Boîte à outils : Polytextualité, deuxième forme

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te reparler de polytextualité.

Boîte à outils : polytextualité, deuxième forme


Introduction et définition


Cet article a pour vocation de s’intéresser à la deuxième forme de polytextualité dans les littératures de l’imaginaire. Pour une définition plus globale de cette notion, je vous renvoie vers l’article qui traite de la première forme.

La deuxième forme de polytextualité consiste en l’insertion de textes au cours d’une narration plus classique.

Comme pour la première forme de polytextualité, je vais me référer à ce qu’écrit Irène Langlet dans l’ouvrage La science-fiction : lecture et poétique d’un genre littéraire.

[… ] des romans […] insèrent régulièrement dans leur développement narratif des extraits de journaux intimes ou de lettres (Vonarburg, Brin), des poèmes (Marée stellaire, on l’a vu), rapports de consultation informatique (Bear) ou encadrés simulant le visionnage de séquences vidéo (Ligny). Ces inserts accomplissent la même amplification de l’imaginaire, soumise à vérification ultérieure, que les changements de points de vue analysés plus haut. Leur spécificité est de procéder à cette amplification par accumulation documentaire, ce qui a paradoxalement pour effet d’ouvrir des brèches dans le système géré par la narration : ces « morceaux » importés font naître l’idée que le narrateur n’est pas le seul à pouvoir raconter cette histoire […] .

Irène Langlet met en évidence le fait que ces textes insérés montrent que le récit ne se raconte pas tout seul, à travers l’insertion de nouvelles voix. Cela peut par conséquent remettre en question la fiabilité de la narration dans certains cas, lorsque l’insertion textuelle trahit son artificialité ou les mécanismes de sa construction. Ce type de polytextualité peut donc se raccorder aux récits enchâssés, par exemple.  Cette insertion peut par ailleurs servir le didactisme, en donnant au lecteur des informations dont il peut se servir pour appréhender l’univers fictif dans lequel il se plonge, mais aussi le point de vue du ou des personnages qu’il suit.

Je vais illustrer cette notion à travers deux exemples, L’Appel de Cthulhu de Howard Philips Lovecraft et Trop Semblable à l’éclair d’Ada Palmer. Dans son ouvrage, Irène Langlet cite Chronique du pays des mères d’Élisabeth Vonarburg, Inner City de Jean-Marc Ligny, Oblique de Greg Bear et La Jeune fille et les clones de David Brin.

Deux exemples


L’Appel de Cthulhu, de Howard Philips Lovecraft


L’Appel de Cthulhu est l’un des récits les plus connus de Lovecraft, marque une étape clé dans sa production littéraire. S. T. Joshi déclare dans Je suis Providence, sa biographie de l’auteur qu’il s’agit du « chef d’œuvre de Lovecraft », mais aussi que ce récit est porté par « une structure complexe ». Et pour cause, cette structure est portée par une polytextualité par textes insérés, qui forment autant de narrations enchâssées.

Le récit prend place dans un contexte énonciatif particulier. Des documents ont été retrouvés chez le personnage narrateur défunt, Francis Wayland Thurston. Ces documents retrouvés constituent le cadre de la nouvelle, dans lequel viennent s’insérer divers documents, dont un manuscrit relatant les visions d’un jeune artiste, Henry Anthony Wilcox, puis les investigations d’un inspecteur de police, John Legrasse, une coupure de presse décrivant le sauvetage de l’Alert, puis le témoignage d’un matelot, Johansen, qui a croisé la route d’une certaine créature dormant au fond des océans (pas un architeuthis dux). Sans jugement de valeur aucun, on peut cependant remarquer que la polytextualité mobilisée par Lovecraft dans ce récit s’avère limitée, puisque la coupure de presse mise à part, les différents textes mis en scène sont pris en charge par la voix de Francis Wayland Thurston.

Cependant, cet enchâssement narratif, porté par une certaine forme polytextuelle, constituée de documents et manuscrits, peut être rattaché au topos du manuscrit retrouvé, qui peut alors être considéré comme une manifestation de polytextualité (je suis preneur de votre avis sur la question en commentaire ou ailleurs). 

Dans L’Appel de Cthulhu, Lovecraft utilise une forme de polytextualité pour montrer les ramifications tentaculaires (sans mauvais jeu de mot) de l’enquête de son personnage, mais aussi celles du culte de Cthulhu, qui exerce une influence sur tous les personnages du récit.

Trop semblable à l’éclair, d’Ada Palmer


Le magistral Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer, premier volume de Terra Ignota, recourt à la polytextualité par textes insérés, de deux manières différentes.

D’abord, par la présentation de « listes de Sept-Dix », qui donnent les noms des dix personnalités les plus influentes du monde, qui renseignent le lecteur sur les dynamiques de pouvoir à l’œuvre dans le futur que décrit l’autrice, mais aussi sur la manière dont celles-ci se construisent, puisque c’est la publication de ces listes qui détermine le nombre de ressortissants de chaque Ruche. L’insertion de ces documents permettent donc d’aiguiller la compréhension du lecteur, auquel Mycroft Canner, le personnage narrateur (et écrivain) du récit s’adresse par ailleurs directement pour le questionner sur ce qu’il en retient, et sa manière de les lire. Avec les listes des Sept-Dix, Ada Palmer joue donc avec l’acte didactique et  la compréhension de son univers fictionnel par son lecteur.

Ensuite, Trop Semblable à l’éclair montre des « Interludes » écrits par un autre personnage que Mycroft, Martin Guildbreaker, pour retracer d’autres événements qui participent aux « jours de transformation » qu’il raconte. Ces interludes insérés apparaissent alors nécessaires pour la compréhension du lecteur.

Sans rentrer dans les détails, ces chapitres viennent s’ajouter à un manuscrit qui existe sur le plan intradiégétique, et montrent donc que le récit de Mycroft Canner n’est pas complètement pris en charge par Mycroft lui-même, ce que montre par ailleurs le troisième volume, La Volonté de se battre.

Ada Palmer utilise donc des interludes pris en charge par une autre voix narrative que celle de son personnage écrivain pour mettre en évidence la mécanique de son roman sur le plan intradiégétique, et donner des informations provenant d’une autre source.

L’autrice utilise donc la polytextualité pour guider l’interprétation de son lecteur, effectuée à partir des informations qu’elle lui transmet par le biais de documents ou d’interludes insérés au cours de son roman.

Conclusion


La polytextualité, sous forme de textes ou de documents insérés, permet aux auteurs de  jouer avec l’acte narratif, en établissant des narrations enchâssées, dans L’Appel de Cthulhu de H. P. Lovecraft par exemple, mais aussi de guider l’acte interprétatif de leur lecteur, qui doit alors tirer des informations des documents qu’on lui montre. C’est ce que fait Ada Palmer dans Trop semblable à l’éclair, avec les interludes de Martin Guildbreaker et les listes de Sept-Dix, qui donnent des renseignements mais montrent une certaine artificialité du texte.

5 commentaires sur “Boîte à outils : Polytextualité, deuxième forme

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