Interview de Jean Baret – 2

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une deuxième interview de Jean Baret, auteur de BonheurTM, VieTMet MortTM !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interview du blog dans le menu du blog et grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Jean Baret pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Jean Baret – 2


Marc : Même si c’est la deuxième fois que tu réponds à mes questions, peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Jean Baret : Avec plaisir ! Mais je te préviens, j’ai très envie de la jouer Joker et de sortir une origin story différente à chaque fois qu’on me pose la question alors, je suis Jean Baret, mais c’est un pseudo. Je m’appelle en réalité Stéphane Roi, le fils caché de Stephen King qui a fauté lors d’une visite en France en 1971 avec ma mère, Christine, une vraie DS à ce qu’il paraissait. Leur relation a démarré sur les chapeaux de roues, mais s’est terminée dans le mur. Lui a retiré de cette aventure un bouquin. Ma mère, un enfant carburant à l’imaginaire. Je suis devenu avocat pour pouvoir intenter un procès à King et obtenir une pension alimentaire. Je suis en cours de finalisation de l’assignation.


Marc : Autre question que je t’avais posée, est-ce que tu as toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Jean Baret : Avec un père comme le mien ? Oui bien sûr ! J’ai commencé à écrire très jeune (un livre dont vous êtes le héros, vers l’âge de 12/13 ans), puis beaucoup de scénarios de Jeux de rôle (AD&D, l’Appel de Cthulhu et Marvel RPG de TSR, principalement). Mais c’est en 1996 que j’ai lancé l’écriture d’un premier roman et que j’ai formulé consciemment l’idée d’être écrivain.


Marc : Notre précédente interview portait seulement sur BonheurTM, puisque les autres romans de la trilogie Trademark n’étaient pas encore parus. Tu avais dit que son deuxième volume, VieTM , avait été avant le premier. Comment t’étais venue l’idée de ce roman ? Comment s’est déroulée sa rédaction ? Qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’écrire les volumes suivants ?

Jean Baret : Ces trois romans sont nés de ma rencontre avec l’œuvre du philosophe Dany-Robert Dufour. C’est en lisant Le délire occidental que j’ai écrit Vie TM . Puis d’autres bouquins de Dufour m’ont confronté à la pléonexie (le fait d’en vouloir toujours plus) et à la pensée de Bernard Mandeville (la fable des abeilles, notamment, et son principe les vices privés qui font les vertus publiques), ce qui a donné naissance à Bonheur TM . Enfin, le livre La Situation Désespérée du Présent Me Remplit d’Espoir présente trois délires mortifères de notre société, ce qui a donné naissance à Mort TM . C’est ensuite que l’idée de considérer ces trois romans comme une trilogie traitant du (non) sens de la vie est apparue. Mais à la base, dans mon esprit, ils étaient indépendants.


Marc : Dans VieTM, ton personnage principal, Sylvester Staline, vit dans un environnement confiné et ne se socialise, travaille, s’occupe et a même des relations sexuelles grâce à des réalités virtuelles dans lesquelles il peut évoluer grâce à plusieurs équipements de haute technologie. Cependant, il se suicide tous les soirs d’une balle en pleine tête. Pourquoi décrire un tel mal-être ?

Jean Baret : Ah, sacrée question : C’est une façon de mettre en scène un certain malaise occidental. Quand tu dois te battre pour survivre, les questions existentielles n’ont aucun intérêt. En revanche, quand tu parviens à t’assurer un quotidien confortable, en tous les cas sans danger immédiat, où tu as de quoi te loger, manger, t’habiller etc., ce qui est le cas d’une grande partie de l’occident, peut survenir une grande question… C’est quoi, le sens de l’expérience humaine ? Pourquoi je vis, pourquoi je meurs ? Pourquoi je ris, pourquoi je pleure (air connu). Cette interrogation peut engendrer un malaise profond. Sans parfois même que l’on se pose explicitement la question. Elle rôde, elle tourne, elle renifle dans l’ombre, elle attend le bon moment pour frapper et l’on se trouve démuni. Est-ce que la vie a un sens ? (Le sens de la vie ? c’est au fond, à droite, à côté des toilettes). Ce malaise peut générer des états dépressifs prolongés. On est plongé dans son quotidien, dans son court-terme, mais le malaise est bien présent. On sent bien que quelque chose ne va pas, qu’on ne sait pas pourquoi on vit comme ça. Tu as plusieurs façons de gérer cette question : Par la consommation (je (dé)pense donc je suis – Bonheur TM .) Par la confiance placée en un Autre qui va nous dire pourquoi et comment bien vivre (le totalitarisme – Vie TM .) Par la foi en un Surhomme (la religion – Mort TM .).
Plus prosaïquement, je pense que, pour beaucoup de gens aujourd’hui, il est impossible de comprendre la société dans laquelle on évolue. Tout va vite, on est sous pression, on n’a plus confiance en rien, ça génère également un sacré malaise.


Marc : Sans vouloir poser de questions caricaturales, VieTM a été écrit et publié avant le confinement, mais il traite d’enfermement au sein d’une société qui tourne à vide, ce qui renforce d’une certaine manière l’actualité de ton roman. Est-ce que cette (malheureuse) coïncidence de ton roman avec les événements que nous continuons de vivre te frappe ?

Jean Baret : Oui, inévitablement. Ce qui me frappe, c’est que ce n’est pas la première fois que les sociétés humaines sont confrontées à un virus, et du reste, ceux de l’époque, comme la peste, le choléra ou la grippe espagnole, étaient infiniment plus mortels. En revanche, c’est la première fois qu’une société a les moyens technologiques d’enfermer les gens tout en leur assurant une interactivité globale. Les apéro-zoom, le télétravail, les jeux online, tout cela aurait été impensable dans les années 1980 et même une grande partie des années 90. Aujourd’hui, on peut poursuivre une partie de sa vie en restant chez soi. Notre technologie est donc au service de notre enfermement… relatif.  


Marc : Pour rester dans l’actualité, on a vu tout récemment qu’un certain Mark Zuckerberg allait lancer le Metaverse, une forme d’univers virtuel permettant à ses utilisateurs d’effectuer tout un tas d’actions sans quitter leur logement, dont le travail. Cela peut ressembler au début de VieTM, non ? Que penses-tu de ce type de projet ? Qu’est-ce que ça t’inspire, en tant qu’auteur de science-fiction ?

Jean Baret : Oui, depuis l’annonce du Métaverse de Zuckerberg, j’ai l’impression que nous vivons dans un préquel de Vie TM . Bien que ce ne soit, pour l’instant en tous les cas, qu’un Second Life glorifié mâtiné de Sims, il n’empêche que la période de confinement plus cette annonce forment un cocktail redoutable. Ce que ça m’inspire, en tant qu’auteur de SF, c’est la réflexion suivante : Le virtuel va nous permettre de nous dédoubler plus que jamais. Un corps physique limité dans son action, un corps numérique aux capacités illimitées. Je pense aussi que tout cela se mêle à un autre phénomène que nous devrions anticiper, et qui nous fera peut-être vraiment basculer dans Vie TM , c’est la disparition du travail. Je sais, je sais, c’est une vieille prophétie qu’on nous sert depuis longtemps. Et pourtant, regardez, suivez-moi, tirons une ligne du temps à 15, 25, 50 ans dans le futur. Le jour où les IA seront relativement autonomes et que le corps robotique sera efficace, tout changera. Attention, je ne vous parle pas d’IA devenues des êtres humains, juste une intelligence capable d’arbitrer des choix en vue de parvenir à un résultat. On n’en est pas loin, les voitures autonomes, ce n’est pas de la SF. Ce qui nous manque pour l’instant, c’est un corps robotique aussi efficace (voire plus) que le corps humain. Non parce que, ne nous trompons pas. Tout notre système repose sur la production d’énergie et de matière. On extrait, on transforme, on transporte, on vend (ETTV). Et pour ça, pour l’instant, il nous faut des bras. Les mineurs, les camionneurs, les ouvriers, les caissiers, les serveurs, les dockers, les paysans, les aides ménagères, les plombiers et les maçons etc. sont pour l’instant l’alpha et l’omega du système.  Toi et moi, nous n’avons pas besoin de nos bras et de notre force vitale pour gagner notre vie. Mais il faut garder en tête que nous sommes portés par une myriade de gens qui poussent, tirent, soulèvent, se cassent le dos ou simplement manipulent des objets, bref, utilisent leur force vitale. Et que croyons-nous qui se passera le jour où les robots autonomes seront en service ? Le jour où toute la chaîne de l’ETTV, de l’extraction à la vente, pourra se passer de l’humain ? Que choisiront les financiers et les actionnaires ? De braves gens qui peuvent se plaindre et se révolter, ou des robots autonomes ? Et, donc, ouais, je sais, je pars loin, mais c’est comme un élastique, ça va revenir, attention, voilà, je pose la question : qu’allons-nous faire des gens dont la force vitale n’intéressera plus personne ? Comment réorganiser la société ? Enter the Metaverse.  On fournira un minimum vital (un espace de 8m2 et de la pâte alimentaire), et surtout, un accès à cet autre univers, où, là, tout le monde pourra s’exprimer librement et laisser court à ses délires les plus fous. C’est Vie TM . Un monde où le collectivisme égalitaire le plus pur (tout le monde physiquement à égalité) est accompagné d’un libéralisme extraverti (le monde virtuel). Zuckerberg se présente en Antéchrist de notre société. Il prépare le chemin et entend bien privatiser la réalité. C’est exaltant non ? Non ? Ah bon.


Marc : On remarque que dans l’univers de Sylvester Staline, le renouvellement culturel est absent. Les citoyens utilisent en boucle les mêmes références du passé, sans cesse mélangées entre elles dans toutes sorte de mashups improbables. Est-ce que tu voulais montrer une forme de mort de la création et de la culture ?

Jean Baret : Exactement. Celle que nous vivons en grande partie aujourd’hui, où les vieilles licences sont recyclées ad nauseam.  Ce n’est plus de la nostalgie à ce stade, c’est un hoquet, un blocage complet. Les raisons sont légion. Il n’en reste pas moins que, pour l’instant, la culture populaire bugge sans interruption. Un Ctrl+Alt+Suppr s’impose.


Marc : Sylvester Staline et les autres citoyens d’Algoripolis sont soumis à des algorithmes, qui peuvent les attaquer si leurs temps de vie sont déséquilibrés. Pourquoi les soumettre à des machines ?

Jean Baret : Plusieurs raisons : La première, c’est de montrer l’effet du totalitarisme et l’infantilisation de la population. La deuxième, c’est pour mettre en scène la perte de sens des citoyens. Les algos nous disent de faire des choses sans qu’on en comprenne le sens. La troisième c’est parce que je voulais traduire l’impuissance des citoyens face à ce qu’on appelle la machine administrative. La quatrième, c’est parce que c’est SF. Mais la cinquième raison, la plus vraie de toute, c’est que je n’en sais fichtrement rien. C’est venu comme ça, en l’écrivant.


Marc : Sylvester Staline devient Zara Foutra, prophète nihiliste, ce qui renvoie à Jésus, qui tente de l’assister dans sa tâche, mais aussi à Nietzsche. Pourquoi confronter ces deux philosophies à un totalitarisme numérique ?

Jean Baret : Et n’oublions pas Bouddha ! Je ne sais pas trop en réalité. Comme pour la question précédente, je peux trouver a posteriori une rationalisation à leur présence, mais n’oublions pas que les idées s’imposent toutes seules. Sans doute qu’à un niveau inconscient, ce n’est pas tant parce que leur philosophie s’opposerait au totalitarisme numérique qu’ils sont apparus, c’est plutôt en raison de l’absurdité de voir un émulateur de Jésus, Bouddha et d’autres encore aider un prophète nihiliste. Ou bien c’est une façon de mettre au même plan le totalitarisme (numérique ou pas), et la pensée religieuse.


Marc : Passons maintenant à MortTM, dernier roman de la trilogie Trademark. Comment t’es venue l’idée de ce roman ? Comment se sont déroulés sa rédaction et son processus éditorial ?

Jean Baret : Donc en lisant La Situation Désespérée du Présent Me Remplit d’Espoir de Dufour. Ce bouquin convoque plein d’images et une immense ville découpée en trois zones m’apparaît. Je commence le premier chapitre et puis, rapidement, je me dis que, bon, en fait, le totalitarisme, je l’ai déjà mis en scène (avec VieTM) et le consumérisme aussi (avec BonheurTM). Du coup, j’ai envie de reprendre ces univers et des agréger. Tout ça se passe en temps réel si je puis dire, ce n’est pas du tout planifié.


Marc : MortTM rompt sur le plan de la narration parce que tu utilises trois personnages point de vue différents, Rasmiyah, Donald Trompe et Xiaomi, qui correspondent chacun à une Zone d’une gigantesque ville, Babel, Algopolis et Mande-ville. Est-ce que tu voulais montrer l’étendue de ton univers dans ce dernier roman ? Est-ce que c’était difficile de passer d’une écriture qui ne mobilisait qu’un seul point de vue à une narration qui en déploie plusieurs ?

Jean Baret : Ce n’est pas difficile de passer d’un point de vue unique à une triple narration. En revanche, cela m’empêche d’être aussi étouffant. Je ne peux plus enfermer le lecteur dans une seule aliénation. En switchant entre trois délires mortifères, cela implique que le lecteur est peut-être émotionnellement un peu moins impliqué. J’ai fait au mieux pour maintenir une pression, mais je ne peux pas être aussi percutant avec trois points de vue qu’avec un seul.


Marc : Dans ce roman, tu montres comment tes trois personnages principaux sont totalement aliénés par le monde dans lequel ils vivent. Cela se transcrit dans ton écriture par le discours très marqué par la propagande de tes personnages, mais aussi par l’utilisation d’énumérations pour marquer la diversité de Mande-Ville, l’absurde pour montrer la déconnexion (sans mauvais jeu de mots) des algorithmes, et des discours parasitaires et prosélytes à Babel. Est-ce qu’il te semblait important de reproduire l’idéologie des Zones à l’échelle de ton texte ? Est-ce que c’est difficile de rendre tangible l’aliénation d’un personnage ?

Jean Baret : Oui, c’est difficile parce que l’aliénation est mentale et non pas physique. Les personnages ne se pensant pas comme les esclaves d’un système. Ce sont des personnes qui se pensent libres et heureuses de vivre dans une configuration sociale qu’ils trouvent performantes. Et pourtant il faut faire comprendre au lecteur qu’ils se trompent, qu’ils sont totalement aliénés, au point de ne pas s’en rendre compte. Un peu comme nous, dans notre système. Et pour ça, rien de mieux que d’insister sur les propagandes et absurdités de chaque zone.


Marc : Lorsque Donald Trompe demande à un algorithme quel est la force d’un décret bicaméral pyramidal, celui-ci répond « La force d’un décret pyramidal bicaméral est de Rhinocéros/20. ». Est-ce que la mention d’un Rhinocéros renvoie à Ionesco ? Si oui, que penses-tu de l’œuvre de cet auteur ?

Jean Baret : Comme toujours, il y a beaucoup trop d’inconscient chez moi pour que je puisse affirmer que tel ou tel lien existe. Mais, à la réflexion, il est vrai que cette pièce de théâtre sur l’absurde et la montée du totalitarisme n’a pu que m’influencer. La rhinocérite est fascinante. Quant à ce que je pense de Ionesco… C’est un monstre de la littérature, trop… comment dire… écrasant pour moi. Au risque de paraître un peu limité, ce ne sont pas les grands littéraires qui me plaisent, mais les fous d’imaginaire. Je préfèrerai toujours lire K. Dick, Brussolo, Lovecraft, King (papa !), Perec, Chuck Palahniuk ou Brussolo qu’un monstre littéraire (ah et sans oublier Brussolo). Pour m’enfoncer encore un peu plus dans le ridicule, j’irai même jusqu’à dire que je suis plus transporté par des showrunners de série, que par Victor Hugo ou Mallarmé. La Twilight Zone ou Rick et Morty vaudra toujours à mes yeux toutes les Madame Bovary ou les Père Goriot du monde. Ceci dit, je vais nuancer mon propos : Si un monstre littéraire traite de l’absurde ou du nihilisme, alors là, je le vénère : Camus me fascine au plus haut point (et particulièrement L’Etranger et Caligula au premier plan), Ferenc Karinthy (Epépé, fantastique) Sartre (La nausée) et donc Ionesco (Rhinocéros) me plaisent immensément.


Marc : MortTM présente des clins d’œil explicites à l’œuvre de Philip K. Dick, avec une réplique de Xiaomi, « vous jouez les précogs » et le fait que Rasmiyah porte une « scramble suit », c’est-à-dire un « complet brouillé », que l’on retrouve dans le roman Substance mort. Pourquoi faire des clins d’œil à Philip K. Dick ? Est-ce que c’est un auteur que tu apprécies ? Pourquoi ?

Jean Baret : C’est un auteur que j’apprécie immensément. En miroir à la question précédente, je dirai que s’il n’est pas un grand auteur, au sens stylistique du terme, ses univers, son intuition même sur l’existence, sont extraordinaires. C’est un auteur de premier plan en science-fiction.


Marc : Que penses-tu des couvertures de tes romans, réalisées par Aurélien Police ?

Jean Baret : J’en pense qu’elles sont fabuleuses ! J’ai une chance folle qu’il se soit penché sur mes bouquins. Il lit le livre entièrement avant de réfléchir à la couverture, et il frappe juste. C’est un artiste hors pair vraiment.


Marc : À présent que la trilogie Trademark est terminée et se trouve entre les mains du public, quel bilan tires-tu de l’écriture de ces trois romans ? Olivier Girard dit qu’ils sont « un uppercut à l’estomac doublé d’un coup de talon là où ça fait mal ». Que penses-tu de cette déclaration ? Est-ce que c’est lié à l’humour souvent irrévérencieux que tu emploies ?

Jean Baret : Oui, c’est lié. C’est surtout le fait que je force le lecteur à un peu se reconnaître dans l’aliénation des personnages. C’est ça qui fait mal. Quant au bilan, je dois dire que je suis content d’un point : Cette trilogie n’aura pas laissé indifférent. Soit on la déteste, soit on l’adore, mais personne n’a eu de réaction tiède, genre, « oui, c’était sympa ». C’était clivant, ça a secoué, c’était le but recherché.

Marc : De manière plus générale, on peut dire que les trois Zones, mais surtout Algopolis et Mande-Ville présentent des socié
tés du spectacle au sens debordien du terme, dans lesquelles le divertissement écrase tout et participe à l’aliénation de tes personnages. Pourquoi montrer ce type de mécanisme social ?

Jean Baret : Parce que c’est le nôtre. Tiens, je vais vous refaire faire une balade mentale, venez, suivez-moi. Pendant longtemps, des valeurs sacrées structuraient les hommes : La religion, la morale, l’Etat, la Nation, la famille, le père de famille même, la royauté et la noblesse, c’étaient des concepts donnant un sens au monde. Puis l’industrialisation est arrivée et, pour appuyer son développement, on nous a vendu une valeur sacrée, celle du progrès technologique et matériel, indispensable pour un progrès moral et, à terme, la félicité. L’homme est devenu d’abord producteur de richesses (certes accaparée par une minorité mais c’est un autre débat), puis consommateur (on revient aux vices privés qui font les vertus publiques). En parallèle, les grandes valeurs se sont effondrées. La royauté et la noblesse d’abord, puis la religion (on a tendance à penser aujourd’hui en termes de guerre de religions à cause d’attentats terroristes, mais ça fait longtemps que la religion n’est plus structurante pour une grande partie de la population), la morale, l’Etat, la Nation etc. Tout s’effondre et c’est normal. C’est le consommateur qui est la valeur centrale de notre société, parce que grâce à lui on produit des richesses, le progrès matériel se poursuit et, toujours à terme, notre félicité se profile à l’horizon. Du moins c’est la théorie. Et par conséquent, si le marché se doit d’exploiter nos vices privés, nous entrons dans une logique de consommateur de divertissements.
Et pour compléter ce propos, je dirai que le grand drame de notre société moderne, c’est que même le projet de progrès matériel est aujourd’hui en cours d’effondrement. On se rend compte d’une part que plus de progrès technique et matériel n’égale pas plus de bonheur, et d’autre part, que le coût à payer est très lourd. Coût humain bien entendu, et écologique. Si la planète brûle, le progrès est-il si souhaitable que ça ? Non. Mais alors, quelle autre valeur trouver ? La valeur progrès a détruit les autres valeurs parce qu’elle s’est focalisée sur l’individu et à la fois lui a donné la place centrale et l’a complètement aliéné. Mais si le progrès n’est plus une valeur, nous sommes perdus. Alors on se rabat sur un retour en arrière, on tente de ressusciter de vielles valeurs, sans grand succès. Le grand chantier de notre siècle, sera de trouver une nouvelle valeur, post-progrès. Bonne chance les mecs !


Marc : En dehors de l’écriture et de ton métier d’avocat, tu joues aux jeux-vidéo. Tu m’as d’ailleurs dit que tu appréciais la série des Borderlands de Gearbox, pourquoi ? À quels autres jeux aimes-tu jouer ?

Jean Baret : Je suis en effet un gros gamer : j’ai commencé avec l’atari VCS 2600 et la CBS Colecovision (je vous parle d’un temps…) (air connu) puis l’amstrad CPC 6128, l’Amiga 520 ST, et ensuite encore des consoles : Megadrive, N64, Playstation etc. Et entre temps, les jeux PC, qui ont ma grande préférence (le combo clavier/souris est imbattable à mes yeux). J’aime beaucoup de jeux différents, les RPG en premier (les Baldur’s gate, Solasta et autres Pathfinder) openworld en particulier (je joue à tous les open world, même les plus décriés, comme les Assassin creed, les Far cry ou les GTA), les FPS ensuite (ah, AVP2…Les derniers Doom sont très bons aussi je trouve), et puis les jeux à loot, genre Diablo. Alors, Borderlands ne peut que me plaire, puisqu’il regroupe les FPS et le loot. Que demander de plus ? Sans compter l’humour déjanté de l’univers. Sinon, mes plus grandes émotions vidéoludiques, je les dois à Skyrim, GTA V et plus récemment Red Dead Redemption 2. RDR2 en premier je pense. Quand j’ai terminé le jeu, cela m’a fait un peu le même effet que quand je termine d’écrire un livre. A la fois une satisfaction d’avoir vécu cette expérience, et de la tristesse de quitter un univers que j’ai beaucoup aimé.


Marc : Aux Utopiales, tu portais un masque avec le logo de l’armée du Ruban Rouge de Dragon Ball d’Akira Toriyama. Que penses-tu de ce manga ? Est-ce qu’il t’a particulièrement marqué ?

Jean Baret : Ah, Dragon Ball ! Il faut remettre les choses en perspective. J’ai passé mon adolescence dans les années 80, devant le Club Dorothée et ses anime. Dragon Ball était la grande star de cette époque. Les anime de cette époque ont considérablement nourri mon imaginaire. Je tiens à dire que notre pays est fantastique sur ce point. Nous sommes ouverts à tout un tas de cultures différentes. J’ai pu à la fois avoir accès à tous les comics que je voulais (je lis le Marvel Universe depuis l’âge de 7 ans. Et je continue à tout lire), et aussi un sacré paquet d’anime. A ma connaissance, nos voisins européens n’ont pas eu cette chance. Les mangas sont arrivés plus tard, début des années 90. Et quel est le premier manga paru ? (dans mon souvenir en tous les cas) Dragon Ball ! J’ai tout vu et tout lu, même les GT, et je lis assidûment les DBS actuellement en cours. Je suis fasciné par la montée en puissance permanente des protagonistes. Toriyama réussit un tour de force depuis DBZ inégalé y compris dans le monde des comics. Cette gradation dans la montée en puissance est incroyable. Alors, oui, les combats se ressemblent tous un peu : après tout, il n’y a pas une infinité de façons de traduire visuellement un coup de poing qui fait tomber une montagne. Mais en même temps, on sent bien l’évolution des personnages. J’aime vraiment beaucoup ce manga, tout en reconnaissant qu’il est très limité en soi. Dragon Ball était plus inventif, plus amusant, il restera mon préféré.


Marc : En parlant des Utopiales, une de tes nouvelles, « 15 :51-58 », est au sommaire de l’anthologie de cette année. Elle raconte la manière dont Jésus, revenu à la vie comme mortel, tente de se faire entendre des hommes et échoue lamentablement face à la société du spectacle. Pourquoi mettre en scène ce personnage et montrer son échec ?

Jean Baret : Comme toujours, je n’ai pas de réponse rationnelle à donner. Je vais plutôt te raconter comment ça s’est passé, ça t’éclairera sur le processus. Alors un bon jour ActuSF me contacte pour me demander si je serais intéressé par faire une nouvelle sur le thème « Transformation ». Je dis oui bien sûr, et je me lance. Et quand je dis, je me lance, je veux dire, je laisse ma pensée dériver. Tout ce que je sais à ce stade, c’est que je ne veux pas écrire une histoire trop évidente. Pas de transformation du corps, genre la Mouche de Cronenberg. Pas de mutation ni un truc du genre, je recherche du symbolique. Donc je me laisse dériver et des images me viennent, c’est flou, incohérent, j’attends, je laisse venir, et soudain je pense à la transformation des âmes. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me plaît. Alors je jette un œil sur internet et je tombe rapido sur le verset 15 :51-58 qui traite un tout petit peu de ce sujet. Et là, un sujet qui me passionne me revient en pleine face : Cela fait des années que j’ai un Jésus vénère qui se balade dans mon crâne, et je ne savais pas quoi en faire. Un Jésus qui revient et qui ne parvient pas à se faire entendre, trop concurrencé par les médias, internet et les fake news. Voilà l’occasion rêver de le coucher sur papier ! Le reste se fait tout seul, je me lance dans l’écriture et ça donne la nouvelle. Comme toujours, je ne sais pas où je vais quand je me lance, ni ce que ça va donner. Impossible de faire un pitch. Je suis des images, un fil directeur émotionnel, et dans ma tête tourne « Jésus revient, prenez l’air occupé ».


Marc : Sans trop rentrer dans les détails, ce texte, comme la trilogie Trademark, est hanté par la présence d’un certain Bernard Mandeville, auteur de La Fable des abeilles. Qu’est-ce qui t’intéresse particulièrement chez cet auteur ?

Jean Baret : Tout ce que j’ai dit dans les réponses précédentes : C’est celui qui a compris avant l’heure le ressort secret de la société capitaliste. Nous avons besoin des pervers et des salopards. Ce sont eux, nos saints, eux, nos forces. Faisons semblant d’être vertueux, mais soyons des ordures. C’est comme ça que le progrès matériel se fera.


Marc : Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Jean Baret : Plein !
– Nous avons écrit à 4 mains, avec mon compère Ugo Bellagamba, un genre de conte juridico-philosophique dans un contexte post-apocalyptique. On a trouvé un éditeur mais chut, pour l’instant, je ne peux rien dire de plus.
– J’ai un nouveau cycle de trois tomes (j’en ai écrit déjà deux, le troisième est en cours), portant sur l’importance de la pop culture dans notre société. Je pense qu’aujourd’hui, Spider-Man, Harry Potter et Bugs Bunny sont plus importants, en tant que liant social et en tant que structurants de la psyché contemporaine, que la philosophie grecque ou les contes de Grimm. En quelque sorte, les surhumanités ont pris le pas sur les humanités. On va suivre un psychiatre du futur capable de pénétrer l’inconscient d’un patient pour le rebooter. Il s’avère que chaque inconscient met en scène sa névrose ou sa psychose par l’intermédiaire de la pop culture.
– J’ai fait aussi du Space Opéra, mettant en scène un Empereur galactique qui tente d’introduire un marché commun, une nouvelle religion impériale et d’implanter une justice dans une galaxie où la plupart des communautés ne dépassent guère le niveau d’une société agricole, voire du western. Je me suis toujours demandé pourquoi une galaxie comme celle de Star Wars peut à la fois être structurée et en même temps compter beaucoup de planètes à la limite de l’absence de technologie. Plutôt que de mettre en scène un empereur diabolique cherchant à tout prix à régner en despote, j’ai mis en scène un empereur qui tente de structurer ce bazar pour améliorer le niveau de vie de l’ensemble des planètes. Avec toutes les problématiques que cela implique.
– J’ai aussi un thriller à la Da Vinci Code, mettant en scène un texte politique secret qui contient les fondamentaux de notre société occidentale. Avec la particularité, que ce texte a réellement existé, qu’il a vraiment été occulté, pour ne pas dire refoulé, par l’ensemble des intellectuels du XVIIIème siècle et qui a été récemment découvert. C’est un opuscule incroyable qui révèle les ressorts cachés de notre système.
– Un autre roman de SF qui traite de la question de la prédictibilité par algorithme et, plus généralement, de la psychohistoire appliquée et du Dilemme du Tramway (!)
– Enfin, j’ai deux autres livres qui sont de l’anticipation sociale, à la Palahniuk/Brett Easton Ellis, mettant en scène des personnages qui, pris au piège de la pression sociale, dérapent totalement et violemment.
J’ai bien conscience que ces livres ne seront peut-être pas tous publiés, car certains d’entre eux sont très virulents et que j’écris souvent à la frontière d’un genre, ce qui ne correspond pas toujours aux politiques éditoriales.


Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Jean Baret : D’abord d’écrire encore et toujours, tous les jours, même 30 minutes par jour, mais écrire écrire écrire.
Ne pas chercher à faire un ouvrage formidable dés le départ. Il faut se lancer, et tant pis si ce n’est pas bon. Le but, c’est de chercher à se connaître dans cet exercice. Quels sont mes points forts ? Mes points faibles ? Sur quoi je bute, qu’est ce qui va vite etc. Et puis, se chercher une voix, une façon d’écrire qui nous soit personnelle. C’est comme un muscle. Il faut l’entraîner, cela prend du temps.
Apprendre à lâcher prise : ne pas chercher à tout contrôler. Au contraire, laisser les images et l’histoire se dérouler devant ses yeux, et la retranscrire dans la page. Ne surtout pas chercher à faire tel ou tel effet au lecteur. Ecrire pour soi, d’abord. Du reste, ce n’est pas moi qui le dis, mais papa King. Je vous conseille à tous de lire « Ecriture : Mémoires d’un métier ».
Et, sur une touche encore plus personnelle, je conseillerai de travailler l’émotion avant tout. Ecrire, ça nécessite de suivre une émotion : l’amour, la colère, la douleur morale, peu importe. Il faut que cette émotion soit toujours présente, et l’univers, les personnages, l’histoire se mettront en place en suivant ce fil rouge.

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