine dotée de jambes. « Éclipse » décrit la transformation de Grand Frère, dont l’alimentation rend son corps difforme et semblable à celui de sa mère. « L’après-midi d’un faune » comprend également une transformation, mais je ne peux pas vous en dire plus !

On peut noter que ces transformations des corps s’articulent avec des identités queer, puisque Petit Lapin forme un couple homosexuel avec son conjoint, Gros Ours. Grand Frère a effectué ses premières expériences sexuelles avec son frère. « Au fond de ton œil » décrit un personnage au genre fluctuant et deux hommes tentant de donner naissance à un enfant.  Sans rentrer dans les détails, « La Comédie de la sirène » pose la question du potentiel lesbianisme de la sirène. « L’après-midi d’un faune » semble ambigu vis-à-vis des relations entre ses deux personnages principaux, A-So et K., deux jeunes hommes qui se rencontrent en pleine campagne taiwanaise.

Intertextualité, postmodernisme, Weird Fiction ?


Avant de continuer, je vais vous donner rapidement une définition très rapide et synthétique du postmodernisme en littérature. Il s’agit d’un courant culturel global qui mêle les influences culturelles, issues de différentes époques ou aires géographiques au sein d’une même œuvre, tout en y introduisant une distance qui implique une mise à distance de l’artiste vis-à-vis des cultures et des époques dont il s’inspire. La littérature postmoderne s’ancre donc dans une intertextualité plus ou moins forte avec d’autres œuvres. Cette distance peut alors s’avérer moqueuse ou ironique, et implique parfois une décontextualisation des sources sur lesquelles s’appuient les artistes, en les coupant des symboliques qu’elles peuvent parfois véhiculer pour les charger d’autres significations. Le postmodernisme peut alors apparaître comme un vecteur de subversion de certains topoï, comme peut le montrer Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson, qui détourne les codes établis par le Cyberpunk, par exemple. Ce courant peut également apparaître comme vecteur d’un certain cynisme, comme on peut le remarquer dans les œuvres qui relèvent du Cyberpunk, qui dépeignent des mondes gangrenés par le capitalisme libéral et des personnages aliénés par la société dans laquelle ils vivent. À ce titre, Neuromanciende William Gibson est un roman postmoderne. Si vous voulez creuser la question du postmodernisme et de ses liens avec la SF, je vous recommande la lecture du numéroScience Fiction and postmodernism de la revue SF Studies.

Je vais aussi définir la Weird Fiction. Sachez cependant que cette définition est susceptible d’évoluer au fil de l’avancement de mes recherches de thèse.

La Weird Fiction peut être définie comme un récit qui mêle les caractéristiques « surnaturelles, mythiques, horrifiques et scientifiques » pour reprendre les mots du camarade Apophis. On peut donc affirmer que la Weird Fiction mêle des topoï venus du Fantastique, de l’horreur et de la SF.  La Weird Fiction ne combine pas seulement des caractéristiques des genres de l’imaginaire, elle s’en sert pour frapper le lecteur grâce à une « atmosphère de crainte haletante et inexplicable de forces extérieures et inconnues », qui mobilise « la conception la plus terrible du cerveau humain », à savoir le fait « que la suspension des lois fixes de la Nature sont notre seule barrière face aux assauts du chaos et des démons de l’espace insondable », pour reprendre ici les termes employés par un certain Howard Philips Lovecraft dans son essai Épouvante et surnaturel en littérature.

On pourrait donc définir la Weird Fiction comme un genre qui mêle des caractéristiques du fantastique, de l’horreur et de la SF, qui ramène l’être humain à son insignifiance dans le cosmos, à l’échelle spatiale et temporelle. On peut également ajouter que les mécanismes surnaturels de la Weird Fiction reposent souvent sur le grotesque, c’est-à-dire  la description  d’êtres humains et de créatures dont les corps sont transformés, disproportionnés, mutilés ou dégradés (parfois tout ça en même temps, oui oui). En cela, on pourrait dire que le courant du body horror, dans lequel s’illustre par exemple Tade Thompson dans Les Meurtres de Molly Southbourne, découle de la Weird Fiction.

Le postmodernisme des nouvelles de Perles peut d’abord s’observer dans l’intertextualité déployée par Chi Ta Wei. Celle-ci peut être explicite, avec par exemple « La Guerre est finie » où l’auteur mentionne explicitement « les lois de la robotique établies par Isaac Asimov », auxquelles les aDome ne sont pas soumises, « Au fond de son œil » met en scène des personnages de Blade Runner, Rick Deckard et Roy Batty. « L’après-midi d’un faune » renvoie explicitement au morceau composé par Claude Debussy et au poème de Stéphane Mallarmé, tandis que « La Comédie de la sirène » constitue une réécriture du conte de la petite sirène d’Andersen. L’intertextualité s’avère aussi plus implicite. « Éclipse » se déroule ainsi dans des structures gigantesques qui contiennent des habitations, des magasins et des restaurants qui peuvent rappeler les immeubles décrits dans IGH de J. G. Ballard et contient un clin d’œil à La Métamorphose de Franz Kafka.

Si l’auteur évoque explicitement Asimov dans « La Guerre est finie », les thématiques du Cycle des robots, mais aussi celles d’un certain Philip K. Dick lorsqu’il traite dtransparaissent également dans la nouvelle, puisqu’elle traite de la conscience d’êtres considérés comme des objets ou des machines, tout en montrant l’inhumanité dont certains humains peuvent faire preuve. Sans rentrer dans les détails, « Au fond de son œil », en plus de mobiliser des personnages de Blade Runner, remet en question la notion de réalité en utilisant des topoï assez courants de Dick, tels que les hallucinations ou la drogue, avec le miroir noir par exemple. L’enquête d’Hyppolite, le personnage principal de ce récit, à propos de cette substance prend ainsi une tournure radicalement différente de celle d’une simple investigation sur une planète dominée par une mégacorporation. Par ailleurs, on peut remarquer que le miroir noir, qui modifie la réalité et parfois son utilisateur, peut rappeler le Rainbow Bright décrit par Rita Indiana dans Les Tentacules, qui permet à un homme transgenre de ne pas passer par une opération médicale.

De manière plus générale, un intertexte avec le Cyberpunk est présent dans certains récits du recueil. « Au fond de son œil » met ainsi en scène un univers où des multinationales, SM et Empire, sont en conflit et cherchent à attirer le plus de consommateurs grâce à leurs produits dotés de réalité augmentée grâce au miroir noir. Comme je le disais plus haut, la société de « Perles » est une société de surveillance généralisée grâce à la technologie et les personnages peuvent modifier leurs corps.

Ensuite, une forme de postmodernité apparaît dans l’emploi de métalittérarité de « La Comédie de la sirène », puisqu’on peut observer un personnage écrivain réfléchir à l’écriture de son texte qui met en scène une sirène. De la même manière, le mode de narration d’« Au fond de son œil », à la deuxième personne et des jeux typographiques peut être rattachée au postmodernisme. Des jeux typographiques apparaissent aussi dans « La Guerre est finie » et permettent de retranscrire les mouvements de pensée de Meimei.

De par les modifications corporelles parfois grotesques décrites dans les nouvelles, mais aussi le mode d’apparition du surnaturel dans « L’après-midi d’un faune », il est possible de rattacher certaines nouvelles du recueil à la Weird Fiction, notamment « Éclipse », « Perles » et « Au fond de son œil ». Ce rattachement reste toutefois sans doute discutable, et si vous avez lu le recueil et que vous souhaitez me donner votre point de vue, n’hésitez pas à m’en faire part !

Le mot de la fin


Perles est un recueil de nouvelles de Chi Ta Wei qui appartiennent à la science-fiction, à la réécriture de conte ou au fantastique. L’auteur décrit des mondes au sein desquels les corps se transforment, et interroge les identités queer en employant certaines techniques de la littérature postmoderne.

J’ai découvert la plume de l’auteur grâce à ce recueil, et j’ai hâte de vous parler de Membrane, que j’ai beaucoup apprécié aussi !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, Outrelivres, Vert, Lhisbei

3 commentaires sur “Perles, de Chi Ta Wei

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