L’Évangile selon Myriam, de Ketty Steward

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du roman d’une autrice que j’apprécie beaucoup. Et comme il porte le prénom de celle sans qui je ne serai pas là pour vous parler de littérature, et sans que je ne serai pas là tout court, je dédie cette chronique à ma formidable maman.

L’Évangile selon Myriam, de Ketty Steward


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Ketty Steward est une autrice de littérature fantastique et de science-fiction et poétesse française née en 1976. Elle fait partie de l’Université de la Pluralité et exerce le métier de psychologue clinicienne.

Ses nouvelles sont publiées dans de nombreuses revues et anthologies, telles que les anthologies de La Volte, Demain le travail, Demain la santé, Faites demi-tour dès que possible, Bifrost, ou encore Futuribles.

Son roman L’Évangile selon Myriam a été publié aux éditions Mnémos en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« À seulement seize ans, Myriam est chargée d’écrire le livre de la Vérité qui manque à sa communauté de survivants de l’apocalypse. Elle n’a plus accès qu’à quelques ouvrages en lambeaux et à des récits oraux conservés tant bien que mal. Qu’à cela ne tienne, elle remplit sa mission.

Puisant à toutes les sources, de la chute de Lucifer aux chaussons de Cendrillon, en passant par Le Lac des cygnes et les pérégrinations d’Œdipe, elle trace des démarcations nouvelles entre le mensonge et la vérité. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord de son aspect polytextuel et de son utilisation de l’intertextualité, pour ensuite évoquer la manière dont Ketty Steward réécrit les textes qu’elle mobilise.

L’Analyse


Polytexte, Intertexte


Le roman de Ketty Steward met en scène un personnage élu et écrivain, Myriam, qui construit un récit pour sa communauté de survivants en dehors d’une société hypertechnologique, qui descend d’individus qui ont choisi de la rejeter (j’y reviens plus bas). Myriam construit son récit à partir d’une multitude de sources préexistantes, que le lecteur peut aisément identifier. Les récits mobilisés par Myriam sont regroupés dans sept parties, intitulées Commencements, Solidarités, Élus, Mensonge, Vérités, Amour, et Épreuve, et qu’ils visent à illustrer.

Cette structure bâtie à partir d’une pluralité d’objets textuels fait que le roman de Ketty Steward mobilise non seulement une intertextualité forte, qui permet une connivence avec le lecteur, mais aussi une polytextualité forte, puisque l’autrice monte, colle, et réécrit différents textes pour construire son œuvre. Ce travail de réécriture s’observe dans sa manière de traiter chaque récit pour le faire interagir avec la partie du roman dans laquelle il s’insère, mais aussi par l’ironie que l’autrice mobilise.

Comme son titre l’indique, L’Évangile selon Myriam mobilise une intertextualité forte avec la Bible, l’Ancien comme le Nouveau Testament. En effet, le roman met en scène la révolte de Lucifer contre Dieu, la naissance d’Adam, qui parcourt seul l’Éden avant la création de la femme pour la raison qu’il est « le seul de son espèce », ce qui conduit Dieu à la créer à partir de son baculum, ce qui donne donc une explication à l’absence d’os pénien chez l’homme (oui oui). La rivalité fraternelle de Caïn et Abel ainsi que celle de Jacob et Esaü sont aussi évoquées, sous l’angle de l’envie, de la jalousie, de la tromperie et des violences perpétrées et subies. On peut d’ailleurs remarquer qu’un cycle de la violence et des erreurs se poursuit d’abord dans le bannissement de Lucifer puis celui d’Adam, mais aussi dans la tromperie de Jacob exercée sur son frère Esaü, qui se fait lui-même tromper par Laban lorsqu’il veut épouser sa fille. Cette perpétuation continuelle de la violence s’illustre par ailleurs dans les rapports toxiques entre les hommes et les femmes, comme le montre une continuité meurtrière et abusive entre le roi David et ses fils, notamment Amnon, qui agresse sexuellement sa demi-sœur Tamar. Seul Salomon semble rompre avec cette tendance au mensonge et à la manipulation, comme le montre l’histoire de son Jugement, qui vise à départager deux femmes qui revendiquent un enfant.

L’épreuve mise en œuvre par le juge-roi allait dans ce sens. Il cherchait à distinguer, au-delà des cris de la dispute, laquelle de ces femmes serait capable de laisser son intérêt personnel et son envie d’être la gagnante de la querelle pour se soucier de l’avenir du petit humain.

L’intertexte biblique permet aussi à Ketty Steward d’aborder la question des personnages Élus par Dieu à travers les figures de prophètes d’abord, Jonas, puis Jésus. Les deux personnages rejettent d’abord leur élection et tentent de se suicider (oui oui) pour échapper à leur condition.

« Jetez-moi par-dessus bord, dit-il. Je pense que tout ira mieux ensuite »
Son attitude fermée passe pour de l’arrogance et l’agacement de ses compagnons est tel qu’ils n’hésitent pas longtemps avant de le balancer à la mer.
À peine Jonas a-t-il touché l’eau que la tempête s’apaise.
« On pourrait le repêcher », propose un passager pris de remords.
Seulement, Jonas n’est plus visible. Il n’a rien fait pour se maintenir à flot. Il a coulé, comme une masse, prêt à mourir.
Ce serait une façon de refuser définitivement l’appel de Dieu qui ne l’entend pas de cette oreille et monte pour le prophète une opération de sauvetage invraisemblable.
On dit « miraculeuse ».

Jonas cherche à échapper à Dieu et à son statut de prophète en tentant de se noyer dans la mer après avoir vu qu’il ne peut prendre la fuite. Cependant, même la mort lui est impossible, puisqu’on l’empêche de mourir. Jésus fait face aux mêmes tourments, qui le marquent au moins autant.

« Ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte contre une pierre », avait-il reçu comme avertissement le jour où il avait essayé d’aller se suicider dans le désert, sans eau ni nourriture. […]
Une autre fois, il avait voulu se noyer, mais l’esprit de Dieu ne le permit pas. Il se retrouva à marcher sur l’eau, incapable de couler.
Ces tentatives de suicide avaient laissé au jeune messie une tendance persistante à la noirceur et à la mélancolie, ainsi qu’un goût prononcé pour tout ce qui concernait la mort, le sang, ou les marges de la société.
À force de signes de confirmation de son élection, Jésus s’était finalement rendu aux plans écrits pour lui depuis des siècles et des siècles.

Ketty Steward transforme l’épisode du miracle de la marche sur l’eau en un suicide contrecarré par Dieu, de la même manière que l’épisode de la Tentation. Les prophètes, tout Élus qu’ils sont, rejettent le déterminisme divin qui pèse sur eux et l’aliénation qu’il engendre, puisqu’ils sont dépossédés de leur libre arbitre pour accomplir des volontés qui les dépassent parce qu’impénétrables. La position de prophète Élu apparaît alors peu enviable. Ces épisodes suicidaires permettent par ailleurs de caractériser le personnage, marqué par son goût pour la marginalité.

L’autrice traite également de Samson, un homme choisi par Dieu pour libérer les Hébreux du joug des Philistins, doté d’une force surnaturelle mais continuellement trahi.

À l’intertexte biblique s’ajoute celui des contes merveilleux, avec par exemple La Belle au bois dormant avec une Aurore renommée Thalie, Le Petit Poucet, Le Petit chaperon rouge, ou encore Les Habits neufs de l’empereur, qui met en scène le tyrannique empereur Huangdi, ce qui renforce le ridicule dont il est frappé.

Ketty Steward s’empare aussi des mythes, antiques avec l’évocation d’Orphée et la mise en scène d’Œdipe, médiévaux, avec l’histoire de Siegfried et celle de Tristan et Yseut. Une véritable affaire judiciaire du XVIème siècle, celle de Martin Guerre se trouve à également convoquée.

Elle mobilise aussi des sources contemporaines, avec des citations de Milan Kundera ou Stefan Zweig en exergue de chapitre, une mention des Chroniques Martiennes d’un certain Ray Bradbury, mais aussi des chansons, comme Thriller, Will You Be There ? ou encore Earth Song de Michael Jackson.

Les chapitres du roman alternent ainsi entre le présent diégétique de Myriam et la construction de son récit et les récits qu’elle prend comme sources, avec des mises en parallèle, et surtout des réécritures que l’on peut voir comme nécessaires.

Réécritures nécessaires


Le présent diégétique de Myriam prend place dans un monde futur, dans lequel une entité hypertechnologique appelée « Babylone », contrôle toute la civilisation ou presque. Myriam et ses semblables sont les descendants de contestataires l’ayant fuie plusieurs générations auparavant. Ces derniers tentent de survivre dans la nature et font donc face à un univers qui apparaît postapocalyptique, au sein duquel ils se trouvent désorientés, avec trop peu d’attaches culturelles, puisque leur vie est centrée sur une forme d’utilitarisme qui met les récits à l’écart, ce que relève Myriam.

[…] je me demande s’il n’est pas temps, après avoir renoncé au pire, de construire un ailleurs, autre sinon supérieur, et de dessiner pour demain une destination plausible.
Ne plus se contenter de se déclarer contre Babylone, mais créer et actionner un moteur, enfin positif, un destin autoporté, délivré de ce qui fut.
Mes amis, mes sœurs et mes frères, le désordre et le brouillard rendent illisible notre feuille de route, mais nous possédons, dans nos bagages, dans nos souvenirs et dans nos rêves, de quoi bâtir notre propre horizon. Nous détenons, éparses, toutes les pièces de notre puzzle collectif.

Myriam énonce ici ses intentions auctoriales, qui constituent un véritable programme de lecture, celui de son Évangile qui donne son titre au roman (hé oui). En effet, elle vise à créer un « ailleurs », une « destination plausible », qui serait « autoportée », c’est-à-dire propre à sa communauté, qui pourrait alors se définir elle-même, plutôt que dans un rapport d’opposition à un modèle sociétal qu’elle ne connaît pas. Cet « horizon » peut être construit grâce aux « souvenirs » et aux « rêves », termes que l’on peut voir comme des manières de désigner la littérature et les récits, qui peuvent alors s’assembler pour créer un « puzzle collectif ». Ce dernier terme peut s’articuler à la poétique polytextuelle de Ketty Steward, qui construit le récit de son personnage écrivain à partir de sources multiples. Cette construction apparaît par ailleurs nécessaire pour fabriquer un tissu social dans cette communauté de survivants.

Mais nous, nous qui n’avons connu que la clandestinité, fils et filles, petits-fils et petites-filles de ceux qui pouvaient encore choisir, quels liens entretenons-nous ?
Nous qui vivons privés de la technologie de Babylone, nous qui avons oublié jusqu’aux récits de vie de nos grands-parents, quelle solidarité nous tient-elle attachés ensemble ?
Sans un rêve collectif, sans un destin partagé, nous ne sommes rien de plus qu’un peuple prisonnier, un assemblage de personnes formé par la force des choses, condamné à l’interdépendance […]

Afin de former une société soudée, Myriam et les individus qui l’entourent doivent retrouver une culture pour constituer un véritable groupe et non plus un ensemble de personnes liées par la seule nécessité de survie. Le récit que construit Myriam apparaît comme une forme de ciment social qui confère une unité à son groupe.

Myriam, et à travers elle, Ketty Steward, ne se contente pas de rassembler des textes issus de différentes époques et cultures, elle les réécrit et leur confère une forme d’unité.

En effet, une figure récurrente, Alphonse, est omniprésente dans le récit. Alphonse constitue une sorte de principe de réalité, ou plutôt « incarnation de la réalité pesante », qui vient frapper les personnages. Ce principe de réalité s’apparente à une forme de fatalisme conscient, qui connaît l’avenir et dit « je vous l’avais bien dit » devant le (mé)fait accompli, se moque des personnages tels que Cendrillon lorsqu’elle découvre que le prince va épouser une certaine Rosine, qui a la même pointure qu’elle (oui oui). Il se substitue à la mauvaise fée qui maudit la Belle au bois dormant, à l’Oracle de Delphes qui prédit le destin d’Œdipe à Laïos et Jocaste, et est défini par Dieu comme un « mercenaire qui ne choisit que les missions qui l’intéressent », et qui ne travaille d’ailleurs pas toujours pour lui (oui oui). Alphonse constitue donc un ajout important aux textes réécrits par Ketty Steward et apporte une dose d’ironie parfois mordante. Cette forme d’ironie, ainsi que plusieurs remarques du narrateur, permettent aussi de réactualiser certaines références en montrant la distance entre les valeurs qu’ils portaient à leur époque d’écriture et celles que nous sommes censés avoir à notre époque.

Caché dans l’ombre, Alphonse ricanait.
Était-ce vraiment si étonnant qu’une autre personne ait la même pointure qu’elle ? Pourquoi n’avait-elle pas envisagé cette possibilité ?

Le travail de réécriture transparaît également par la connivence avec le lecteur qui apparaît dans l’exhibition d’une référence culturelle partagée, puisque le narrateur des récits n’hésite pas à les évoquer en tant que ce qu’ils sont, c’est-à-dire des histoires.

Seulement, elle voulait peut-être les responsabiliser ou simplement permettre que cette histoire existe.

On connaît tous cette histoire, mais elle est trop souvent racontée avec un parti pris anti-canards inexplicable et le présupposé qu’un cygne serait forcément supérieur, plus intelligent, plus respectable.

Ce jeu avec le quatrième mur ajoute de l’humour aux récits en jouant sur la connaissance du lecteur, qui a conscience d’être face à un matériau textuel réécrit. Cela permet par ailleurs à l’autrice de montrer qu’elle va traiter ces références autrement. Ainsi, le petit chaperon rouge fait les frais de son autopersuasion quant à la situation de sa mère-grand, Cendrillon ne se marie pas avec le prince, le vilain petit canard pourrait finir par ne pas s’envoler, et l’histoire de Caïn se mêle à celle d’Icare, puisqu’il se fabrique des ailes pour atteindre le ciel, et donc Dieu.

Cette réécriture apparaît aussi dans la mise en parallèle des récits. Ces parallèles ne peuvent être effectués que parce qu’ils sont juxtaposés et commentés au sein d’un même texte. Ainsi, le petit Poucet et ses frères sont comparés aux figures de Jacob et Esaü, et l’acte de se retourner est commun au mythe d’Orphée et Eurydice et au personnage de Lot dans la Bible, par exemple. On peut aussi observer des évocations anachroniques, telles que les reborn babies et les tests ADN lors de l’épisode du Jugement du roi Salomon. Cela créé un effet d’ironie et une complicité avec le lecteur du roman, qui voit son référentiel culturel contemporain sollicité.

Par ailleurs, et je terminerai ma chronique sur cette remarque grammaticale, l’humour du roman repose aussi sur des adjectifs antéposés.

En bonne voisine, Bath-Shéba accepta la royale invitation, et ce qui devait arriver arriva, car elle se retrouva dans le non moins royal lit de David.

Ici, le qualificatif « royal » fonctionne comme une manière de tourner David en dérision, en l’adjoignant à des événements et objets triviaux tels qu’une invitation ou un lit.

Le mot de la fin


L’Évangile selon Myriam est un roman de Ketty Steward, dans lequel l’autrice met en scène la construction d’un récit comme ciment social par Myriam. Elle monte, juxtapose et réécrit, dans un mouvement intertextuel et polytextuel, des références bibliques, des contes, et des mythes, en y ajoutant une forte dose d’ironie, notamment portée par un principe de réalité nommé Alphonse, mais aussi en les réactualisant.

Le roman traite donc de la manière de raconter, mais interroge aussi l’influence et la portée des récits sur les individus.

Si ces questions vous intéressent, ou si vous voulez découvrir la plume de Ketty Steward, je ne peux que vous recommander ce roman !

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