Le Retour du hiérophante, de Robert Jackson Bennett

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de la suite des Maîtres Enlumineurs, aussi appelé Foundryside, que j’attendais avec impatience.

Le Retour du hiérophante, de Robert Jackson Bennett


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman ! Ensuite, comme il s’agit du deuxième volume d’une trilogie, je ne ferai pas de rappel à propos de l’univers. Je vous invite donc à consulter ma chronique du premier volume, ainsi que l’article de fond que je lui ai consacré.

Robert Jackson Bennett est un auteur américain né en 1984 aux États-Unis. Ses romans couvrent des genres très divers, avec la SF, l’horreur, le policier, le fantastique, ou encore la fantasy dans le cas de Foundryside.

En France, le roman American Elsewhere a été traduit par Laurent Philibert-Caillat pour les éditions Albin Michel Imaginaire, dont il a fait partie des titres de lancement, en compagnie de Mage de bataille de Peter Flannery et Anatèm de Neal Stephenson en septembre 2018. Laurent Philibert-Caillat a également traduit Foundryside, originellement paru en 2018 sous le titre Les Maîtres enlumineurs. La version française du roman est parue en Mars 2021 chez Albin Michel Imaginaire.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Le Retour du hiérophante, est à l’origine paru en 2020 sous le titre Shorefall, et a été traduit par Laurent Philibert Caillat pour les éditions Albin Michel Imaginaire, qui ont publié cette version française en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Une des quatre maisons marchandes de Tevanne est tombée. Sancia Grado et ses associés ont non seulement changé l’histoire de la cité, ils ont aussi créé Interfonderies dans le but de démocratiser l’art magique de l’enluminure. Mais la jeune entreprise a beau accomplir des prouesses, celles-ci ne suffisent pas à la maintenir à flots. La concurrence est rude, et les grandes maisons marchandes de Tevanne sont prêtes à tout pour écraser Sancia et l’idéal qu’elle représente.
C’est alors qu’une ancienne puissance vogue en direction de Tevanne : un hiérophante. Un adversaire qui connaît et maîtrise l’enluminure mieux que personne, fasciné en outre par Sancia et ses pouvoirs. Pour survivre à cette menace et sauver ceux qu’elle aime, la jeune femme devra percer le secret le mieux gardé de l’univers, : celui des origines de l’enluminure. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Robert Jackson Bennett oppose une culture libre et une volonté de libération à une culture fermée et des ordres tyranniques du monde.

L’Analyse


Une culture et une humanité libres, contre le marché, contre les dieux


Trois ans après les événements des Maîtres enlumineurs, c’est-à-dire la chute de la maison Candiano et la libération de Valeria, une IA enluminée révoltée contre son créateur, Orso, Bérénice, Gregor et Sancia ont fondé leur propre société, Interfonderies, dont l’un des objectifs explicites est de provoquer la chute des maisons marchandes de Tevane.  Celles-ci font face à la défection de certains de leurs enluminures, partis s’installer au « Pays des Lanternes » des Communs pour y fonder leur propre structure et y concurrencer les maisons marchandes, au moyen de nombreuses annonces publicitaires lumineuses qui flottent dans les airs (d’où le nom de Pays des Lanternes, hé oui), vantant les mérites de leurs appareils enluminés.

Cependant, contrairement aux maisons marchandes, le Pays des Lanternes, sous l’influence d’Interfonderies, devenue une société de conseil, ne se place pas dans une mercantilisation complète des connaissances, ni dans un système cloisonné par la propriété intellectuelle, ou la propriété tout court. À ce titre, les parallèles entre l’univers décrit par Robert Jackson Bennett et les romans du Cyberpunk, et surtout celui que l’on peut établir entre l’enluminure, les logiciels informatiques et leurs économies respectives se trouvent considérablement renforcés.

La philosophie portée par Interfonderies, qui correspond par ailleurs à l’idéal d’Orso, se rapproche en effet des esprits et des cultures des hackerspaces et des fablabs, ou de celle du copyleft, qui prônent donc une culture ouverte, libre et collaborative, contre celui des maisons marchandes, fermé et concurrentiel.

Mais il y avait une condition sine qua non : tous les gabarits qu’ils aidaient à réparer devaient être ajoutés à leur bibliothèque, laquelle pouvait être consultée par n’importe qui, du moment que la personne cédait aussi un autre gabarit et payait le tarif requis.
Pour la plupart des enlumineurs, l’idée était épouvantable, car ceux-ci venaient des campos où les querelles de propriété intellectuelle envoyaient régulièrement des gens en prison ou au cimetière. Partager des gabarits d’enluminure ? Construire une sorte de bibliothèque pouvant être consultée par quasiment tout le monde ? Ça semblait fou.
Pourtant, les enlumineurs avaient fini par comprendre : ils n’évoluaient plus au sein des campos. Et ils avaient besoin d’aide. Pour pouvoir gagner, leur disait Orso, vous devez d’abord donner. Et c’est ce qu’ils avaient fini par faire.
Au début, Sancia rechignait à utiliser ses talents pour ça. Mais Orso lui avait révélé son objectif : Tout ce qu’on fait pour accroître le pouvoir du Pays des Lanternes finit par saper celui des maisons marchandes. En rendant le Pays des Lanternes plus fort, on affaiblit les maisons et leur empire.

On remarque que le Pays des Lanternes et son développement s’ancre au sein d’une conflit idéologique et culturel entre les campos et Interfonderies. Les uns sont marqués par la propriété intellectuelle et une vision du profit qui peuvent être littéralement meurtriers, tandis que les autres cherchent à mutualiser des savoirs et des informations au sein d’une bibliothèque accessible à tous. Les enlumineurs échappés des campos doivent alors changer leur vision pour collaborer et non se déchirer au sein d’un système concurrentiel. Ce conflit idéologique et culturel peut rappeler les divergences de vision entre des systèmes d’exploitation et logiciels propriétaires, extrêmement fermés même en termes de hardware (certaines machines ne peuvent en effet être ouverts que par leurs constructeurs), et ceux qui sont beaucoup plus ouverts et disponibles librement. Cette dernière vision est celle d’Orso, particulièrement développé au cours du roman, puisqu’on l’observe évoquer ses idéaux et leur divergence avec le sort de Tevanne, mais aussi sa fierté de voir Sancia et Bérénice prendre sa relève.

Le discours et la philosophie d’Interfonderies constituent donc une alternative libre aux maisons marchandes, puis aux deux antagonistes de ce deuxième tome, Crasedes et Valeria.

Les progrès des membres d’Interfonderies en termes d’enluminure et l’apparition de Crasedes et de Valeria permet à Robert Jackson Bennett de décrire des techniques extrêmement puissantes et des innovations à même de modifier la nature humaine. Ainsi, Crasedes et ses alliés apparaissent capables « d’enluminer le temps » pour convaincre la réalité qu’il est minuit à l’intérieur d’un périmètre donné et ainsi performer des rituels hiérophantiques bien après (ou avant) la minute perdue, ou pour faire croire à la réalité qu’un individu qu’on suppose décédé depuis des siècles « n’est jamais mort » est en réalité toujours en vie (oui oui, « n’est pas mort ce qui à jamais dort », pourrait-on dire). L’émergence de Crasedes et Valeria renforce aussi les liens entre (techno)magie et informatique établis dans le premier roman, puisque Valeria et Crasedes évoquent des « privilèges » et des « permissions » qu’ils auraient sur la réalité, ce qui peut faire écho aux privilèges administrateur, ou même superadministrateur sur certains systèmes d’exploitation. Cet imaginaire informatique se trouve corroboré par le fait que Crasedes et Valeria soient capables de s’introduire dans les esprits grâce à des sortes de backdoor, mais aussi dans la fabrique même du monde et de la réalité (oui oui). La cosmogonie est alors perçue comme un accès au logiciel de conception du monde, ce qui fait que le divin et  apparaît comme une sorte de superadministrateur suprême, que le hiérophante et sa « construction » tentent de supplanter pour accomplir leurs objectifs.

Sans rentrer dans les détails, une avancée humaine de l’enluminure est le jumelage des individus, qui partagent alors leurs expériences, leurs souvenirs, mais aussi leurs capacités intellectuelles et physiques. Cette innovation montre que l’enluminure appliquée à l’humanité, de la même manière que les progrès technologiques, en cybernétique par exemple, peuvent altérer la nature de l’être humain, en le rendant immortel comme dans le cas de Gregor Dandolo, ou en lui conférant une forme d’esprit de ruche, dans le cas de Sancia et Bérénice qui jumellent leurs esprits, au point de se confondre en un « elles », qui dépassent leurs individualités respectives et l’amour qu’elles se portent. Cette forme de transhumanisme magique montre que les enlumineurs de Tevane s’approchent peu à peu des hiérophantes, tout en étant encore (très) très loin de leurs capacités, ce qui fait qu’ils sont dépassés par Crasedes et Valeria.

Ces deux figures entraînent Tevane et ses habitants dans une lutte du créateur et de sa créature, « une guerre entre ceux qui fabriquent et ce qui est fabriqué », comme l’avait annoncé Claviedes à la fin du premier volume, mais aussi des dominants contre les dominés. Les deux personnages sont animés par des idéaux destructeurs, tout comme leur relation, toxique et violente à tous les égards, puisque Crasedes réifie Valeria et l’appelle « la construction », par exemple. Chacun d’eux veut prendre le contrôle de l’autre et de la réalité même, l’un pour modifier la nature humaine (oui oui) et ainsi mettre fin à toutes les oppressions possibles et imaginables en se plaçant comme seul dirigeant de l’humanité (il deviendrait alors une figure de Léviathan selon Hobbes), et l’autre veut détruire toute forme de technologie pour que les humains retournent à une vie primitive, en d’autres termes, à l’état de nature, sans possibilité de progrès technologique.

Les deux personnages, forts de leur vie plurimillénaire et de leurs observations de multiples civilisations et empires dont ils provoqué la chute, présupposent que l’être humain est mauvais et se sert de ses progrès technologiques pour opprimer son prochain et le déposséder ou l’aliéner, notamment par la réduction en esclavage et la guerre, vus comme des constantes historiques. Ils cherchent donc à créer un monde dans lequel la possibilité d’opprimer ou de créer n’existe plus.

Ils constituent alors (et sont de facto, de par leur puissance et les mythes qui les entourent) comme des figures démiurgiques, qui veulent obtenir un pouvoir absolu pour sauver l’humanité. Cependant, celle-ci se retrouve par conséquent privée de la possibilité de choisir son destin, et par extension dépossédée de son libre arbitre.

Crasedes comme Valeria sont alors envisagés par les protagonistes comme des ennemis, puisque leurs solutions ne valent pas mieux, bien au contraire, que le mercantilisme esclavagiste et propriétaire des maisons marchandes. Ils apparaissent particulièrement cyniques, parce que les millénaires qu’ils ont vécus leur ont montré qu’il est impossible que les cycles de violence s’arrêtent, même avec des idéaux de paix et de progrès. Le hiérophante et la divinité artificielle sont donc marqués par les désillusions violentes, au contraire de Sancia et de ses compagnons, animés par des idéaux et la volonté d’articuler le progrès technologique au progrès social, qu’interrogent justement les antagonistes auxquels ils se confrontent.

Crasedes et Valeria, de par leurs capacités et leurs ambitions, font augmenter les enjeux de l’intrigue, puisqu’il ne s’agit plus de faire chuter un système pour changer la société, mais d’empêcher la reconfiguration littérale du monde par deux entités capables de le transformer.

Robert Jackson Bennett montre la dangerosité du hiérophante et de sa construction lors de séquences qui permettent d’observer l’étendue de leurs pouvoirs et l’horreur qu’ils engendrent sur les protagonistes.

Les soldats Michiel regardèrent, ahuris, leur officier s’élever lentement dans les airs, telle une marionnette entraînée par ses fils. Son visage était figé dans une expression de douleur absolue ; il poussa un long hurlement assourdissant et sembla soudainement imploser.
C’était sans l’ombre d’un doute le plus affreux spectacle auquel Orso eût jamais assisté. D’abord, les bras du capitaine se rompirent pour se replier sur eux-mêmes, puis ses jambes en firent autant dans un craquement sinistre, et enfin ses côtes et ses épaules se tassèrent, puis son crâne s’allongea curieusement, telle une boule d’argile entre les mains d’un potier. Comme s’il était broyé par le poing d’un géant invisible, un membre à la fois. Et pourtant, il ne saigna pas, pas même une goutte.
Pendant que la rivière de carreaux se déchaînait derrière lui, il pointa le doigt vers deux soldats qui lui faisaient face, et releva subitement la main. Leur visage sembla soudain se couvrir de sang et leurs bras retombèrent le long de leur corps, inertes ; mais le sang ne cessait de couler, formant un ruisseau qui se tassait dans l’air comme un long serpent rouge, jusqu’à ce que Crasedes esquisse un nouveau geste paresseux de la main ; le liquide rouge retomba et éclaboussa le sol tandis que les deux soldats s’effondraient.
Orso regardait la scène, bouche bée. Est-ce que… est-ce qu’il vient de vider ces types de leur sang ?

Le pouvoir que déchaîne Crasedes sur les corps de ses ennemis s’apparente  à  du Body Horror, puisque ses victimes sont distordues, écrasées, vidées. On remarque une disproportion énorme entre la nonchalance avec laquelle il tue et la manière dont il le fait, mais aussi l’horreur superlative que cela engendre chez ceux qui l’observent, comme le montrent les réactions d’Orso. 

Le mot de la fin


Le Retour du hiérophante est un roman de Fantasy de Robert Jackson Bennett qui fait suite aux Maîtres enlumineurs. Trois ans après les événements de ce premier volume, Sancia, Bérénice, Gregor et Orso ont créé Interfonderies, une société qui oppose au modèle propriétaire fermé des maisons marchandes une culture collaborative et libre, afin de faire en sorte que le progrès social rejoigne le progrès technologique.

Ils doivent cependant faire face au retour de Crasedes Magnus, premier et plus puissant des hiérophantes, revenu à la vie pour reprendre le contrôle de la réalité et de l’humanité, tout comme sa création, Valeria. Les protagonistes se trouvent alors pris entre deux feux qui menacent non seulement Tevane, mais aussi le monde et leur espèce, puisque le hiérophante comme la divinité artificielle veulent les priver de toute liberté créatrice.

Si vous aviez aimé le premier tome, Le Retour du hiérophante pourra vous plaire. De mon côté, j’attends le dernier tome avec impatience !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Yogo, Aelinel, Fantasy à la carte, Célinedanaë, Boudicca,

4 commentaires sur “Le Retour du hiérophante, de Robert Jackson Bennett

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