Amatka, de Karin Tidbeck

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Weird Fiction dystopique.

Amatka, de Karin Tidbeck

Introduction


Karin Tidbeck est une auteurice suédoise de science-fiction et de fantastique suédoise née en 1977. Son recueil Jagannath, paru en 2012 et traduit par ses soins, a été publié par Jeff et Ann Vandermeer dans leur maison d’édition Cheeky Frawg Books. Son œuvre est identifiée comme étant de la Weird Fiction.

Son roman Amatka, originellement paru en 2012 en Suède, a été traduit par luvan pour les éditions La Volte, qui l’ont publié en 2018. Depuis 2019, Amatka est aussi disponible dans la collection Folio SF de Gallimard. En version anglaise, Amatka a été traduit par Karin Tidbeck iel-même, et a été publié en 2017 avec le soutien des époux Vandermeer.

En voici la quatrième de couverture :

« C’est une colonie sans soleil, enclavée dans un désert glacial. Une communauté de pionniers défend une société égalitaire contre un environnement hostile. Ici, les mots façonnent la réalité et protègent le collectif du chaos.

Vanja de Brilar d’Essre Deux arrive à Amatka pour réaliser une étude de marché. Les allusions séditieuses du bibliothécaire, les contradictions du Comité et la désagrégation inhabituelle des objets la troublent, attisent ses doutes et ravivent des interrogations enfouies. Refusant de respecter plus longtemps des tabous devenus intolérables, elle explore les failles de la ville pour découvrir la vérité sur cet écosystème inouï, au risque d’en rompre le fragile équilibre. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Karin Tidbeck dépeint une dystopie dont l’aspect Weird s’appuie sur le langage.

L’Analyse


Un collectif qui ne tient que par sa langue ?


Amatka met en scène une dystopie collectiviste dont l’équilibre et l’organisation sociale dépendent de quatre colonies, Essre, qui en constitue le centre administratif et décisionnaire, Balbit, le pôle scientifique, Odek, le pôle industriel, et Amatka, le pôle agricole, avec des serres à la surface et d’immenses champignonnières sous terre. Celles-ci abritent des espèces de champignons utilisés dans l’alimentation, mais aussi dans le domaine médical et le quotidien des habitants, puisque certaines informations sont renseignées sur du « mycopapier », et peuvent même être notées grâce à  des encres réalisées à partir de champignons.

Les habitants de ces quatre colonies descendent d’êtres humains qui ont quitté un « ancien monde » lors de sa chute. Ils sont donc des colonisateurs qui tentent de s’implanter et de survivre au sein d’un monde étranger et hostile, puisque les températures d’Amatka sont extrêmement basses, par exemple. Par ailleurs, cette colonie, comme toutes les autres, dispose de peu de lumière, ce qui engendre des symptômes dépressifs chez les habitants.

Les colonies décrites par Karin Tidbeck adoptent une politique collectiviste visant à souder la population, qui se voit comme « le collectif » dans lequel il faut s’investir pour survivre sous la houlette d’un « comité » dont les décisions ne tolèrent aucune contestation. Cependant, le comité central d’Essre apparaît déconnecté des réalités des autres colonies. Par exemple le froid d’Amatka entraîne beaucoup de problèmes de peau chez les habitants, contre lesquels les produits conçus par le comité ne peuvent rien parce qu’ils ne prennent pas en compte les difficultés liés aux autres colonies.

Le sentiment du collectif fait donc partie intégrante de la vie dans les colonies. Le lien entre les parents et les enfants est par exemple coupé, puisque ceux-ci sont élevés et instruits dans des « maisons d’enfants » collectives et ne regagnent leur foyer que le week-end, afin de les prémunir d’une dépendance affective pouvant engendrer des névroses (oui oui). Ensuite, afin de cimenter les liens entre les habitants, des repas festifs sont organisés dans des centres de loisirs qui leur permettent d’échanger et de se rencontrer. La naissance d’enfants est d’ailleurs une priorité pour les colonies afin de se peupler et d’occuper les logements, ce qui fait que deux parents peuvent concevoir des enfants par insémination artificielle sans former un couple, ce qui permet à des amis d’enfance d’avoir des enfants ensemble par exemple. Cependant, le comité peut aussi forcer certains citoyens à concevoir, ce qu’on observe dans le cas de Vanja, qui expose et rejette le diktat de la maternité, parce qu’elle ne veut pas qu’on l’oblige à concevoir des enfants. Karin Tidbeck montre donc que l’état exerce un poids sur la démographie des colonies, au prix de la liberté de concevoir des citoyens.

Cette vie en collectivité et ce mode d’organisation sociale dans un milieu hostile peuvent rapprocher le roman de Karin Tidbeck des Dépossédés d’Ursula Le Guin, dans lequel des colons dissidents politiques dans leur monde tentent de survivre sur une planète pour y construire une utopie anarchiste. Cependant, si Ursula Le Guin qualifiait son roman « d’utopie ambiguë », celui de Karin Tidbeck s’avère être une dystopie marquée par une étrangeté linguistique.

En effet, les objets des colonies, contrairement à ceux de l’ancien monde, doivent être « marqués » pour éviter qu’ils ne se transforment ou ne se désagrègent en une pâte informe et grisâtre (oui oui). Ce marquage s’effectue de manière répétée, grâce à des étiquettes sur lesquelles le nom des objets est inscrit, mais aussi à l’oral, lors de leur utilisation. Par exemple, Vanja, le personnage principal du récit et Nina, chez qui elle vit, nomment leurs vêtements avant de les enfiler. On remarque que les erreurs de marquage peuvent provoquer des catastrophes.

Vanja était dans la réserve. On l’avait chargée du marquage des stylos et des règles, et elle prenait sa tâche à cœur. Stylo stylo stylo stylo stylo stylo, avait-elle ânonné en touchant les objets les uns après les autres. Soudain, le flot de paroles s’était inversé pour ressembler à lo-sty lo-sty lo-sty lo-sty lo-sty lo-sty et la rangée de stylos avait frémi, prête à se métamorphoser en autre chose.

Une erreur peut ainsi entraîner des métamorphoses et des dysfonctionnements d’objets. Karin Tidbeck décrit donc un univers dans lequel l’apposition d’un signifiant fait exister son signifié. Le marquage, écrit comme oral, devient une forme de magie qui conserve ou transforme le monde en agissant sur des signes linguistiques. Cet aspect du roman contribue à marquer (sans mauvais jeu de mots) son appartenant à la Weird Fiction, en mobilisant ce qui m’apparaît comme l’un de ses topoi, la métamorphose. Cette dernière, dans son lien avec le langage, peut rappeler un passage du Temps désarticulé de Philip K. Dick, lors duquel Ragle Gumm, le personnage principal, voit une buvette se désagréger pour laisser place à une étiquette sur laquelle le mot « buvette » est noté. Dick fissure donc le réel de son personnage en substituant un signifiant à son signifié. Karin Tidbeck fracture une réalité collective en cassant l’adéquation entre signifiant et signifié pour montrer l’influence du langage et son pouvoir transformateur.

Sans rentrer dans les détails, Anna de Berol, une figure artistique et révolutionnaire, incarne pleinement ce pouvoir, puisqu’elle fige certains environnements et objets avec ses poèmes, la série des Serres, tels que De la Serre 3 ou De la Serre 4 qui décrivent les différentes serres d’Amatka (hé oui), ce qui renforce leur ancrage dans le réel. Elle est également capable de modifier le réel, ce qu’elle fait en quittant la colonie.

Vanja, en tant que fille de dissident politique, sait comment les contrevenants aux ordres et au récit imposé par le comité sont traités, c’est-à-dire par une « opération neurochirurgicale visant à oblitérer le centre du langage ». La dystopie décrite par l’auteurice s’observe ainsi dans les tabous conversationnels, qui existent parce qu’il est possible de se faire dénoncer par ses voisins ou les membres de son foyer pour dissidence ou faute vis-à-vis du collectif.

Vanja rebroussa chemin, réprimant l’envie de courir. Comme elle s’apprêtait à passer des portes battantes, celles-ci s’ouvrirent sur un infirmier poussant une chaise roulante. La femme qui y était assise était enveloppée d’une blouse en papier. Ses tempes rasées étaient couvertes de cicatrices croûtées. Elle regardait dans le vide. L’infirmier fixa Vanja avec insistance et lui passa devant.

On s’était occupé de cette femme. Comme on s’était occupé de Lars. Comme on s’occupait de tous ceux qui parlaient à tort et à travers. La peine de mort n’existait pas, dans les colonies. Mais il fallait empêcher les dissidents de mettre la communauté en péril. La procédure neurochirurgicale visant à oblitérer le centre du langage était une solution élégante. Vanja parcourut en courant les derniers mètres qui la séparaient de la sortie.

Le rejet de Vanja du système s’exprime dans sa réaction de rejet face au résultat de l’opération qui fait taire définitivement les dissidents, qui ne peuvent donc plus s’exprimer contre le système ou exprimer le pouvoir transformateur de leur langage. La « solution élégante » apparaît comme un euphémisme politique qui masque une horreur qui mutile des citoyens pour le supposé bien-être de la communauté. En effet, ce dernier constitue la priorité du comité, qui veille à ce qu’aucun individu ne sorte du rang, politiquement, en exprimant des pensées séditieuses, ou physiquement, en s’aventurant à l’extérieur des colonies. À ce titre, la poétesse Anna de Berol est doublement dissidente, puisqu’elle exprime des idées qui vont contre la doxa et a fondé sa propre colonie. Cette tentative de contrôle du langage et de la population par le comité est justifiée par le récit de la perte d’une mystérieuse cinquième colonie, disparue parce que ses habitants ont cru en un soleil qu’ils ont fini par faire exister (oui oui). De la même manière, des poissons apparaissent dans des lacs déserts de toute vie à cause d’enfants qui jouent à trouver du poisson à la suite de lectures à propos de l’ancien monde.

Le contrôle du langage s’illustre dans la destruction d’œuvres littéraires par le comité, qui le justifie par un argument utilitariste, puisque le « bon papier » doit être recyclé pour tenir des registres. Cela pousse le bibliothécaire d’Amatka, Evgen, à détruire des oeuvres auxquelles il tient, malgré le sentiment d’horreur que cela lui inspire. On observe alors son aliénation, parce qu’il approuve en pleurant les décisions du comité par peur des dénonciations et des condamnations qui pourraient s’ensuivre, malgré le fait que certaines personnes approuvent ce qu’il dit, à l’image de Vanja.

— Je ne sais pas ! (Il gesticula en direction des étagères.) Ces ouvrages vont disparaître à jamais pour que les membres du comité aient… assez de formulaires et de paperasse pour torcher leurs culs adipeux. (Il prit une inspiration chevrotante.) Et je dois choisir ceux dont on va se débarrasser. Et on ne les remplacera pas. Tu comprends ? Ils ne reviendront jamais. Jamais. (De nouvelles larmes dégoulinèrent le long de ses joues.) Tout ce qui n’est que… divertissement inutile. Tout ce qui n’existe que pour nous faire plaisir. Tout ça doit disparaître. […]
— Mais qu’est-ce que je raconte ? Je ne voulais rien sous-entendre. Tu as bien compris que je ne sous-entendais rien ? Il est évident que le comité a pris la meilleure décision dans l’intérêt du collectif. Tu t’en rends bien compte, j’espère ? J’étais juste bouleversé. On en reste là ? Je n’en pensais pas un mot, OK ?
— Mais j’étais d’accord.

Le contraste entre la colère et l’immense tristesse qui transparaissent de la première réplique du personnage, la peur qui transpire de la seconde, avec une multiplication de la ponctuation expressive, et la prise de parole de Vanja montre toute la détresse d’Evgen, malgré le fait qu’il se trouve face à une interlocutrice qui approuve son propos. Karin Tidbeck décrit donc des dissidents politiques forcés de se cacher pour éviter d’être définitivement bâillonnés.

Le mot de la fin

Amatka est un roman dystopique Weird de Karin Tidbeck, qui décrit une société qui tente de survivre dans un monde hostile qu’elle a colonisé en quittant un ancien monde en proie à la destruction. Le comité central des colonies dirige donc les citoyens en exaltant leur servitude au collectif, tout en surveillant de très près leur langage, puisque celui-ci peut littéralement transformer le monde et faire exister des objets normalement absents du monde.

Vanja, arrivée à Amatka pour contrôler les besoins des habitants en manière d’hygiène, se révolte peu à peu contre l’autorité et prend conscience de la magie des mots et de leur importance. 

Si vous aimez les dystopies et la Weird Fiction, je vous recommande la lecture d’Amatka !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques du Chien critique, Nebal, Yogo, Blackwolf, Rêve Général, Charybde

2 commentaires sur “Amatka, de Karin Tidbeck

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