Ordalie, de Morgan of Glencoe

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du troisième tome de la pentalogie La Dernière Geste.

Ordalie, de Morgan of Glencoe

Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman ! Je précise également qu’il s’agit de la chronique du troisième volume d’une série. Vous risquez donc de vous faire spoiler le premier et le deuxième tome. Si vous voulez quelques éclaircissements sur l’univers du roman, je vous invite à lire ma chronique de Dans l’ombre de Paris, puis celle de L’Héritage du rail.

Morgan of Glencoe est une autrice et harpiste professionnelle née en 1988. Elle est passionnée par la culture et la musique celtiques, et ses morceaux comme ses romans s’en inspirent. Elle tient aussi une chaîne Twitch, où elle réalise des ateliers d’écriture et joue de la harpe.

Ordalie, paru dans la collection Naos d’ActuSF en 2021, est le troisième volume de la pentalogie (et non trilogie) La Dernière Geste. En voici la quatrième de couverture :

« Vingt mois ont passé depuis l’arrivée de Yuri en Keltia et le couronnement de Louis-Philippe en France. La tension n’a cessé de monter entre les deux pays, malgré les tentatives des Ambassadeurs japonais et ottomans pour calmer les velléités belliqueuses du jeune Roi d’un côté et la punition commerciale des Keltiens de l’autre. Lorsque la situation dérape, Yuri réalise qu’elle est la seule à pouvoir, peut-être, éviter au monde de basculer dans la guerre. Reste à savoir si elle est prête à en payer le prix… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont Morgan of Glencoe traite d’un monde prêt à basculer dans la guerre et met en évidence les limites d’une utopie.


L’Analyse

Guerre inévitable, confrontation de modèles

La narration d’Ordalie est prise en charge par plusieurs personnages point de vue dans un monde en proie à des bouleversements potentiels. En effet, l’accession de Louis-Philippe au trône de France peut potentiellement permettre l’arrivée d’un nouvel ambassadeur de Keltia afin d’atténuer les tensions entre les Sept Royaumes et la Triade. Cependant, mais sans trop rentrer dans les détails, l’attitude raciste envers les fées des soldats français va provoquer une montée faramineuse desdites tensions, avec une capitaine Trente-Chênes embastillée (oui oui), et précipiter le monde au bord d’une guerre (mondiale) que Keltia ne peut que perdre malgré son avantage technologique, en raison de son écrasante infériorité numérique, et dont le Sultanat et l’Empire japonais ne veulent pas à cause de son impact désastreux sur leur économie. Un bras de fer diplomatique se joue alors entre les différentes puissances. Celui-ci influe alors sur les destinées individuelles de chacun des personnages du roman. Ainsi, Yuri, devenue Sir Lily d’Enez Eusa, citoyenne de Keltia, doit revenir en France en tant qu’ambassadrice pour tenter d’empêcher la guerre. Ryuzaki, devenu le chef de son clan après le départ de son père pour Keltia, doit faire de son mieux pour aider sa sœur tout en préservant les intérêts de l’Empereur. Pyro, le feu-follet, cherche à accompagner Yuri en France pour montrer le fonctionnement de Keltia au peuple. Bran suit son initiation pour devenir Barde. Roussette, une jeune fille des bas-fonds de Paris, tente de s’extirper de la misère dans laquelle elle se trouve, à la merci de kidnappeurs. La danseuse Kimiya tente tant bien que mal d’initier le nouveau roi de France à l’éveil des Dragons. Morgan of Glencoe décrit aussi l’émergence et la poursuite de la romance entre certains personnages à l’image d’Alcyone et Levana, mais aussi (et surtout) de Ren et Bran, dont les Dragons sont liés, ce qui fait que le Spectral souffre de l’initiation de celle qui partage sa vie. Yuri se trouve aussi en proie à un doute romantique, mais je ne peux pas vous en dire plus.

Le roman s’attarde également sur les figures de Louis-Philippe, devenu roi de France, et son cadet Charles-Henri, qui s’affirme de plus en plus, celle de leur mère, Gabrielle, épanouie en Keltia, loin de la violence de son mari et de celle de son fils aîné, et celle de Kenzo Nekohaima, qui peut désormais vivre avec son amie loin de ses obligations politiques. Ces deux personnages, mais aussi les parents de Loardan, jeune chevalière keltienne, permettent à Morgan of Glencoe d’aborder le thème de la parentalité, et de l’influence des parents dans l’éducation de leurs enfants, mais aussi la manière dont ceux-ci peuvent s’émanciper de leur joug destructeur, ce que montre le développement de Charles-Henri.

Cette multitude d’individualités s’ancrent au sein d’un enjeu collectif qui est la possibilité de la guerre voulue par le roi de France, qui veut mettre le monde à feu et à sang pour satisfaire ses ambitions, sa mégalomanie et son racisme vis-à-vis de Keltia, qu’il voit comme un pays de barbares et de dégénérés. Il est en cela aidé par la duchesse Aliénor-Héloïse Adèle de Fontainebleau-d’Armentières, dont le cynisme et la pensée calculatrice contrastent brutalement avec la sororité des keltiennes et la solidarité mise en œuvre en Keltia.

[] et sa mère eh bien, de sa mère elle n’avait plus besoin. L’élève, au jeu de la Dame, avait dépassé la maîtresse et Aliénor, avec désappointement, avait découvert que la femme qui l’avait engendrée était pétrie de plus d’autorité que d’affection à son égard.

Le rapport du personnage à sa mère est marqué par le lieu rhétorique de l’utile et de l’inutile, ce qui fait qu’elle s’en sépare lorsqu’elle n’a plus « besoin » d’elle. Elle se trouve ensuite requalifiée par des périphrases qui marquent son détachement, notamment « la femme qui l’avait engendrée ». Aliénor apparaît donc particulièrement cynique.

Beaucoup de personnages vont donc faire de leur mieux afin d’éviter la guerre, à commencer par Yuri et les habitants de Keltia, qui ont conscience que leur (sur)vie et leur modèle sont en jeu. Morgan of Glencoe installe donc une tension narrative titanesque. Certains des personnages sont même prêts à s’aventurer en territoire ennemi, à l’image de Pyro, qui construit un réseau de radios pirates sur les ondes parisiennes pour créer un média alternatif aux organes de presse aux ordres du Roi, et diffuser la culture keltienne par la même occasion.

La possibilité de la guerre et de ses conséquences pèsent alors sur les personnages, qui cherchent du mieux qu’ils peuvent des solutions pour l’éviter. La diplomatie se trouve ainsi au centre du roman, tout comme le motif du devoir, qui constitue l’un de ses thèmes forts.

L’antagoniste de ce roman, le jeune roi Louis-Philippe, arrivé au pouvoir en tuant son père (et en condamnant sa mère à mort, oui oui), apparaît comme un tyran ambitieux, qui cherche à asseoir sa domination sur la Triade et Keltia, mais aussi comme un parangon de narcissisme et de toxicité, comme en témoigne Kimiya.

— Il n’y arrive pas parce qu’il se regarde le nombril, et il faut que ce soit ma faute !!! éructa-t-elle en grands gestes frustrés. Qu’est-ce que j’y peux, moi ? Je ne sais même pas comment j’ai fait rêver mes Dragons dès le début ! Je m’entraînais, c’est tout ! Je travaillais, sans rien chercher d’autre qu’être un peu meilleure que la veille ! Lui, il faut qu’il se regarde faire ! Il ne travaille pas, il il se branle, voilà ! Il se branle sur un fantasme de lui-même au lieu de se concentrer sur ce qu’il est, là, maintenant, et comment l’améliorer ! Et comme il n’est pas à la hauteur de son fantasme, c’est moi qu’il remet en cause ! Comme si je devais magiquement le faire devenir meilleur ! C’est tellement

La ponctuation (très) expressive, avec un grand nombre d’exclamations et une question rhétorique, appuie la colère de la danseuse, qui met en évidence l’immense défaut de Louis-Philippe, à savoir son immense ego, qui marque une distinction entre elle et lui. Ainsi, le développement des Dragons de Kimiya est une conséquence de son travail régulier et de sa volonté de s’améliorer, tandis que l’échec du roi est conditionné par son autocontemplation, qui transparaît dans le discours de la danseuse par la répétition de « se regarder », mais surtout, celle de « se branler », qui montre qu’il se fantasme littéralement lui-même, ce qui le conduit à complexer et se mettre en échec, pour ensuite blâmer sa professeure. Sa manière de se percevoir entre en lien avec son comportement, puisqu’il part du principe que tout lui est dû ou acquis, du pouvoir des Dragons à des personnes telles que Yuri ou Kimiya. La pensée de Louis-Philippe (comme celle de personnes bien réelles, comme l’a montré une enquête de Mediapart) s’avère donc particulièrement toxique, sur le plan macrosocial parce qu’il peut déclencher des guerres, mais aussi sur le plan individuel puisqu’il voit les gens, et particulièrement les femmes, comme des objets. Morgan of Glencoe montre que les individus dangereux le sont pour leur entourage immédiat, mais aussi pour l’ensemble de la société.

Ordalie met en scène des luttes politiques, avec des dialogues qui deviennent de véritables joutes verbales, lors desquelles Yuri s’illustre, comme lorsqu’elle cherche à convaincre le Conseil de Keltia de devenir ambassadrice à la cour du roi de France.

— [] quand vous vous regardez dans le miroir, qui voyez-vous ?

— Moi-même et nulle autre. Je suis Nekohaima Yuri et Sir Lily d’Enez Eusa. Ce ne sont pas deux personnes distinctes, si différentes qu’elles paraissent aux yeux du monde. J’ai choisi mon avenir, et il est keltien. Mais je n’ai pas choisi mon passé, et il est japonais. []

À travers un parallélisme qui s’appuie sur des structures syntaxiques identiques (« J’ai choisi/je n’ai pas choisi, et il est »), le personnage marque une antithèse entre le déterminisme subi de sa naissance au Japon et son avenir qu’elle entend construire elle-même, en Keltia. La tension dans l’identité du personnage trouve ici une forme de syncrétisme, elle à la fois la princesse Nekohaima Yuri et la citoyenne de Keltia Sir Lily d’Enez Eusa, ce qui illustre l’importance de son rôle au cours du conflit qui oppose son pays d’adoption au royaume de France.

  • Finalement, que vous soyez Nekohaima Yuri ou Sir Lily d’Enez Eusa importe peu : vous êtes un trait d’union. Vous êtes de tous les peuples, et d’aucun à la fois.

La position de Yuri est matérialisée par une métaphore suivie d’une antithèse, qui montre qu’elle peut unir les peuples parce qu’elle est issue ou est familière de beaucoup d’entre eux, de par son parcours et ses prises de conscience. Cependant, comme le relèvent d’autres personnages, Yuri n’est pas la seule à devoir jouer un rôle dans le conflit, et n’est donc pas une Élue sur laquelle repose le destin du monde. Ainsi, chacun des personnages peut influer sur le cours des négociations, de Roussette qui épaule Trente-Chênes en prison à Loardan, chargée de défendre son pays malgré son jeune âge.

Je terminerai d’ailleurs cette chronique en évoquant Keltia, qui apparaît comme une utopie aux yeux de certains personnages, notamment Pyro et Yuri, qui ont vécu au sein de systèmes où seule la survie en milieu hostile comptait (les Égouts de Paris), ou autoritaires et fermés, avec une assignation de rôles et de comportements en fonction du genre, de la classe ou de l’espèce (la Triade). En effet, on peut considérer Keltia comme une utopie, puisque son modèle social est égalitaire, avec une (très bonne) couverture sociale, aucune discrimination, une démocratie directe et des nominations par tirage au sort, et un souci de l’écologie qui se traduit par une utilisation de produits et matériaux recyclables ou biodégradables et une philosophie du DIY parce que très peu de produits sont fabriqués en série. La manière dont Morgan of Glencoe décrit la gestion écologique de Keltia peut rappeler Ecotopia d’Ernest Callenbach.

Cependant, l’autrice met en évidence les limites matérielles et idéologiques de Keltia.

— [] Ne croyez pas que Keltia est toute puissante, Sir Lily, ne croyez pas que nous n’avons rien fait par lâcheté. Nous n’avons rien fait parce que nous n’avons jamais eu les moyens de le faire. Les moyens matériels et technologiques auraient pu être réunis, peuvent bien souvent l’être pour de nombreuses grandes causes. Mais les moyens humains, politiques, religieux et idéologiques sont un problème autrement plus vaste. Nous avons mis des siècles à nous éduquer nous-mêmes, génération après génération, chacune remettant en cause la précédente, triant ce qu’il fallait en garder, si difficiles que soient à avaler certaines couleuvres pour nos aînés et pour nos jeunes, lorsqu’ils doivent rattraper leurs erreurs.

Keltia ne cherche pas à imposer son modèle social, que ce soit par des moyens technologiques, ou des « moyens humains », qu’on peut considérer comme une forme de soft power. La vision politique de Keltia, construite progressivement par une remise en question et une éducation constante, ne peut pas mettre à bas et d’un seul coup le modèle de la Triade. Morgan of Glencoe montre ici le caractère progressif, et donc limité, de la construction d’une utopie viable, ce qui peut l’empêcher de s’étendre, physiquement comme politiquement, de la même manière que l’Anarres d’une certaine Ursula Le Guin, par exemple.

Le mot de la fin


Ordalie
est le troisième volume de la pentalogie de Fantasy La Dernière Geste de Morgan of Glencoe. L’autrice y montre un monde au bord d’une guerre entre la Triade et Keltia, à la suite d’une agression raciste de la part de soldats français. Yuri et ses compagnons doivent alors user de diplomatie pour empêcher un conflit qui ne peut que détruire son pays d’adoption.

Les dialogues sont alors de véritables joutes verbales, dont l’enjeu est de sauver un pays et des amis condamnés pour les uns, et d’asseoir leur domination pour les autres.

La Dernière Geste est pour moi un monument de la Fantasy contemporaine. J’ai hâte de lire les prochains tomes !

Vous pouvez également consulter les chroniques de L’Ours Inculte, Laird Fumble, Yuyine, Célindanaé, Dup, Fantasy à la carte, Aelinel,

4 commentaires sur “Ordalie, de Morgan of Glencoe

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