La Cité des Saints et des Fous, de Jeff Vandermeer

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un merveilleux objet littéraire qui a renforcé mon amour pour la Weird Fiction et le New Weird.

La Cité des Saints et des Fous, de Jeff Vandermeer


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Au Diable Vauvert. Je remercie chaleureusement Nathalie Paino pour l’envoi du roman !

Jeff Vandermeer est un auteur de science-fiction et de Fantasy américain né en 1968.  Il est rattaché au mouvement du New Weird, qu’il a contribué à fonder puis théoriser, notamment par le biais de l’anthologie The New Weird, constituée avec Ann Vandermeer et parue en 2008. Par la suite, ils ont publié le titanesque The Weird, qui retrace un siècle de Weird Fiction, d’Alfred Kubin à K. J. Bishop. En tant qu’éditeurs, les Vandermeer ont aussi traduit et publié des œuvres Weird d’Europe du Nord au sein de la structure Cheeky Frawgs Books, avec le recueil Jagganath de Karin Tidbeck, ou l’intégrale des œuvres de Leena Krohn.

En tant qu’auteur, Jeff Vandermeer a écrit la trilogie du Rempart Sud, composée d’Annihilation, Autorité et Acceptation, Borne (avec lequel je l’ai découvert) de La Cité des Saints et des fous, dont je vais vous parler aujourd’hui.

Le roman est originellement paru en 2001, et a été traduit en français par Gilles Goullet pour la collection Interstices des éditons Calmann-Lévy, qui ont publié sa version française en 2006. Par la suite, il est devenu indisponible, jusqu’à ce que les éditions Au Diable Vauvert le rééditent en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Peuplé de meurtriers, d’artistes fous, de Saints Vivants, de calmars géants intelligents ou d’étranges créatures furtives semblables à des champignons, ce livre-univers d’un Rabelais qui aurait lu Nabokov, grotesque, tragique et parfois déchirant dessine un des plus beaux portraits de ville de la littérature moderne : Ambregris, métropole tentaculaire où toutes les folies trouvent refuge. »

Dans mon analyse du roman, je vous donnerai d’abord un peu de contexte, avec les liens entre Jeff Vandermeer et le New Weird, puis je traiterai de la structure de La Cité des Saints et des Fous et de son aspect polytextuel, pour enfin aborder ses aspects horrifiques et truculents.

L’Analyse


Un peu de contexte : Jeff Vandermeer et le New Weird


Tout d’abord, il me paraît (très) important de replacer la parution de La Cité des Saints et des Fous dans son contexte. Au début des années 2000, entre 2000 et 2005 plus précisément, paraissent cinq œuvres, avec d’abord Perdido Street Station de China Miéville (2000), La Cité des saints et des fous de Jeff Vandermeer (2001), A Year in the Linear City de Paul Di Filippo (2002), et The Etched City, ou Aquaforte de K. J. Bishop (2003) et The Year of Our War, ou L’Année de notre guerre de Steph Swainston (2004). Ces œuvres sont considérées par un certain Jeff Vandermeer, et d’autres en même temps que lui, comme une nouvelle impulsion au sein des littératures de l’imaginaire, qui sera baptisée New Weird. Le terme apparaît en premier dans la préface de la novella The Tain de China Miéville (présente par ailleurs dans l’excellent recueil En quête de Jake et autres nouvelles) par M. John Harrison, puis est repris et interrogé au cours d’un fil de discussion sur le forum Third Alternative.

Par la suite, Jeff et Ann Vandermeer publient l’anthologie The New Weird, qui juxtapose des textes précurseurs du genre, des récits qui en sont représentatifs, des expérimentations, mais aussi des essais critiques. Jeff Vandermeer lui-même signe une préface qui retrace l’émergence du genre et lui donne une définition. La voici, traduite par mes soins :

Le New Weird est un genre fictionnel qui prend place dans un cadre urbain, au sein d’un monde alternatif qui subvertit les idées fantasmées à propos des espaces que l’on peut trouver en Fantasy traditionnelle, notamment en choisissant des modèles réalistes et complexes du monde réel comme point de départ pour des décors qui peuvent combiner des éléments de science-fiction et de Fantasy. Le New Weird est d’une nature viscérale et instantanée qui mobilise souvent des éléments d’horreur surréaliste ou transgressive pour son ton, son style ou ses effets, combinés avec le stimulus de l’influence des auteurs de la New Wave ou de leurs mandataires (cela inclut des précurseurs comme Mervyn Peake et les décadents français et anglais). Les fictions du New Weird sont très conscientes du monde contemporain, même de manière déguisée, mais pas toujours de manière ouvertement politisée. Comme faisant partie de cette conscience du monde moderne, le New Weird s’appuie, pour son pouvoir visionnaire, sur un « abandon à l’étrange », qui n’est pas, par exemple, enfermé dans une maison hantée dans les landes ou dans une grotte en Antarctique. Cet « abandon » (ou « croyance ») de l’auteur peut prendre plusieurs formes, certaines d’entre elles incluant même l’usage de techniques postmodernes qui ne sapent pas la réalité de surface du texte.

À partir de cette définition, on peut affirmer que le New Weird est un courant ultracontemporain de la Weird Fiction qui mêle les influences de la New Wave de la science-fiction et l’horreur des années 1980, portée notamment par des auteurs tels que Clive Barker. Ces deux influences s’ajoutent à l’intertexte du « Old Weird », représenté par des auteurs tels que H. P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, Franz Kafka ou encore Ryunosuke Akutagawa, qui ont marqué la Weird Fiction et que les auteurs du New Weird connaissent. Les auteurs du New Weird affichent cependant une volonté de subvertir le Old Weird, comme le montre le renvoi explicite aux Montagnes hallucinées de Lovecraft dans la préface, mais aussi la Fantasy et la science-fiction.

En rédigeant cette préface et en donnant cette définition, Vandermeer s’affirme comme auteur théoricien des genres de l’imaginaire. Ce statut se trouvera renforcé par ses publications fictionnelles et son travail éditorial ultérieur, avec des anthologies comme The Big Book of Science-Fiction, The Big Book of Modern Fantasy, ou encore The Weird, qui retrace l’évolution de la Weird Fiction sur un siècle, d’Alfred Kubin à K. J. Bishop, en passant par Bob Leman et l’un des récits de Bienvenue à Sturkeyville et Tainaron de Leena Krohn.

Venons-en à la publication de La Cité des Saints et des Fous, qui est immédiatement contextualisée et intégrée à un certain canon de l’imaginaire, celui de la Weird Fiction, dans un avant-propos de Michael Moorcock que j’ai personnellement trouvé magnifique. Ainsi, Michael Moorcock compare l’Ambregris de Jeff Vandermeer aux récits de Howard Philips Lovecraft, à Lord Dunsany, au Titus errant de Mervyn Peake, au Zothique de Clark Ashton Smith, à la planète Mars de Leigh Brackett, à la Terre Mourante de Jack Vance, à la Viriconium de M. John Harrison, mais aussi à ses contemporains, tels que China Miéville, Mary Gentle, ou encore Paul Di Fillippo.  Tous ces auteurs constituent d’une certaine façon les pierre angulaires, passées et présentes, de la Weird Fiction, Dunsany, Peake, Lovecraft, et Smith représentant le Old Weird, tandis que les autres auteurs constituent le New. Michael Moorcock intègre donc Jeff Vandermeer et son récit à une certaine tradition de l’imaginaire qui n’est pas celle d’un certain J. R. R. Tolkien.

La Cité des Saints et des Fous apparaît donc comme une œuvre hors du commun dès sa publication. Cela est en partie dû à sa structure, polytextuelle et expérimentale.

Structure : Expérimentation polytextuelle. Peut-on parler de roman ?


L’objet-livre intitulé La Cité des Saints et des Fous en renferme un autre, intitulé « Le Livre d’Ambregris », qui existe au niveau intradiégétique, comme ses annexes pourront le montrer, mais qui apparaît aux yeux du lecteur comme un objet  fictionnel à part entière.

À première vue, en consultant le sommaire, on peut observer que cet objet semble adopter une structure de recueil, avec quatre novellas, « Dradin, Amoureux », « Le Guide Hoegbotton de l’Ambregris des premiers temps », « La Transformation de Martin Lac », et « L’Étrange cas de X », et de nombreuses annexes. Cette juxtaposition de textes narratifs puis d’annexes peut rappeler des romans plus classiques comme Le Seigneur des anneaux ou Dune et peut traduire une volontédidactique de l’auteur, qui veut présenter son univers à travers divers documents qui ne sont pas des récits.

Cependant, on peut d’ores et déjà constater à la lecture des quatre novellas que Jeff Vandermeer emploie volontiers des narrations protéiformes, de la main de différents auteurs intradiégétiques. En effet, si Dradin, amoureux, semble à première vue proposer une narration linéaire décrivant une fiction, les novellas suivantes constituent des expérimentations narratives.

Le « Guide Hoegbotton de l’Ambregris des premiers temps » est en effet un essai d’historien rédigé par un certain Duncan Hurle, qui vilipende dans ses notes de bas de page un certain nombre de ses confrères et s’adresse même à son lecteur.

2. Une note de bas de page sur le but de ces notes de bas de page : le présent texte en regorge afin d’éviter de vous infliger, touriste nonchalant, un volume de connaissances qui risquerait de vous peser et de vous empêcher d’apprécier les charmes de la ville avec votre habituelle désinvolture insouciante. […]
3. Il me faut ajouter à la note 2 que les informations les plus intéressantes seront uniquement incluses en notes de bas de page, que je m’efforcerai de multiplier au maximum. De plus, les informations évoquées en note seront plus tard développées dans le texte principal, ce qui plongera dans la confusion ceux d’entre vous ayant décidé de ne pas lire les notes de bas de page.

Les notes de bas de page font ainsi partie intégrante de la narration de cette novella et permettent de mieux cerner son auteur fictif, en plus de constituer une forme de didactisme qui donne des informations complémentaires sur l’Ambregris primitive et son univers, non sans un humour parfois caustique, en adoptant le mode discursif des essais universitaires.  Le texte cite également des documents historiques, avec notamment Samuel Tonsure, un moine qui a exploré avec Manzikert I, fondateur et premier souverain d’Ambregris, les souterrains des « chapeaux gris » habitants autochtones de la ville, humanoïdes, fongiques et (extrêmement) terrifiants, et y est vraisemblablement resté (dans tous les sens du terme) en y laissant sa raison au passage.

Ensuite, « La Transformation de Martin Lac » juxtapose le propos critique de Janine Hurle et de son « Rapide survol de l’art de Martin Lac et de son invitation à une décollation », qui comprend des suppositions biographiques quant à la vie et l’œuvre de l’artiste Martin Lac, emblématique d’Ambregris, avec l’histoire véritable du personnage, qui explique donc de manière authentique la genèse de sa peinture. Il s’agit donc d’une nouvelle qui traite d’une figure d’artiste avec des ekphrasis de ses tableaux, mais aussi de l’histoire d’Ambregris, puisque l’histoire de Martin Lac prend place lors des événements qui suivent la mort de Voss Bender, célèbre compositeur et politicien dirigeant officieusement Ambregris. Cette juxtaposition de la vie de l’artiste et d’une interprétation de son œuvre joue avec le mécanisme de l’ironie dramatique, puisque Janine Hurle ignore la vie de Martin Lac et produit alors un travail critique erroné, à l’opposé du lecteur qui la connaît et peut donc remarquer comment la vie de Lac s’articule à son œuvre.

La dernière novella, « L’étrange cas de X », met en scène l’auteur lui-même en scène sous les traits de X, alias Jeff Vandermeer (oui oui), qui écrirait sur Ambregris et aurait surnaturellement basculé en son sein. Il y est interné dans un hôpital psychiatrique parce que son comportement est interprété comme de la folie, puisqu’il ne croit pas en l’existence de la ville pour la simple et bonne raison qu’il l’a inventée de toutes pièces (oui oui), comme le montre l’existence de La Cité des Saints et des Fous au niveau intradiégétique, qui compte d’ailleurs un récit « L’étrange cas de X ». Cette mise en abîme se poursuit avec les annexes, directement rattachées à cette novella et introduites par une lettre du psychiatre de X.

Pour faire suite à votre demande, veuillez trouver ci-joint tous les effets personnels oubliés par X, à l’exception de son stylo, d’un cahier vierge et d’une édition de poche très abîmée de La Cité des Saints et des Fous qu’il tenait à garder sur sa poitrine comme un talisman.

Les annexes sont alors mises en scène sur le plan intradiégétique comme des documents collectés ou écrits par X, alias Jeff Vandermeer, qui est par ailleurs l’auteur de l’ensemble des textes. Ainsi, au-delà de leur intérêt didactique pour le lecteur qui souhaiterait découvrir l’univers, ces annexes présentent donc une véritable narration à travers leur lien avec la quatrième novella. Vous l’aurez compris, La Cité des Saints et des Fous est extrêmement polytextuel.

Par ailleurs, elles constituent des objets narratifs en elles-mêmes, puisqu’une grande majorité d’entre elles sont des récits parfois extrêmement expérimentaux en termes de forme. Ainsi, mais sans trop vous en dire, l’essai sur le « Calmar royal » comporte un récit qui se trouve distillé à l’intérieur d’une bibliographie commentée, en plus de comporter une théorie tragique sur la « calmaranthropie », l’équivalent tentaculaire de la lycanthropie. Le début de la nouvelle « La Cage » fonctionne avec une narration par inventaire, où chaque objet énuméré puis décrit signifie quelque chose par rapport à un autre, décrit dans le paragraphe suivant, et ainsi de suite.

1 horloge de parquet, le verre protecteur de son cadran fendu et taché de sang, ses aiguilles figées juste avant minuit, un vague tic-tac étouffé sortant d’entre ses rouages, comme si les aiguilles cherchaient à se remettre en mouvement, et sous l’horloge,

1 tapis brodé, manifestement tissé dans le Nord, près de Moroux, peut-être même par un de ses ancêtres. Il représente l’arrivée de la cavalerie morousienne à Ambregris au moment du Silence, cavaliers et montures baignant dans un halo de sang, qu’on pourrait croire, sous une autre lumière, partie intégrante du tissage. Mais aucune lumière ne pouvait dissimuler

Le début de « La Cage » montre donc un jeu entre le détail d’un inventaire et un implicite narratif, qui lie ces objets à un crime atroce.

Dans « L’échange », l’auteur nous donne un récit illustré qui relate un échange de cadeaux vivants (oui oui) par un couple, avec des illustrations énigmatiques. Le texte et les images sont commentés par une voix tierce, ce qui peut plus ou moins guider l’interprétation du lecteur.

On observe donc que La Cité des Saints et des Fous opère une subversion des annexes par une expérimentation et jeu avec l’acte de lecture, puisque certaines informations doivent être trouvées de manière active, en guettant les moindres détails des récits (et de ce qui n’en sont pas à première vue), mais aussi en décodant littéralement la fin de la nouvelle « L’Homme qui n’avait pas d’yeux ».

Ainsi, Jeff Vandermeer reprend le principe des annexes à la Tolkien ou à la Herbert, mais joue avec et le distord pour créer un objet littéraire et narratif expérimental.

L’auteur, en créant ce type de dispositif narratif, joue aussi avec le didactisme, c’est-à-dire la manière dont il transmet des informations sur son univers à son lecteur, puisque que sa méthode de transmission varie de texte en texte, ce qui le pousse à adopter une méthode de lecture particulièrement attentive, jusque dans des notes de bas de pages, des notices bibliographiques et des commentaires de texte. Certains récits, tels que « Histoire de l’Ambregris des premiers temps », « L’Échange » ou « Le Calmar royal » jouent en effet l’acte interprétatif, en proposant eux-mêmes leur propre commentaire, ce qui ajoute encore un niveau de lecture à l’œuvre. Le jeu avec l’acte interprétatif s’opère également dans l’esprit du lecteur, qui a sous les yeux une immense variété d’informations et de textes qui se recoupent entre eux, se contredisent parfois, présentent diverses théories qui doivent être reliées entre elles pour construire une herméneutique du texte. Le didactisme de l’œuvre de Jeff Vandermeer est alors à l’image de la manière dont il construit sa narration, complexe et expérimental.

Cette extrême polytextualité fait que l’on peut se poser des questions sur la nature même de La Cité des Saints et des Fous. Est-ce qu’il s’agit d’un roman ? Est-ce qu’il s’agit d’un recueil ? Est-ce qu’il s’agit d’un fix-up ?

Toutes ces questions structurelles découlent des expérimentations de l’auteur et son jeu avec les limites de la narration et du didactisme.

Fongus et calmars, horreur et truculence


Plusieurs textes de La Cité des Saints et des Fous traitent de colonisation, de racisme, et de destruction de peuples autochtones. En effet, « Histoire de l’Ambregris des premiers temps » et « Histoire de la famille Hoegbotton », traitent de la manière dont des conquérants, le « captane » Manzikert I pour la première et le Khalife pour la seconde, ont détruit des peuples et leur culture, les « chapeaux gris » et les nomades des steppes. On peut remarquer que dans les deux cas, ces populations victimes de violences prennent leur revanche, puisque les champigniens accomplissent un (très) grand nombre d’exactions qui peuvent être interprétés comme une vengeance, tandis que les Hoegbotton finissent par posséder un énorme pouvoir économique à Ambregris.

L’évocation du « Silence », un moment lors duquel la totalité de la population se trouvant à l’intérieur des murs d’Ambregris a disparu (oui oui) sans laisser aucune trace, mentionné par Duncan Hurle dans « L’Histoire de l’Ambregris des premiers temps » et évoqué par Robert Hoegbotton dans « La Cage », traite de la manière dont un traumatisme peut surgir et marquer au fer rouge la mémoire collective d’une population.

Sans trop rentrer dans les détails, le Silence et les événements et récits qui lui sont liés participent à l’étrange atmosphère qui règne à Ambregris. Cette atmosphère est constitutive de l’appartenance de La Cité des Saints et des Fous à la Weird Fiction. De la même manière, le « Festival du calmar d’eau douce » marqué par le déchaînement de violence qu’il occasionne parmi les citoyens, comme le montre « Dradin, amoureux » et les théories à son sujet dans l’essai sur « Le Calmar royal ».

Il passa devant les pendus, les bâtiments en feu et les véhicules motorisés carbonisés, pour tomber sur… des hommes montés sur échasses jetant des têtes coupées à la foule, qui n’attendait rien d’autre pour se les lancer à la main ou au pied… un homme éventré, ses intestins se répandant dans le caniveau tandis que ses assaillants continuaient à le couper en morceaux et que lui restait cramponné à leurs jambes… une femme agressée contre un mur de brique par dix hommes qui la maintinrent au sol pour la couper et la violer… des fontaines dans lesquelles flottaient quantité de corps enflés, l’eau rouge et sombre de sang… des feux de joie avec des piles de dizaines de corps à brûler… un couple décapité, toujours enlacé, à genoux dans l’obscurité de la brume montante… des hurlements sinistres, le goût du sang de plus en plus présent dans l’atmosphère, l’odeur du feu et de la chair qui brûle…

Le carnevalesque s’articule ici au carnage, comme le montre l’énumération des horreurs qu’observe Dradin, avec des corps mutilés et agressés, avec une utilisation du Body Horror qui transparaît dans les détails macabres exposés au personnage, et à travers lui, au lecteur. Le Festival peut alors être vu comme un moment de « Weird rituel », pour reprendre les mots de Jeff Vandermeer lui-même à propos de « Dans la colonie pénitentiaire » de Franz Kafka, lors duquel les festivités censées permettre la cohésion d’une communauté basculent dans une violence extrême, ce qui peut rappeler la nouvelle « Dernier été dans la pureté et la lumière », que l’on peut retrouver dans le magistral recueil Fournaise de Livia Llewelynn.

Cette violence s’avère particulièrement liée aux champigniens et à leurs actes sordides. Ils constituent alors une menace qui pèse sur chaque habitant d’Ambregris.

Les bras verts du garçon, flous et indistincts, semblaient une nature représentée par des points de peinture représentés sur une toile. Sa valise, autrefois bleue, était devenue d’un vert tirant sur le noir, car les fongus en avaient englobé la plus grande partie, comme le lierre avait englobé le mur oriental du manoir. Toute la terrible connaissance de son état luisait dans le regard du garçon, qui continuait pourtant à tenir le bras de sa mère tandis que les vrilles blanches entouraient leurs deux membres dans une étreinte de plus en plus permanente. […]
L’horloge brisée gémit et sonna minuit. Les coups résonnèrent, vibrèrent dans la pièce, dans les milliers de bocaux d’animaux en conserve. L’avocat leva les yeux, pris d’une terreur soudaine, et avec un petit bruit sec, explosa en une légère pluie de spores émeraude qui descendirent vers le sol avec la grâce lente et tranquille de graines de pissenlit. Comme si le bruit l’avait fait voler en éclats.

Les exactions des champigniens constituent toujours des moments lors desquels les corps sont dégradés et contaminés par une altérité, avec par exemple le « fongus », qui les reconfigure puis les détruit. On remarque par ailleurs que l’altérité que représentent les champigniens, mais aussi les calmars royaux, apparaît radicale et très difficilement compréhensible par les humains, qui se trouvent en péril lorsqu’ils interagissent avec eux. Les calmars et les champigniens peuvent alors constituer des réminiscences d’un intertexte lovecraftien. Parmi les renvois intertextuels plus explicites, on peut citer la « librairie Borges », clin d’œil à Jorge Luis Borges, mais aussi la mention d’un dénommé Alfred Kubin, tous deux identifiés comme auteurs de Weird Fiction dans l’anthologie The Weird.

L’humour présent dans La Cité des Saints et des Fous peut quant à lui rappeler un certain Rabelais par sa truculence, avec par exemple la dérision des ordres monastiques à travers ceux des Saints Vivants (non, pas celui-là), qui comportent notamment un ordre des « Éjaculations » et de la « Défécation » (oui oui).

Ainsi, le vieux remède consistant à étaler un calmar sur les pieds du patient pour guérir une rage de dents ou une migraine prendrait une tournure cauchemardesque si on hissait un calmar de deux tonnes pour le lâcher sur les pieds du malade !

Je terminerai cette chronique en évoquant les figures d’artistes mises en scène dans La Cité des Saints et des Fous, avec Martin Lac, dont les peintures semblent capturer l’esprit d’Ambregris, les personnages d’écrivains que sont X et le personnage de la nouvelle « L’Homme qui n’avait pas d’yeux » et permettent des mises en abîme littéraires, mais aussi le mouvement du « Nouvel Art », provocateur et irrévérencieux. Le « Glossaire d’Ambregris » évoqué en effet le fait que ses membres ont tenté de faire élire un poisson mort (oui oui), ou se sont moqués d’un critique d’art avec un moulage effectué sur son cadavre comportant des morceaux de son travail critique, intitulé « Épuisement de la critique » (oui oui). Sans oublier Voss Bender, le compositeur et politicien célèbre et célébré dans tout Ambregris et dont les opéras sont cités dans les récits ? Toutes ces figures d’artistes me laissent penser, puisqu’elles rejoignent Pickman, Erich Zann, Lin, Beth, et autres Grive, que la Weird Fiction regorge de figures d’artistes.

Le mot de la fin


La Cité des Saints et des Fous est un objet littéraire Weird, polytextuel, expérimental et magistral d’après moi. Jeff Vandermeer décrit l’étrange et monstrueuse Cité d’Ambregris dans quatre novellas et des annexes marquées par leur jeu avec l’acte narratif et la manière de transmettre des informations sur l’univers fictionnel.

Ambregris apparaît fongique et tentaculaire, marquée par la débauche, la violence de son histoire et de ses habitants, qu’ils soient humains ou champigniens, artistes ou criminels.

Si vous aimez les œuvres hors-normes, la Weird Fiction dans tout ce qu’elle peut avoir de dérangeant tant sur le fond que sur la forme, je vous recommande ce chef d’œuvre de la littérature qu’est La Cité des Saints et des Fous.

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de Jeff Vandermeer, Borne

Vous pouvez consulter les chroniques de Charybde, Lullaby

4 commentaires sur “La Cité des Saints et des Fous, de Jeff Vandermeer

  1. Très belle chronique ! 🙌 Qu’est-ce que j’ai adoré ce recueil ! Au-delà de la cité elle-même et de ce qui s’y déroule, la préface de Moorcock est excellente, les notes de bas de page m’ont fait mourir de rire et toutes ces annexes !!! 🤯😄 Les détails éditoriaux ont été poussés jusqu’au bout pour nous plonger dans cet univers et j’ai adoré ça ^^. Bref, lisez-le ! 😂

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