Rouille, de Floriane Soulas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman Steampunk qui m’a fait découvrir la plume d’une autrice.

Rouille, de Floriane Soulas


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Pocket Imaginaire. Je remercie Laure Peduzzi pour l’envoi du roman !

Floriane Soulas est une autrice de science-fiction et de Fantasy française née en 1989. Elle est docteure en physique, et a travaillé pour Airbus avant de s’engager dans une startup qui s’occupe d’aider des entreprises à effectuer des simulations informatiques et des tests de matériaux et de pièces. Elle dispose d’une connaissance faramineuse de l’œuvre de J. G. Ballard, et je tiens à la remercier une nouvelle fois pour  ses conseils de lecture de cet immense auteur.

Rouille, paru en 2018 aux éditions Scrinéo et réédité en poche chez Pocket Imaginaire en 2020, est son premier roman. Il a été suivi des Noces de la renarde et des Oubliés de l’amas, qui paraîtra très prochainement à l’heure où j’écris ces lignes.

En voici la quatrième de couverture :

« 1897, Paris. Violante est amnésique. Elle ne sait plus qui elle est ni d’où elle vient. Ses uniques indices sont son pendentif, fait d’une étrange gemme, et son prénom. Placée dans une maison close, Les Jardins Mécaniques, elle devient Duchesse, la plus courue des prostituées, dont s’entiche le comte de Vaulnay, énigmatique promoteur ayant fait fortune sur la lune. Lors d’une escapade pour percer le secret de son identité, elle retrouve sa seule amie morte, atrocement mutilée. Elle s’aperçoit vite qu’elle est la dernière d’une série de prostituées ou d’enfants des rues dont les cadavres n’intéressent personne. La police ne semble pas même se préoccuper de cette nouvelle drogue, la rouille, qui fait rage dans les bas-fonds de la capitale. Il ne reste à Violante qu’à mener sa propre enquête… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont l’autrice traite de la violence sociale dans un monde Steampunk.

L’Analyse


Steampunk, violence sociale, addiction et mutilation


Rouille se déroule dans un univers Steampunk. Pour rappel, le Steampunk, tel que défini dans Le Guide Steampunk d’Étienne Barillier et Arthur Morgan, est un genre de l’imaginaire qui possède une esthétique marquée par le rétrofuturisme, c’est-à-dire la manière dont on peut imaginer le futur dans un passé fantasmé, le plus souvent dans le cadre de la révolution industrielle du 19ème siècle. Le Steampunk peut donc mettre en scène des avancées technologiques équivalentes à celles de notre présent, ou même à celles d’un futur hypothétique. Parmi les œuvres canoniques du genre, on peut citer Morlock Night et Machines infernales de K. W. Jeter (par ailleurs auteur de Dr. Adder) Les Voies d’Anubis de Tim Powers, et Homunculus de James Blaylock. En France, La Trilogie de la Lune de Johan Heliot, Confessions d’un automate mangeur d’opium de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit et Bohême du même auteur peuvent être considérés comme de (très) bons exemples du genre.

Floriane Soulas met en scène un monde Steampunk, situé en 1896 à Paris. L’humanité est parvenue à aller jusqu’à la Lune pour y découvrir et exploiter deux métaux, le sélénium et l’éternium, chacun doté de propriétés différentes (je reviendrai sur l’éternium plus bas). L’exploitation de matériaux fictifs sur notre satellite pourrait rappeler une certaine cité sélène d’Emmanuel Chastellière, mais l’autrice focalise son récit sur la ville de Paris, dont la bonne société aristocratique et bourgeoise est protégée des avaries du climat et des classes laborieuses par un dôme de verre et de métal. À l’extérieur du dôme, la misère et la violence règnent, notamment à cause de guerres territoriales et commerciales de gangs qui s’entredéchirent. Louis contrôle la Foire, une gigantesque fête foraine dans laquelle les passants se font détrousser, Silas trafique de l’opium, et Léon gère des maisons de passe, dans lesquelles il prostitue des dizaines de femmes. Une décharge mécanique, la Ferraille, est quant à elle placée sous le contrôle des « enfants perdus » des orphelins qui ont été forcés de grandir trop vite pour apprendre la survie et forment une société intrépide et parallèle à celle, tout aussi dure, des adultes. Toutefois, à la différence des gangsters adultes, les enfants perdus ont un code et un sens de l’honneur et un réel souci les uns des autres qui reste ancré en eux même après leur départ de la décharge.

– Vous allez le retrouver, hein ? Celui qui fait du mal aux gens. Vous avez promis.

– Comment tu t’appelles ?

– Charlotte.

– Eh bien, Charlotte, j’ai promis. Et la promesse d’un enfant perdu à un autre est sacrée, je n’ai pas oublié, lui répondit-il en lui caressant les cheveux.

L’utilisation du présent gnomique marque la force des codes sociaux des enfants perdus. On remarque cependant que malgré leur dureté apparente, ils restent avant tout… des enfants (oui oui), comme en témoignent leurs répliques, dans lesquelles un sociolecte enfantin transparaît.

Floriane Soulas déploie des topoi du Steampunk pour bâtir l’esthétique de son roman, avec notamment les dirigeables qui traversent le monde, les voitures automatiques, des plantes mécaniques qui reproduisent l’apparence et l’odeur de végétaux véritables, des pistolets hydrauliques et à piston, les personnages d’inventeurs et scientifiques plus ou moins bien intentionnés, avec par exemple Jules, un des subordonnés d’Étienne qui créé et perfectionne des mécanismes tels que des mouchards en forme d’insectes. Sans rentrer dans les détails une autre figure scientifique du roman est le savant qui expérimente sur l’éternium et la « rouille », la drogue qui donne son nom au roman, qui est un hallucinogène extrêmement puissant et addictif qui broie peu à peu et de plus en plus violemment ses consommateurs, dont les yeux prennent « une teinte rosée », par exemple. L’autrice dépeint aussi une technologie rétrofuturiste qui permet de créer des prothèses cybernétiques à partir de l’éternium, mais aussi des animaux mécanisés, notamment des chiens (qui a dit biomorphes ?) qui peuvent servir d’auxiliaires de police particulièrement féroces, mais aussi d’animaux de compagnie dont la croissance est bloquée au stade de chiot.

– Le meilleur chien de garde jamais créé, expliqua Armand. Équipé dès la naissance de mes nouvelles prothèses bio-adaptables et conditionné pour obéir aux ordres dès son plus jeune âge. Une boule de muscles, très obéissante. Je suis fier de ce nouveau produit. Sans aucun doute, il sera l’outil idéal pour ramener la paix dans les rues tourmentées de notre belle capitale.

Les chiens modifiés sont réifiés par leurs créateurs et maîtres humains, de la même manière que les prostituées sont déshumanisées par leurs souteneurs. Elles sont considérées comme des « marchandises », tandis que les chiens sont perçus comme des moyens de faire régner l’ordre et non comme des êtres vivants, comme le montre l’emploi de termes tels que « outil » et « produit ». Ils servent alors les besoins des hommes, comme manières d’assouvir des fantasmes ou leurs pulsions sexuels, ou comme cobayes dont on peut disposer facilement et sans aucun état d’âme. Le regard porté par les classes dominantes sur ces individus et animaux est donc particulièrement cynique. Sans rentrer dans les détails, la cybernétisation et la modification des êtres humains contribuent également à leur réification. Ils entrent donc dans la même catégorie que les cyborgs décrits dans la SF Cyberpunk.

Ainsi, si Rouille appartient au genre du Steampunk, Floriane Soulas décrit un univers marqué par la misère et les violences de classe, au sein duquel les classes dominées sont écrasées et aliénées, ce qu’on observe dans la réification constante des prostituées dans le discours de leurs souteneurs, mais aussi lors des passages qui montrent l’indifférence presque totale des gangsters à l’égard des prostituées qui disparaissent et sont retrouvées mutilées. Cette description des milieux défavorisés du XIXème siècle peut faire écho à celles d’Émile Zola ou Victor Hugo, qui s’intéressaient au sort des classes populaires de leur époque et détaillaient leur conditions de vie. La violence du l’univers alternatif décrit par l’autrice nous est montrée à travers le regard du personnage principal, Violante.

Violante est aliénée à plusieurs niveaux. En effet, elle est amnésique, ce qui signifie qu’elle est en grande partie dépossédée de son histoire et de son identité, qu’elle tente difficilement de retrouver pour se connaître elle-même. À cette première dépossession s’articule sa condition, puisqu’elle est forcée de se prostituer dans une maison de passe de luxe, Les Jardins Mécaniques, pour survivre. Son individualité déjà fragile se dilue dans le rôle et l’identité qu’elle se donne en tant que prostituée, « Duchesse ». Cette persona et la condition qu’elle représente l’éloignent donc de son rôle de sa véritable identité, qu’elle recherche tant bien que mal. Sa découverte de la rouille, des ravages qu’elle cause et de ses possibles liens avec la disparition de son amie Satine, la pousse à devenir active et à enquêter par elle-même, mais aussi à contester l’autorité de Madeleine, gérante de la maison de passe, de Léon, son supérieur, mais aussi à s’affirmer face aux autres prostituées des Jardins Mécaniques qui la rejettent.

Je terminerai cette chronique en évoquant la rouille, la drogue qui se trouve au centre du roman. Floriane Soulas insiste sur les effets dévastateurs de cette substance sur ses consommateurs, mais aussi sur la manière dont elle est revendue et surtout fabriquée, en instrumentalisant de véritables champs de corps.

La jeune fille sentit son estomac se rebeller violemment. Des dizaines et des dizaines de corps étaient suspendus au plafond par les pieds, comme des grappes de raisins, leurs chairs transpercées de tuyaux translucides qui véhiculaient un liquide cuivré.

La torche illuminait cette macabre disposition en jetant des rosaces orangées sur le sol et les murs en pierre. Des poches suspendues au plafond alimentaient les prisonniers en poudre cuivrée, diluée dans de l’eau claire. Sous chaque corps, un petit récipient en verre recevait le liquide qui sortait de la bouche des malheureux et en tamisait le contenu. Une poudre rose clair, encore humide de fluides vitaux, s’accumulait au fond des bassines. Avec un effort de volonté, Violante s’approcha. Une grimace d’effroi s’agrandissait un peu plus sur son visage à chaque pas. Elle plaça une main face au visage du premier corps et hoqueta d’horreur en sentant un faible souffle de vie caresser sa paume. Ces gens étaient vivants.

La comparaison initiale avec des « grappes de raisins », associée au grand nombre de corps et au dispositif de récolte, montre toute l’horreur que des individus humains subissent, réduits à l’état de raffineries vivantes, ce qui cause d’ailleurs l’effroi de Violante. Le corps humain intoxiqué s’intègre alors dans un véritable champ industriel et se trouve totalement réifié.

Le mot de la fin


Rouille est un roman Steampunk de Floriane Soulas, dans lequel elle met en scène Violante, une jeune femme amnésique forcée de se prostituer pour survivre dans un Paris où la violence et la pègre règnent en maîtres.

Les classes dominées et leurs corps sont instrumentalisés, vus comme des marchandises. Les disparitions de prostituées et l’apparition d’une nouvelle drogue dangereuse, la rouille, poussent Violante à enquêter, ce qui lui fait découvrir les bas-fonds sordides, violents et tragiques d’un univers qui l’était déjà pour elle.

Si vous souhaitez découvrir la plume de l’autrice et que vous aimez le Steampunk, je vous recommande ce roman !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Célindanaé, Aelinel, Elhyandra, Ombrebones, Outrelivres

10 commentaires sur “Rouille, de Floriane Soulas

  1. Merci pour le lien ! Je me rappelle qu’il y avait de bonnes idées dans ce roman mais j’avais été finalement déçue par l’héroïne et la mise en place de l’ensemble. Après ça remonte à loin mais si ça n’avait pas été pour le plib, je ne sais pas si je serais allée au bout 😅

    Aimé par 1 personne

      1. C’est le jeu ! Mais du coup ça m’intéresse toujours de lire ce que d’autres personnes ont aimé dans ce roman, pour comparer avec mes propres réflexions 🙂

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