Fournaise, de Livia Llewelynn

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un recueil de nouvelles qui m’a frappé. Plusieurs fois. Et fort.

Fournaise, de Livia Llewelynn


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Dystopia, que je remercie chaleureusement pour cet envoi et cette formidable découverte.

Livia Llewelynn est une autrice américaine d’horreur et de Weird Fiction. Pour l’instant, elle a publié des nouvelles et poèmes dans des revues et des recueils de ses fictions, Engines of Desire : Tales of Love and Other Horrors, paru en 2011, et Furnace, publié en 2016.

Les nouvelles de ce dernier recueil ont été traduites par Anne-Sylvie Homassel pour les éditions Dystopia, qui a donc publié sa version française, Fournaise, en Octobre 2021.

Comme ce recueil n’a pas de quatrième de couverture, je vais vous donner rapidement une idée du contenu du recueil. Fournaises comprend douze nouvelles et un entretien avec l’autrice. Ces nouvelles appartiennent aux genres du fantastique, de l’horreur, et de la Weird Fiction. Elles sont parfois particulièrement violentes et décrivent de manière très détaillée des événements atroces, avec notamment des viols et de la torture. Si ce type de contenu vous rebute, je vous déconseille donc de tenter la lecture de ce recueil.

Dans mon analyse de Fournaise, je traiterai de l’aspect organique et parfois expérimental de l’écriture de Livia Llewelynn et la manière dont son style influe sur le contenu de ses récits. Comme d’habitude lorsque je parle d’un recueil de nouvelles, il s’agit davantage de vous donner une idée globale du recueil qu’analyser chaque nouvelle en détail.

L’Analyse


Horreur organique, expérimentale, magie noire verbale


Les nouvelles du recueil de Livia Llewelynn s’inscrivent toutes dans le registre de la Weird Fiction, comme pouvaient l’être les nouvelles de Sturkeyville de Bob Leman. En effet, Fournaise s’éloigne du fantastique classique par sa « rhétorique de la monstration », pour reprendre les termes de Denis Mellier. Il existe en effet deux types de récits fantastiques. Le premier correspondrait à celui que Tzvetan Todorov décrit dans son ouvrage Introduction à la littérature fantastique, avec des r
écits montrant une hésitation, une ambiguïté vis-à-vis du surnaturel, qui serait liée au personnage, mais aussi au lecteur. Le deuxième, théorisé par Denis Mellier, déploierait une « rhétorique de la monstration », dans lesquels le surnaturel est excessif et excessivement décrit, avec une foison de détails, avec une insistance sur le morbide, l’obscène, le macabre, avec excès. Les créatures surnaturelles y sont décrites « de manière excessive et hyperréaliste ».

L’une de mes hypothèses de travail pour ma thèse (qui porte sur la Weird Fiction et plus particulièrement sur le New Weird) est de montrer que les mécanismes du Weird le font pleinement dans cette deuxième catégorie du fantastique, ce qu’on peut déjà remarquer chez H. P. Lovecraft ou Clark Ashton Smith, dans la surcharge lexicale et syntaxique qui s’opère dans leurs descriptions. Pour rappel, Clark Ashton Smith explique dans une lettre à Lovecraft

Mon idéal conscient est d’amener le lecteur à accepter une impossibilité, ou une série d’impossibilités, grâce à une sorte de magie noire verbale pour laquelle j’utilise la rythmique, la métaphore, l’analogie, la tonalité, le contrepoint et d’autres ressources stylistiques, comme une sorte d’incantation.

Clark Ashton Smith donne ici son programme stylistique d’écrivain, avec une liste de procédés qui lui permettent de dépeindre le surnaturel de manière tangible et précise, ce qu’on observe dans ses descriptions souvent chargées.

C’est précisément cette surcharge que l’on retrouve dans certaines descriptions des récits Livia Llewelynn.

Les animaux du cirque tordus comme des serpentins, les corps de leurs enfants enroulés en cordes de sang et d’os sur les selles de bois, les mâts de bois, les étoiles de bois. Les mannequins des magasins, filles et garçons en plastique, aux sourires scintillants, enchâssés comme des flèches obscènes dans les chairs délicates. La musique de l’orgue à vapeur, déformée, étirée, se délitant dans les airs, mariée à leurs hurlements.

Et maintenant ça voit, et ça bouge à la manière dont ça voit, flottant et filant d’avant en arrière, entre les plis cachés et phosphorescents des terres au creux de la terre, ténèbres piquées et étincelantes de couleurs et de lumières innommables ; sa chair mourante rampant chancelante dans des forêts pétrifiées par l’absence de temps, dans les arêtes impénétrables de montagnes dont les pics acérés comme des lames découpent des maelströms dans les fleuves d’étoiles.

Ces deux extraits, respectivement tirés des nouvelles « Fournaise » et « Allochton », illustrent la construction du style de Livia Llewelynn, avec des groupes nominaux très étoffés, dotés d’expansions de natures variables tels que des adjectifs, des GN compléments du nom introduits par des prépositions, ou juxtaposés par des virgules. L’utilisation de comparaisons imagées et pourtant précises renforce ces descriptions et leur sens du macabre. À noter que parmi les sources que l’autrice donne en interview, sur le site WeirdFictionReview et à la fin du recueil, on trouve des auteurs de Weird Fiction, tels que Lovecraft, Caitlin R. Kiernan, Clive Barker, Laird Barron, Angela Carter, mais aussi « la décadence française », qui constitue l’une des sources d’un certain Clark Ashton Smith.

Le style de Livia Llewelynn s’avère ainsi extrêmement travaillé et semble se rapprocher de la magie noire verbale de Clark Ashton Smith. Cependant, l’autrice la modernise en expérimentant avec les voix narratives, auxquelles s’articulent certains choix stylistiques. Ainsi, elle utilise une narration à la deuxième personne du singulier dans « Panopticon », portée par une répétition de « C’est toi ? », ce qui dénote la recherche incessante d’une personne par le narrateur, à laquelle il s’adresse. Elle emploie aussi ce mode de narration dans « À toi le droit de commencer », mais avec plusieurs instances narratives, pour marquer une situation d’énonciation bien particulière, à savoir trois personnages immortels, la Troisième, la Deuxième et la Première, qui s’adressent à une femme, Mina, en passe de devenir la Quatrième. Dans « C’est plus agréable quand on mord » passe d’un « je » à un « nous », pour marquer la fusion des deux personnages pour former une seule entité physique et mentale, Sœur. « Allochton » montre une ellipse complète du discours d’autres personnages, réduit à des phrases nominales suivies d’un « etc. », ce qui montre l’indifférence totale du personnage point de vue, Ruth, une femme prise au piège d’une boucle temporelle. Cette dernière apparaît dans la répétition de « la pendule sur l’étagère sonne dix heures », qui marque son enfermement. « Dernier été dans la pureté et la lumière » prend la forme du journal intime d’une jeune fille, Hailie, avant et après un évènement traumatisant lié à une particularité de sa famille (j’y reviens plus bas). « Et l’amour n’aura point d’empire » est porté par une syntaxe surchargée, avec peu de ponctuation, pour suivre le flux de conscience du monstre prédateur que l’on suit à la première personne. 

La narration de Livia Llewelynn est donc protéiforme et colle à ses personnages, souvent broyés, confrontés à des horreurs physiques et psychiques. Par exemple, Thalia de « Stabilimentum » voit son appartement envahi par des araignées de plus en plus nombreuses, Guêpe de « Guêpe et Serpent » (oui oui) subit des modifications corporelles qui déchaînent des souffrances et des hurlements. L’autrice choisit des personnages point de vue qui peuvent être des prédateurs, comme dans « Et l’amour n’aura point d’empire », qui nous fait suivre une créature monstrueuse et cosmique qui harcèle, agresse et va même jusqu’à modifier les souvenirs de sa victime pour la détruire, ou « Guêpe », modifiée pour obtenir une queue dotée d’un dard empoisonné grâce auquel elle peut tuer des cibles qu’on lui désigne. D’autres, plus nombreux, sont des victimes de monstres, qu’ils aient un visage humain ou proviennent de l’espace. Ruth de « Allochton » semble piégée par une créature inconnue, Connie du « Seigneur de la chasse » est inexorablement attirée par une vision fantasmagorique du dieu celte Cernunnos , et « Olympe » est attaquée par une tête décapitée (oui oui).

L’autrice décrit ces personnages victimes de violences monstrueuses dans tous les sens du terme à la première personne, ce qui place le lecteur aux premières loges pour observer les horreurs qu’ils subissent et leur destruction progressive. Par ailleurs, elle choisit des idiolectes qui permettent de caractériser ses personnages, puisque les personnages de « Dernier été dans la pureté et la lumière » et « C’est plus agréable quand on mord » sont clairement identifiables comme des enfants, bien que leur humanité soit remise en question dans les deux cas. En effet, Hailie, apprend qu’elle est porteuse d’un héritage maudit à la suite d’une rencontre monstrueuse, tandis que « Sœur » n’appartient clairement pas à l’humanité et s’avère une véritable prédatrice protéiforme qui ne comprend que très mal l’empathie, puisqu’elle pleure des « larmes d’imitation » par obligation. Sœur appartient ainsi à la catégorie des personnages monstrueux, au même titre que Guêpe, modifiée pour devenir une tueuse, ou la créature de « Et l’amour n’aura point d’empire ».

Livia Llewelynn nous donne ainsi le point de vue des victimes, mais aussi des bourreaux. Certains personnages sont quant à eux plus ambivalents, avec par exemple Olympe, qui actionne des guillotines pour exécuter des enfants sauvages, mais n’est pas complètement dominante pour autant. Guêpe s’avère aussi ambivalente de par la souffrance qu’elle endure pendant son opération.

Dans le vrai monde, quelque part, le marchand visse la seconde possibilité à sa chair, usant de métaux vivants qui lancent des étincelles lorsqu’ils vibrent entre deux dimensions. La douleur se foudroie un chemin vers son torse et les racines des objets de métal suivent, comme des fleuves de mercure, s’enfonçant dans son cerveau. Il la soude à un univers plus sombre. Lorsqu’il en aura fini, dit-il, le corps de Guêpe sera un pipeline vers l’enfer.

On remarque qu’Anne-Sylvie Homassel, dans sa traduction, pronominalise le verbe « foudroyer » pour l’intégrer dans une relation de succession spatiale qui marque la progression éclair (sans mauvais jeu de mots) de la souffrance dans le corps de Guêpe.

Fournaise met en scène différentes formes d’horreur liées à la Weird Fiction, avec d’abord une horreur cosmique, avec des créatures qui jettent leur dévolu sur des femmes dans « Allochton » et « Et l’amour n’aura point d’empire », mais aussi « Fournaise », qui décrit la destruction d’une ville par une temporalité écrasante et mortelle. Les nouvelles « Stabilimentum » et « Cinereous » reflètent davantage une horreur kafkaïenne. La première se déroule en effet au sein d’une bâtiment colossal et oppressant, doté de dizaines d’étages et son personnage, Thalia, attire les araignées. La deuxième, « Cinereous », se déroule aussi dans une immense bâtisse au sein de laquelle se déroulent des expériences macabres de guillotine d’enfants sauvages capturés dans des forêts reproduites artificiellement.

Les deux derniers, depuis longtemps fusionnés en une unique prison haute de plafond, hébergent l’Expérience interdite depuis plus de vingt ans ; seuls les dresseurs peuvent y entrer. Des hommes aux membres massifs, recouverts de lourdes couches de cuir et de cotte de mailles, portant des masques d’animaux et des gants d’inflexible acier, déverrouillent les portes du dernier étage une fois par semaine pour s’aventurer dans une garenne que surmontent des barreaux de fer – couloirs et pièces croulantes envahis par une flore ensauvagée et une faune de petites créatures rampantes. Une copie, une distorsion de la nature, ouverte aux éléments et cependant contenue, confinée.

Cette reproduction artificielle d’un écosystème naturel ajoute au gigantisme de l’espace du bâtiment, mais aussi à son étrangeté, puisque l’expérience qu’elle constitue est qualifiée « d’interdite » et de « distorsion de la nature », ce qui peut faire écho à des œuvres de Weird Fiction telles que Le Château de Franz Kafka ou Titus d’enfer de Mervyn Peake. Ensuite, les exécutions répétées, décrites de manière très précise et clinique rapprochent la nouvelle de Livia Llewelynn du « Weird Ritual », terme qu’emploie Jeff Vandermeer pour qualifier « Dans la colonie pénitentiaire » de Franz Kafka.

L’horreur déployée par l’autrice s’avère très (très) souvent organique. La quasi-totalité des nouvelles du recueil comportent des éléments gore et du body horror. Les corps de ses personnages sont mutilés, dévorés, détruits, violés, dans des successions de visions affreuses et d’images brutales. La sexualité est présente au sein du recueil, mais elle est presque toujours subie ou montrée de manière à susciter le malaise, voire un dégoût violent chez le lecteur. C’est particulièrement visible dans les nouvelles « Dernier été dans la pureté et la lumière » et « Et l’amour n’aura point d’empire », qui décrivent des agressions sexuelles interespèces, du point de vue de la victime dans le cas de la première et de celui du prédateur dans celui de la seconde. Fournaise est donc rempli de descriptions organiques, violentes et macabres, mais extrêmement bien écrites.

J’étais couchée sur le sable, les jambes écartées, la bouche ouverte, à regarder ça mourir. Autour de moi, les filles et les femmes étaient toutes en train de se battre, de hurler ; l’air était plein de leurs grondements et de leurs gémissements, et de l’odeur de l’eau croupie, du vomi, du sperme, de la purée de poisson. Tout le monde était en pleurs. […]
Pas loin de moi, il y avait une fille à demi-enterrée dans le sable. Je la connaissais des Dunes. Elle avait le crâne défoncé ; le truc de la créature morte était encore inséré dans le nid brisé de gencives et de dents qui lui sortait de la bouche.

J’aurais vomi une troisième fois si je n’avais pas été complètement vidée déjà.

L’autrice s’intéresse par ailleurs à l’enfermement temporel et à la décrépitude, ce qu’on observe à travers le lent pourrissement de la ville décrite dans « Fournaise », le piège temporel de Ruth dans « Allochton », mais aussi le fait que la narratrice des « Mystères » soit maintenue captive par « La Grand », son « arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère », qui absorbe ses forces vitales pour se maintenir en vie. Les personnages apparaissent ainsi piégés par le figement ou la destruction temporels de leur environnement, qui les conduit à tenter de s’échapper par tous les moyens possibles, même les plus extrêmes.

— Je veux quelque chose de si extraordinaire et de si primitif qu’elle ne pourra jamais y échapper. Je veux la remplir, tout entière. Je veux qu’elle tombe amoureuse.


Le silence s’est installé dans l’entrepôt.


— Il n’y a pas d’autres coffrets, a dit le bonimenteur. Pas d’autres choix.

Dans le cas de la nouvelle « Les Mystères », l’autrice mobilise le topos de l’héritage maudit, puisque la narratrice est dépossédée de sa vie par son ancêtre qui l’enferme et absorbe son énergie, ce qui la coupe de tout son entourage. Elle l’emploie aussi dans « À toi le droit de commencer », avec des immortelles qui doivent perpétuellement subir et se régénérer des violences d’un vampire qui les prend pour sa bien aimée disparue, ce qui les ajoute à la catégorie de personnages mutilés et violentés du recueil. Cette violence qu’elles subissent s’avère d’autant plus terrible qu’elle est cyclique.

La présence du topos de l’héritage maudit s’observe particulièrement dans « Dernier été dans la pureté et la lumière », dans laquelle Hailie découvre ses liens de parenté avec une femme géante échouée sur une plage et des créatures monstrueuses venues des mers. Sans rentrer dans les détails, cette nouvelle porte un intertexte fort avec « Le Géant noyé » de J. G. Ballard et « Le Cauchemar d’Innsmouth » de H. P. Lovecraft.

Le mot de la fin


Fournaise de Livia Llewelynn est un recueil de nouvelles horrifiques extrêmement Weird, portées par un style très travaillé et des modes de narration modernes. L’autrice met en scène des personnages marqués par les violences qu’ils subissent, qu’elles soient physiques, mentales ou sexuelles, dans un flot d’images macabres et de visions brutales, avec des corps et des esprits mutilés et torturés, des environnements décrépis, des personnages et créatures monstrueux.

Ce n’est clairement pas tout public, mais si vous êtes bien accrochés, foncez. Personnellement, j’ai été frappé et pris de passion. Ce recueil m’a rappelé pourquoi j’aime la Weird Fiction.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Weirdaholic

8 commentaires sur “Fournaise, de Livia Llewelynn

  1. Merci pour le passage de Clark Ashton Smith. « Magie noire verbale », ça décrit exactement Zothique. 🥰
    Et très bon article comme d’hab’ ! Par contre, tu m’inquiètes un peu pour Fournaise (que je dois recevoir de masse critique)… il y a des TW qui risquent de ne pas passer 😱.

    Aimé par 1 personne

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