Avant 7 Jours, de Nelly Chadour

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du nouveau roman de Nelly Chadour.

Avant 7 Jours


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions les Moutons Électriques. Je remercie chaleureusement Erwan Cherel pour l’envoi du roman !

Nelly Chadour est une autrice française de science-fiction, de fantastique et d’horreur née en 1976. Elle a participé aux Saisons de l’étrange avec Hante-Voltige, publié un récit d’aventures, Diane d’Aventin chez le Carnoplaste, un roman d’horreur gore, Sous la peau, et une uchronie science-fictive et postapocalyptique avec Espérer le soleil.

Avant 7 Jours, publié chez les Moutons Électriques en 2021, est un roman d’horreur insulaire.

En voici la quatrième de couverture :

« Bienvenue sur l’île d’Unscilly !

La vie se jouit au bon air, les moutons ont la chair généreuse, les pâtisseries de Mrs Grady aussi. N’oublions pas le charme des festivités païennes une fois par semaine, héritées d’ancestrales traditions druidiques. Une île et ses 999 âmes, pas une de plus, recensées avec scrupule et anxiété : gare à l’habitant de trop s’il approche le cimetière après la fête ! On chuchote que lorsque la nuit s’éteint et que la Lune sombre, le Fossoyeur rôde. »

Dans mon analyse du récit, je traiterai de la manière dont Nelly Chadour décrit l’horreur qui rôde et frappe Unscilly.

L’Analyse


Horreur insulaire, horreurs humaines, horreurs monstrueuses


La narration d’Avant 7 Jours fonctionne grâce à un dispositif narratif et énonciatif. En effet, le roman débute avec un prologue qui nous montre son personnage principal, Siofra Sullivan, âgée de trente-quatre ans et vivant avec un certain Lewis. Elle reçoit un colis de la part d’un ami qu’elle a perdu de vue, Rónán, qui contient des informations secrètes à propos de l’île sur laquelle elle a grandi, Unscilly. Cela la pousse à raconter son histoire à son conjoint. Cette histoire personnelle se mêle à celle, plus globale, de la chute d’Unscilly et de ses habitants. Ainsi, de la même manière que Chris Vuklisevic dans Derniers jours d’un monde oublié, Nelly Chadour met en scène la mort d’une communauté insulaire. Cependant, si Sheltel est détruite par des éléments extérieurs qui en révèlent les violences sociales, Unscilly se trouve menacée par ses secrets, les lois et rituels qui les entourent, et ses habitants eux-mêmes, peu à peu dépassés par un surnaturel violent et vengeur. L’autrice utilise son île comme un huis-clos géographique naturel, et donc propice à l’horreur, qu’elle soit humaine, ce qu’on observe par les violences que Siofra subit tout au long de son enfance et de son adolescence, ou surnaturelle, puisque comme vous vous en doutez, Unscilly abrite des créatures monstrueuses.

« […] Il y a toujours eu 999 habitants sur l’île d’Unscilly. Pas un de plus, pas un de moins. C’était une loi séculaire et immuable qu’il fallait respecter quoiqu’il arrive. Écoute en essayant de ne pas m’interrompre et reste bien éveillé, car je vais te raconter la dernière année d’Unscilly avant la catastrophe. C’est bien plus que mon histoire, c’est celle de toute une communauté recluse et gangrénée par les secrets. »

Le prologue du roman vise alors à mettre en place cette situation d’énonciation, qui enchâsse alors tout le reste de l’intrigue, qui relate « raconter la dernière année d’Unscilly » avant sa chute, tout en montrant déjà quels types de lois régissent l’île à travers la mention du nombre d’habitants et d’un imparfait d’habitude, mais aussi l’évocation de sa « communauté », caractérisée par deux adjectifs qui marquent leur isolement et le poids des non-dits. Nelly Chadour nous fait donc suivre des membres de cette communauté, Siofra tout d’abord, mais aussi son amie Jodie. Elle nous montre par ailleurs certains personnages qui constituent des sources de violence et de traumatismes, tels que Dillon Brennan, le Fossoyeur de l’île.

Avant 7 Jours explore en effet les traumatismes de ses personnages, à commencer par Siofra, victime durant toute son enfance et adolescence de harcèlement scolaire. Dans le cadre de la journée de lutte contre le harcèlement scolaire, j’ai utilisé certains passages de ce roman en classe avec mes élèves de sixième et de cinquième au collège afin de les sensibiliser et de faire de la prévention, parce que cette forme de harcèlement continue de faire des ravages, a brisé beaucoup trop de vie et continue d’en détruire.

Folle d’angoisse, engloutie dans une brume d’un indigo obscur, l’adolescente avait erré pendant des heures à travers l’île, à la recherche d’une cachette. Éperdue, elle avait même songé à se jeter à la mer pour échapper définitivement aux moqueries, aux coups, aux insultes, à toutes ces personnes qui la méprisaient et la considéraient comme une espèce de créature sans âme, un défouloir sur pattes. Mais le tourbillon écumeux des vagues et le vent salé l’avaient suffoquée et étouffé toute envie de sauter. Elle s’était finalement retranchée dans une des bergeries, blottie contre un mouton compatissant. C’est dans cette position que Patrick l’avait retrouvée.

Ce passage montre les conséquences du harcèlement sur l’individu et s’attarde sur ce que ressent Siofra, en détachant un groupe nominal ou un adjectif pour le placer en début de phrase pour marquer le sentiment de perte totale du personnage. L’énumération de tout ce qu’elle subit, les « moqueries », les « coups », les « insultes », précédée de l’évocation d’un éventuel suicide montre que le personnage vit un véritable enfer au quotidien, parce qu’elle est altérisée et dépossédée de son identité d’être humain par les habitants de l’île, qui la voient comme une « créature sans âme » ou un « défouloir ». Siofra subit donc une réification totalement aliénante et destructrice pour son psychisme, ce qui illustre les ravages du harcèlement qu’elle subit, et que les victimes subissent de manière plus générale. On remarque par ailleurs que les animaux semblent se montrer plus compréhensifs (et intelligents ?) que la plupart des habitants d’Unscilly (ou l’être humain tout court ?), puisque seul un « mouton » semble éprouver de l’empathie pour elle.

Siofra est ainsi marquée par les violences qu’elle subit, qui ont engendré des traumatismes qui continuent de la hanter à l’âge adulte.

Son amie Jodie Brennan est quant à elle victime de violences domestiques, puisque son père la bat, en plus de frapper sa belle-mère Allison et son petit frère Aindreas. Elle subit aussi l’homophobie de son propre père et de nombreux habitants de l’île.

« Mon père est de pire en pire. La bonne nouvelle, pour une raison que j’ignore, c’est qu’il ne cogne plus Aindreas. La mauvaise nouvelle, c’est que j’en mange deux fois plus. » […]
La punk ne se plaignait jamais des mauvais traitements qu’elle subissait chez elle, et pourtant, tout le monde savait. Tout le monde voyait, à l’école, que Jodie arrivait chaque matin en classe avec un nouveau bleu, au point que, lasse des regards en biais, elle avait dérobé du fond de teint à la pharmacie du bourg pour dissimuler les traces.

Jodie évoque explicitement le fait que son père la bat au discours direct, puis la narration montre ensuite les marques physiques de la violence qu’elle subit chez elle. Nelly Chadour évoque l’inaction totale des habitants de l’île malgré leur connaissance des faits à travers une structure en chiasme, « tout le monde savait. Tout le monde voyait ». Jodie, de la même manière que Siofra, doit se confronter à sa source de traumatismes presque seule, mais à l’inverse de son amie, elle tente de se défendre pour ne pas se laisser abattre.

Le groupe d’amis que les deux adolescentes vont former avec Agnès, jeune handicapée atteinte d’un cancer, Cameron, un jeune homme Noir adopté par la famille de son frère de lait Rónán. Tous ces jeunes personnages se voient confrontés aux secrets et aux violences de leur île, tout en essayant de vivre une adolescence heureuse malgré l’isolement d’Unscilly et les événements surnaturels qui les frappent de plein fouet. Sans rentrer dans les détails, ils comprennent peu à peu l’importance de rites et de lois qui leur semblaient absurdes et qu’ils peinaient à comprendre, ce qui leur fait prendre conscience des horreurs bien réelles qui siègent près d’eux, ancrées dans les mémoires de passés familiaux parfois terribles.

Jodie, Cameron et Rónán, de par leur goût pour la musique et le cinéma, permettent à Nelly Chadour de construire des références à des groupes commeThe  Cure, The Opposition et The Sounds, tandis que les deux jeunes hommes, fans de films d’horreur, renvoient à Wes Craven (La Colline a des yeux, Les Griffes de la nuit), George Romero (La Nuit des morts-vivants), ou encore John Carpenter (The Thing). Les personnages du roman exhibent aussi des topoï des films d’horreur qu’ils regardent, puisque Jodie évoque le fait qu’elle puisse être une « final girl », c’est-à-dire le personnage féminin qui survit à une entité meurtrière dans un film d’horreur, comme une certain Ellen Ripley par exemple.

Vous l’aurez sans doute compris, le roman de Nelly Chadour mobilise deux formes d’horreur, ou plutôt deux sources, qui proviennent de deux types de monstres différents. Les premiers sont les horreurs surnaturelles, avec (mais sans rentrer dans les détails sous peine de lourds spoils) des créatures mythiques issues du folklore celtiques, telles que les Fomoire, les Tuatha Dé Danann, les hommes-cerfs, qui s’avèrent plus ou moins hostiles et meurtriers. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié la figure de « l’Oursombre », lié à Siofra. Cette utilisation du folklore celtique rejoint le fait qu’Unscilly se trouve en rupture culturelle avec le reste du monde. En effet, si le christianisme s’est ancré dans les régions voisines de l’île telles que l’Irlande ou l’Angleterre, les habitants de la petite île restent fidèles aux traditions druidiques passées, avec les fêtes d’équinoxes et de solstice, telles que Samhain, Yule ou Beltaine et jurent par « Dagda » ou « le Roi des Houx », et non par un Dieu unique. On remarque que si Nelly Chadour n’est pas la seule à réactualiser le folklore celtique, puisque Gauthier Guillemain s’en empare dansle diptyque Rivages/La Fin des étiages tandis que Morgan Of Glencoe l’emploie dans La Dernière Geste, elle transforme les peuples surnaturels en menaces horrifiques tapies dans l’ombre d’Unscilly.

L’Oursombre piétinait les fleurs de Poppy en dansant d’un pied sur l’autre et leva sa grosse tête massive. Malgré la lune, l’adolescente ne pouvait voir distinctement l’animal, une ombre mouvante le drapait en permanence, mais la silhouette familière, et les deux yeux brillants comme des orbes d’opale avaient suffisamment hanté ses rêves pour qu’elle le reconnût aussitôt. L’Oursombre émit un autre gémissement bas et ses crocs luirent dans le gouffre enténébré de sa gueule.


Mais au-delà des véritables monstres, marqués par le surnaturel, se trouve la monstruosité de l’être humain, comme on a pu le voir avec les cas de Siofra et Jodie, dont les vies sont détruites par la violence des habitants de leur île, de la main même de leur propre famille, celle, littérale, de son père pour Jodie, et les paroles de sa mère pour Siofra. Toute l’horreur du roman repose donc sur la tension entre les violences perpétrées par des créatures surnaturelles et celles qu’infligent des individus à leur prochain.

Le mot de la fin


Avant 7 Jours est un roman fantastique horrifique de Nelly Chadour. L’autrice y met en scène l’île d’Unscilly, rongée par des secrets, des créatures surnaturelles, et des violences scolaires et familiales qui mettent à mal la vie de Siofra et de ses amis, condamnés à y rester pour préserver l’équilibre lié au nombre d’habitants.

L’autrice réactualise donc le folklore celtique pour créer des monstres sanguinaires, mais elle traite aussi, et surtout, des traumatismes que l’être humain est capable d’infliger à ses pareils.

Si vous aimez l’horreur, les huis-clos, ou que vous voulez découvrir la plume de Nelly Chadour, lisez Avant 7 Jours.

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’autrice, Espérer le soleil, Hante Voltige

Vous pouvez également consulter les chroniques de Fourbis et Têtologie, Yuyine, Sometimes a Book, Tigger Lilly

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5 commentaires sur “Avant 7 Jours, de Nelly Chadour

  1. Passionnant, vraiment! En plus avec une interview de l’autrice, très bien. Apparemment Nelly Chadour prend la défense des gens qui ne sont pas dans la norme. Ca me plait beaucoup ça.

    Aimé par 1 personne

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