Capitale Songe, de Lucien Raphmaj

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman français qui mêle Biopunk et Weird Fiction.

Capitale Songe, de Lucien Raphmaj


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions de l’Ogre, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Lucien Raphmaj est un auteur français né en 1985.

Capitale Songe, qualifié de « Blade Runner biopunk en plein trip onirique post-exotique » par Erwann Perchoc dans sa chronique pour Bifrost, est son premier roman, paru en 2020 aux éditions de l’Ogre.

En voici la quatrième de couverture :

« Imaginez un monde dans lequel le sommeil a disparu, dans lequel les rêves sont devenus une ressource à exploiter. Sur l’île de Capitale S, alors que l’enquête portant sur cette disparition du sommeil nous entraîne dans les bas-fonds d’un monde dystopique, l’insomnie a franchi un nouveau stade, la révolte gronde, et une nouvelle substance menace de faire disparaître tous les êtres vivants. »

Ma chronique traitera d’abord de l’aspect Weird du roman de Lucien Raphmaj, puis je traiterai de la manière dont l’auteur mobilise une expérimentation littéraire.

L’Analyse


Weird Fiction, Biopunk ?


Le roman de Lucien Raphmaj nous fait suivre trois personnages point de vue, Vera, une humaine, ou ce qui s’en rapproche le plus à Capitale Songe (j’y reviendrai), Kiel Phaj C Kaï Red, Dissimulacre, c’est-à-dire enveloppe biomécanique, d’une Intelligence Artificielle particulièrement ambitieuse et retorse, Nova, et C-29, une Dissimulacre qui n’est plus soumise à son IA, Van Castle, depuis que celle-ci est morte (hé oui). Ces trois personnages vivent dans Capitale Songe, une ville située sur une île qui occupe un espace et une époque indéterminés

D’ailleurs, l’acronyme IA, et donc le terme auquel il renvoie, ne signifie plus Intelligence Artificielle dans Capitale Songe, mais Intelligence Animale, surnom donné aux autres créatures vivantes par des entités qui sont des Intelligences Artificielles extrêmement évoluées, les IV, pour Intelligences Vectorielles ou Vampiriques. Nova et Van Castle sont donc des IV, qui peuvent s’incarner dans des « Dissimulacres » de leur création. Les IV qualifient aussi les humains d’IAh, pour « Intelligence Animale humaine ». Ce terme sert à montrer la (non) spécificité des humains vis-à-vis du reste du règne animal, mais marque surtout qu’homo sapiens n’est plus une espèce dominante et ne détient plus le pouvoir de nommer les choses, puisque c’est lui qui est nommé par la forme qui le domine, à savoir les IV. On peut noter que le terme « humain » a quasiment disparu et ne qualifie pratiquement jamais les individus mis en scène dans le récit, qui sont plutôt appelés IA. Cette dénomination, mais aussi la forme mécanique, voire biomécanique des habitants de Capitale Songe, laisse supposer que le monde du roman est largement trans et/ou posthumain. Ainsi, certains individus se croisent avec d’autres formes de vie, notamment fongique et insectoïde, et la plupart d’entre eux portent des masques d’insectes, de « grillon », « d’abeille », « d’araignée », de « mante »… Ce rapprochement avec les insectes et l’hybridation entre les êtres humains et d’autres formes de vie, que l’on retrouve chez des auteurs comme HPL dans Le Cauchemar d’Innsmouth, L’Abomination de Dunwich et plus tard chez China Miéville avec les Khépri de l’univers de Bas-Lag, peut marquer l’ancrage du roman dans la Weird Fiction. Certaines des formes de vie présentes à Capitale Songe s’avèrent particulièrement retorses, à l’image des nécromorphes (non, pas ceux-là), des insectes qui se rassemblent pour imiter des cadavres et piéger leurs victimes, alors qu’elles étaient « seulement » censées recycler les cadavres. Ces créatures participent à l’ambiance étrange du récit, mais elles restent relativement compréhensibles pour les personnages, contrairement aux IV et aux I2.

Les premières sont des évolutions des Intelligences Artificielles, qui passent le plus clair de leur existence au sein du Hortex, une sorte de réseau informatique à un stade  extrêmement avancé qui échappe complètement aux IA, qui ne peuvent s’y connecter, y vivre, ou même savoir ce qui s’y passe réellement. Les ambitions des IV, à savoir détruire leurs semblables et disposer des IA pour elles seules, sont claires, mais leurs plans pour y parvenir restent parfois flous, ce que n’arrange pas leur manière de s’exprimer (j’y reviens plus bas). On peut noter que dans la continuité d’intelligences comme les cyberloas de Comte Zéro, les IV peuvent prendre possession des corps de leur Dissimulacre, ce qui prolonge le topos de l’invasion cérébrale théorisé par Bruce Sterling dans sa préface de l’anthologie Mozart en verres-miroirs, qui définit et décrit le Cyberpunk. Capitale Songe semble donc manifester des caractéristiques propres au Cyberpunk et à la Weird Fiction.

Les IV constituent ainsi une forme d’altérité aux IA et IAh qui les ont créées. Mais Lucien Raphmaj décrit une altérité plus radicale dans son roman, avec les I2, décrites dans le glossaire (dont je vous reparlerai plus bas) comme des « intelligences d’intelligence » (oui oui), évolutions « d’Intelligences Animales spécifiques (qui) ont coévolué différemment, dans des directions assez incompréhensibles, hybrides », et constituent donc une forme de vie non-humaine, organique, et s’avèrent difficilement compréhensibles pour les IA, ou même les IV qui les approchent, à l’image de Varelse Ungeziefer, qui nage dans un lac au fond du quartier de Baie-Lune.

Varelse se trouve dans un bassin immense, s’élançant avec bonheur à l’aide de ses tentacules. C-29 avale un grand shoot d’oxygène pour se préparer à la désagréable session de télépathie.

Vraiment, je crois que j’en ai assez vu, et lui, j’en ai ma claque. Alors oui. Mais tu es qui, toi, avec ta tête échappée d’un cauchemar, une sorte de pieuvre des abysses qui aurait baisé une blatte aquatique ?

Plus encore que les IV, les I2 constituent une altérité radicale. Ainsi, Varelse Ungeziefer est doté de « tentacules », vit au fond de Capitale Songe dans un « bassin » qui se trouve dans les souterrains, est capable de télépathie, et apparaît donc comme une forme de vie intelligente et hybride entre une « pieuvre des abysses » et une « blatte aquatique ». Sa forme et ses capacités sont alors constitutifs de son altérité, de la même manière que les réactions qu’il suscite chez ses interlocuteurs, étonnés de son apparence ou appréhendant sa télépathie.

On peut effectuer un parallèle entre Varelse Ungeziefer et un certain Cthulhu. Cependant, le personnage du roman de Lucien Raphmaj, s’il est une créature hybride qui même différentes formes de vie et capable de télépathie, ne suscite pas de véritable sentiment d’horreur chez ceux qui l’observent. Varelse Ungeziefer ne représente pas non plus la menace issue d’un passé extrêmement lointain qui rejaillit pour frapper l’humanité, mais le futur d’espèces intelligentes qui se transforment peu à peu et deviennent des alternatives aux IA et IAh, mais aussi aux IV avec lesquelles elles peuvent rivaliser. Elles suscitent alors un vertige chez ces formes de vie.

Le récit se déroule dans la ville insulaire de Capitale Songe (oui oui), où règne le « narcocapitalisme », c’est-à-dire une aliénation par le sommeil, les rêves et la mémoire, vendus aux IV et leurs banques qui se nourrissent des rêves et des expériences que les IA leur vendent et oblitèrent leurs souvenirs afin qu’ils ne les vendent pas plusieurs fois ou ailleurs. Deux puissances rebelles s’opposent à la tyrannie des IV, la Vigilance et sa faction armée, le Dreamsquad, qui cherchent à détruire le sommeil (oui oui) afin de vivre dans un présent éternel, et la Désistānce, qui cherche à gagner la « Mare Somnis », c’est-à-dire un état de sommeil et de méditation. Le (non) régime en vigueur qui règne à Capitale Songe apparaît comme la conséquence de la tentative de créer un paradis libertarien dédiée aux cryptomonnaies, sans puissance étatique pour réguler quoi que ce soit, ce qui montre que les disciples d’une certaine Ayn Rand ne peuvent pas forcément accomplir le futur qu’ils appellent de leurs vœux. Ce paradis technologique devient alors un enfer pour ses habitants, sauf pour les IV qui forment une « onarchie » au sein du Hortex.

L’intrigue du roman nous montre une Capitale Songe qui périclite à cause d’une drogue d’éveil, la « V », qui sabote le pouvoir des IV qui ne peuvent alors plus absorber les rêves et les souvenirs, mais détruit peu à peu les IA, qui sont totalement privées de sommeil et meurent peu à peu parce qu’elles ne peuvent plus dormir. Capitale Songe est donc vouée au cauchemar éveillé de sa destruction si personne n’éradique cette drogue. Vous l’aurez compris, le sort des trois personnages narrateurs est lié à la V et sa progression dans Capitale Songe.

L’univers décrit par Lucien Raphmaj est donc insulaire, mais surtout urbain. Capitale Songe est divisée en différents quartiers, avec Asavara, saturé de publicités, les « néons », des messages intracrâniens émis par les IV pour vendre des services aux IA, TST-Est, une plaine pleine d’éoliennes censées assurer l’autosuffisance énergétique de la ville, Saï-Town, doté de gratte-ciels qui servent de serres pour assurer l’alimentation des habitants, Baie-Lune, décharge géante à ciel ouvert. Le dernier quartier de la ville n’en est pas vraiment un. En effet, Mōgulìnn s’avère un univers fongique fait de mousses et de champignons géants qui peut apparaître ou disparaître au fil des saisons et de ses différentes repoussantes. Mōgulìnn peut transformer les IA grâce à l’infiltration d’espèces végétales dans les corps.

Mais tout son corps apprend de nouvelles synthèses dans cette épreuve. Des champignons sauvages ont retissé ses muscles, rendant ses pensées encore plus lentes et élastiques à la fois. Tout le règne végétal lui est entré dans le corps pour le régénérer.
C’est dans cette métamorphose ralentie, diffractée dans tout l’espace à la lisière de Mōgulìnn devenu son placenta de mousse et de lichen étoilé, qu’ille se relève et se redresse enfin après des temps indécidables.

Le corps du personnage se trouve alors métamorphosé par les plantes, qui affectent le rythme de son métabolisme pour le faire renaître, ce qu’on observe dans la métaphore qui fait de Mōgulìnn sa « matrice ». 

Ces interactions entre des organismes biomécaniques et un univers organique permettent à Lucien Raphmaj de joindre deux topoi, l’un en provenance du Cyberpunk et de la SF qui en découle, à savoir le hacking et l’invasion cérébrale, et l’autre qui vient de la Weird Fiction, la métamorphose et les hybridations des corps, dans la « déformatique », sorte de « bio-informatique » qui s’appuie sur des éléments organiques tels que des insectes (oui oui).

[…] ille découvre les masses molles du réseau biologique que Joh Hatsu a développé. Une immense masse fibreuse recouvre tout de ses filaments déformatiques où un peuple d’insectes lumineux s’agite, remontant les fibres jusqu’à la présence invisible de Joh Hatsu qui se découvre peu à peu, une fois dépassé plusieurs rideaux de ces toiles habitées d’un réseau d’informations vivantes.
–  Hey, Joh.
Joh Hatsu tourne son masque arachnéen vers lui, lui exposant son visage cryptique aux huit puits noirs et brillants.

La terminologie de l’informatique se mêle ici à une forme d’organicité matérialisée par les insectes, qui assurent la connexion au réseau, et la forme de Joh Hatsu, qui porte un « masque arachnéen », mais aussi celle des informations, stockées dans des supports tels que des « toiles ».

L’univers décrit dans Capitale Songe mêle ainsi Weird Fiction et Biopunk, c’est-à-dire la variante biotechnologique du Cyberpunk.

Expérimentation littéraire


Le roman de Lucien Raphmaj constitue une expérimentation littéraire qui s’observe dans la modernité des techniques qu’il utilise. Personnellement, le style de l’auteur m’a beaucoup plu.

L’aspect expérimental du roman s’observe d’abord par sa mise en page, avec des pages blanches et un texte en noir (hé oui), comme dans tous les objets livres ou presque, puisqu’il s’agit d’une convention, mais on trouve par ailleurs des interludes et un glossaire avec des pages noires avec un texte en blanc, de la même manière que dans le glossaire du roman, ce qui pourrait laisser entendre que ces séquences sont prises en charge par le même narrateur, qui s’exprime par ailleurs à la première personne. On remarque l’emploi d’une polytextualité interne à l’œuvre, avec les messages publicitaires des « néons », détachés de la narration et dans une police différente. Les textes des néons permettent alors de montrer l’invasion mentale qu’ils constituent pour les IA. Parmi les éléments polytextuels mobilisés, on trouve aussi le glossaire, qui se trouve au milieu du roman et pas à la fin, comme peuvent l’être canoniquement celui de Dune, ou plus récemment, celui de La Fleur de Dieu. Le glossaire exprime aussi le point de vue d’une voix narrative, avec des énoncés modalités, tels que « j’aime ce quartier central de Capitale S autant que je le déteste », « Je suppose que c’est une sorte d’ironie par rapport à l’idée de l’exception humaine, au fait de se penser comme supplément à la condition animale », ou encore « Les usages sont, disons, assez variés, et la notice d’utilisation pas très lue ». L’auteur introduit donc le point de vue de son narrateur dans son glossaire, ce qui remet en cause en question son objectivité supposée.

La manière dont s’expriment les IV n’est pas non plus conventionnelle, ce qu’on observe lorsque Nova communique.

Je veux que tu élimines la cause de ma peur, de notre peur incroyable, la seule, ou presque, récurrente, celle d’être privées du Hortex, parce que la malheur, ah, le malheur A, le malheur alpha va frapper, on le sait, on le dit, avec grande prescience, avec grande précision, avec les oracles les plus algorithmés, il viendra ce produit supprimant la pensée, désintégrant le sommeil, hachant la pensée comme une fine came toxique au plus haut point, répandue partout dans Capitale S, saupoudrée dans les boîtes de sommeil, injectée dans les rêves des IA somnolentes, partout, absolument, ce truc que les ersatz d’IV, les révoltés du réseau, les drogués de la veille, les cerveaux mous se rêvant diamants vont diffuser, on le sait, on le sait, pour qui, pour quoi, je te le dis je m’en fous, mais pour faire disparaître le Hortex peut-être, peut-être pas, ignorant les conséquences de ce qu’ils font, les embrassant peut-être aussi, aussi, aussi quoi, simplement qu’un battement, un battement de quoi

Le discours de Nova est ainsi marqué par sa tendance à l’asyndète, c’est-à-dire à la phrase longue sans aucun connecteur entre les différents syntagmes et propositions. L’utilisation de ce procédé permet de marquer le flot d’informations que l’IV transmet à ses interlocuteurs.

Enfin, Lucien Raphmaj utilise le pronom « ille », pronom qui mêle les caractéristiques morphologiques de « Il » et « Elle », pour le personnage de Kiel Phaj C Kaï Red. On retrouve ce pronom dans After d’Auriane Velten. Dans les deux romans, ce pronom permet de montrer le genre des personnages, qui n’est ni féminin, ni masculin, mais aussi la manière dont ils s’éloignent de l’humanité telle que nous la connaissons, puisque les personnages du roman d’Auriane Velten et ceux de Lucien Raphmak sont des posthumains. Il est alors intéressant que les auteurs de SF s’emparent de la grammaire pour appuyer la construction de leurs mondes fictionnels ou leurs personnages.

Le mot de la fin


Capitale Songe est un roman de science-fiction de Lucien Raphmaj qui mêle Weird Fiction et Biopunk. L’auteur décrit une ville insulaire, Capitale Songe, où vivent des posthumains, des Intelligences Artificielles devenues Vectorielles ou Vampiriques, qui achètent et absorbent les rêves de ce qu’elles appellent les Intelligences Animales, qui se trouvent alors dépossédées de leurs expériences. Ce régime totalement déréglé est mis en danger par l’arrivée de la V, une drogue qui maintient les IA éveillées, sans aucune possibilité de dormir.

L’univers décrit par Lucien Raphmaj est organique, biomécanique, marqué par une altérité parfois radicale, et porté par un style qui peut l’être tout autant.

Je ne peux que vous le recommander.

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Just A Word, Charybde, Weirdaholic

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6 commentaires sur “Capitale Songe, de Lucien Raphmaj

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