Interview d’Estelle Faye

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te présenter une interview d’Estelle Faye, autrice d’Un éclat de givre et Un reflet de lune aux éditions ActuSF, Widjigo aux éditions Albin Michel Imaginaire, L’Arpenteuse de rêves aux éditions Rageot, et beaucoup d’autres romans et nouvelles !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver les interviews dans le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Estelle Faye pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Attention : des spoilers de certains romans d’Estelle Faye font partie de ses réponses. Ils vous sont signalés si vous souhaitez les éviter.

Questions pour Estelle Faye


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Estelle Faye : Je suis autrice, dans divers genres de l’Imaginaire, pour adultes, ados et jeunesse. Aujourd’hui c’est mon seul métier. Parfois, quand j’ai le temps (rarement, donc), je réalise des courts-métrages. Avant, j’ai eu d’autres vies.


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir autrice ? Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Estelle Faye : Je crois que j’ai donné une partie de la réponse plus haut ! D’aussi loin que je me souvienne, j’ai des histoires dans la tête, et elles veulent sortir. Elles veulent être racontées. Je suis une lectrice vorace depuis l’enfance. Par contre, pour plein de raisons, je ne me voyais pas forcément écrire des livres – entre autres parce que je déteste rester enfermée – et oui, c’est assez paradoxal vu mon travail aujourd’hui.

J’ai été comédienne, j’ai monté ma troupe de théâtre, écrit des pièces, assuré la mise en scène. En parallèle, j’ai poursuivi des études d’anglais et de lettres modernes. Suite à un pari ( je joue très mal aux cartes), j’ai écrit deux mémoires, maîtrise et DEA, à Paris IV Sorbonne ( je crois qu’on parle de master 1 et 2, aujourd’hui). J’ai failli continuer en thèse. Puis, un peu par hasard, j’ai passé le concours de la FEMIS en scénario, je l’ai eu, et j’ai dû faire un choix. J’ai choisi la FEMIS, à la fois par amour du cinéma, et parce que c’était une nouvelle aventure. A la fin de la FEMIS, j’ai écrit une nouvelle, je l’ai envoyée à un Appel à Textes, elle a été prise. Un directeur de collection l’a lue, il m’a fait écrire mon premier roman. Ensuite tout s’est enchaîné.

En fait, c’est comme si l’écriture avait toujours été là, en filigrane, en embuscade, attendant son heure, le moment où elle allait prendre vraiment sa place.

Pour le reste, pour les genres de l’Imaginaire, j’ai envie de vous retourner la question : pourquoi, alors que le monde littéraire est aussi vaste, le réalisme devrait-il forcément être la norme, ou du moins l’option par défaut ?     


Marc : Vous êtes aussi scénariste et réalisatrice, avec notamment Tout ce qui grouille sous la mer. Est-ce que l’écriture cinématographique diffère de l’écriture littéraire pour vous ?

Estelle Faye : Dire qu’un livre et un film ne fonctionnent pas de la même pas façon de manière intrinsèque, c’est plutôt une évidence, je ne vais pas m’étendre pendant des pages là-dessus. Pour visualiser ça plus concrètement, si ça vous intéresse, je peux mettre une page de scénario à disposition sur mon site.

Ce dont on parle moins, et qui est essentiel pourtant, c’est de la différence de milieu, de fonctionnement économique, entre le cinéma et la littérature en France aujourd’hui, et surtout comment cela influence la production dans chaque cas.

En France, on a un écosystème cinématographique très protecteur pour le cinéma dit d’auteur ( qui nous donne de très bons films, au passage), mais assez inadapté, pour plein de raisons, notamment historiques, à la production de cinéma de genre ( je parle ici vraiment du cinéma de genre « de base », type slasher, horreur premier degré, SF d’aventure, films pour ados du samedi soir…). On a aussi une culture qui favorise les projets portés par des réalisateurs, qui a du mal par exemple à donner un rôle de premier plan aux scénaristes, pourtant essentiels dans l’histoire du genre.

Ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de bons et même de très bons films de genre français, bien sûr, mais on en est encore à considérer chacun d’eux comme un petit miracle. Il n’y a pas aujourd’hui de paysage du genre solide et populaire en France comme il peut en exister au Japon par exemple, en Corée du Sud, en Espagne ou aux Etats-Unis.

(Il y a au passage des gens qui tentent de faire bouger les choses, j’espère qu’ils vont réussir un jour, mais c’est un long chemin).

En littérature, le cas est différent. Même si on manque encore cruellement de moyens, et de visibilité dans les médias mainstream, on a réussi malgré tout à développer au fil des années une scène de l’Imaginaire vivante, variée, très riche, qui développe des courants et sait tisser des liens entre les générations, tout en accueillant toujours de nouveaux auteurs. Ceci, grâce à un travail acharné et de longue haleine de pas mal de passionnés, notamment parmi les éditeurs, grâce à un maillage précieux de festivals, grâce à un lectorat très investi, très présent sur le net, grâce à toute la constellation des blogs, des chroniques sur Youtube, des chaînes Twitch, d’Instagram…

C’est aussi une des raisons qui font que j’écris des livres aujourd’hui. Dans le milieu littéraire, mes histoires peuvent trouver une place, avoir une existence, bien plus facilement que du côté cinéma. 

L’importance du milieu, qui permet au final aux œuvres d’exister, ou non, est encore largement sous-estimée par pas mal de critiques à l’heure actuelle.


Marc : Depuis 2019, vous faites partie du podcast Procrastination, en compagnie de Mélanie Fazi et Lionel Davoust. Comment avez-vous rejoint le podcast ? Est-ce que transmettre votre expérience aux jeunes auteurs est important pour vous ?

Estelle Faye : C’est mon côté idéaliste, je suis convaincue qu’on avance mieux ensemble que tout seul, que la solidarité et l’entraide sont une force. Je crois aussi, que, même si bien sûr notre impact sur le monde est limité, nous pouvons malgré tout agir en fonction aussi de l’avenir que nous souhaitons voir naître. Voilà, pour la base.

Et au départ, Procrastination a été fondé par Mélanie Fazi, Laurent Genefort, et Lionel Davoust. Quand Laurent a quitté le podcast, pour des raisons géographiques, ils ont pensé à moi pour le remplacer. On discutait beaucoup d’écriture ensemble déjà, au fil des festivals, Lionel et moi, et j’apportais un point de vue différent des deux qui restaient.


Marc : Vous écrivez pour divers publics, la jeunesse, les jeunes adultes et les adultes. Différenciez-vous l’écriture pour un public plus jeune et public adulte ? Comment vos romans sont-ils perçus par le jeune public ? Et par le public adulte ?

Estelle Faye : Je vais être brutalement honnête, là dessus : ce qui est assez pénible, quand on écrit pour les tous les âges, c’est surtout cette question, qui revient en interview avec une régularité d’horloge, et encore plus souvent quand on est une femme.

Pour ceux qui auraient du mal à cerner les différences entre littérature adulte et jeunesse, je conseille (entre autres) la lecture des chapitres 10 et 47 des Seigneurs de Bohen,  ou encore le chapitre 22 d’Un Eclat de Givre, et plus de la moitié de Widjigo. Car non, ce n’est pas ce que j’écris pour les 9-10 ans. Et je n’écris pas des pavés de plus d’un million de signes en petite jeunesse, non plus.

L’écriture est une passion, certes, mais c’est aussi un médium, un moyen de raconter des histoires. C’est un outil et un métier (pour moi en tout cas). Comme une comédienne qui peut interpréter différents rôles, je peux écrire pour des âges différents, avec des pactes de lecture différents (après y a des comédiens qui se spécialisent dans un type de rôle, des auteurs d’un seul type d’histoire, et c’est très bien aussi). Il n’y a rien d’étrange ou de particulier là-dedans.

Sur la question de la réception, le jeune public se moque complètement que j’écrive pour les adultes.

Pour une partie du lectorat adulte par contre, une partie des critiques et du milieu en général, le fait que j’écrive de la jeunesse, surtout en étant une femme, dévalue forcément mes romans adultes. Heureusement il y a aussi des gens, surtout dans les jeunes générations mais pas que, qui ne partagent absolument pas ces préjugés, et nous aident à les combattre. Mais je sais que quand un de mes romans jeunesse a du succès, cela va très probablement ternir le parcours de mes romans adultes présents et à venir. Et je dois vivre avec ça.

Enfin, mon parcours en jeunesse m’a également permis de prendre du recul par rapport au milieu adulte de l’Imaginaire.

Il y a beaucoup de choses que j’aime dans le milieu de l’Imaginaire adulte, la vitalité, la solidarité dont je parlais plus haut par exemple. C’est un milieu où j’ai pu rencontrer des gens extraordinaires.

Mais travailler en littérature jeunesse (même si tout n’y est pas parfait non plus), cela m’a permis de me rendre compte, par comparaison, à quel point le milieu de l’Imaginaire adulte est sexiste et, encore, beaucoup trop souvent, pas assez professionnel. Sous prétexte qu’ « on est tous des passionnés, n’est-ce pas ? », on laisse encore trop souvent, y compris dans certaines de nos « vitrines médiatiques », perdurer des comportements d’un autre âge ainsi qu’un népotisme un peu absurde.

Cela est facilité par le fait que presque personne aujourd’hui, en Imaginaire adulte, ne s’attend à ce qu’un auteur vive de sa plume, donc notre travail est encore trop souvent traité comme un gentil hobby.

Heureusement, les choses commencent à bouger, grâce à des femmes et des hommes engagés et formidables. Mais trop de gens encore s’attachent à entretenir l’illusion d’un gentil milieu cool et progressiste, au lieu de mettre les problèmes sur la table.

Le milieu de la jeunesse n’est pas idéal, loin de là, mais au moins les enjeux, économiques notamment, sont placés plus en évidence – ça ne résout pas tout, bien sûr, mais par contraste ça fait du bien.


Marc : Vous avez écrit de la Fantasy avec Porcelaine : légende du tigre et de la tisseuse et La Voie des Oracles, de la SF avec Un éclat de givre, Un reflet de lune et Les Nuages de Magellan, et de l’horreur avec Widjigo. Différenciez-vous l’écriture en fonction du genre que vous abordez ?

Estelle Faye : En fait l’écriture est différente pour chaque histoire, ou du moins chaque univers, pour moi, je reviens là-dessus à la question suivante.

Pour revenir sur les genres, on peut les voir de deux façons en fait. Comme des cases dans lesquelles s’enfermer, tout d’abord, des codes à ne pas trahir. C’est une vision qui a ralenti et ralentit encore toute une partie de la fantasy, par exemple. Cette vision s’accompagne de ses gardiens du temple, assez prompts à discréditer un roman qui pour eux ne serait pas de tel ou tel genre, parce qu’il lui manquerait tel ou tel aspect obscur… C’est une vision, aussi, qui a tendance à laisser de côté toute une partie du lectorat, qui ne va pas approcher de l’Imaginaire parce qu’il est persuadé qu’il « n’a pas les codes », par exemple.

Bien sûr je ne suis pas fan de cette manière de créer une sorte de « club exclusif et excluant » en littérature. Après, je comprends ce qui dans cette démarche peut parler à des auteurs et des lecteurs. Dans un monde où il est de plus en plus difficile de cerner ce qui fait un bon ou un mauvais livre, c’est mine de rien une manière de trouver une grille de valeur relativement fixe: si le livre suit les codes du genre, au moins, c’est toujours ça de pris. C’est un « vrai roman de space opera » ou une « vraie saga de fantasy ».

Pour le lecteur, aussi, cela promet un certain confort de lecture : il est certain de retrouver dans son expérience du roman les bornes rassurantes de son genre favori.

Enfin, pour ceux qui aiment faire partie de clubs encore plus exclusifs, et s’éloigner de la plèbe du lectorat, on peut encore diviser l’Imaginaire en sous-sous-sous genres, et discuter sans fin de la classification des livres.

De mon côté, j’aime les livres parce qu’ils peuvent voyager partout, les histoires parce qu’elles ouvrent des horizons et créent des liens entre les êtres humains et les cultures, et l’Imaginaire pour la liberté qu’il permet, justement.

Bien sûr cette liberté s’accompagne d’une grande exigence. Car si on ne peut plus décider a priori de ce qu’il est bon ou non d’écrire en fonction d’une grille des genres, la force et la pertinence de nos romans ne peut venir… que d’eux-mêmes, au fond. Et quand on y pense, ça peut être un peu effrayant.

C’est là que la deuxième façon d’aborder la question des genres peut aider (ça ne fait vraiment pas tout, et heureusement, mais ça donne déjà des pistes). Et surtout, pour moi, c’est largement plus intéressant.

Les genres peuvent être vus à la fois comme une grande histoire dans laquelle inscrire les nôtres, un lien et un dialogue avec les œuvres du passé, celles qui nous ont formés, qui constituent notre culture et une part de notre monde ; et comme des boîtes à outils dans lesquelles on va piocher ce qui va nous aider à raconter nos histoires.

Quand je prends tel ou tel genre pour écrire une histoire, je vais toujours me demander pourquoi je choisis ce genre, ce que j’ai envie de lire à la fois de lui et avec lui ; pourquoi il me parle et comment il permet de parler, comment il résonne avec le monde, l’époque et la culture dans laquelle je vis ; ce que je vais prendre et assumer de son héritage, ce que je vais emmener ailleurs, ce que je vais subvertir.

Dans le diptyque Bohen, par exemple, je prends la dark fantasy, avec tout ce qu’elle a de sombre, de sanguinolent, de monstrueux, de cruel, avec son côté choral, ses combattants perdus, ses bas-fonds et ses intrigues de cour… Et peu à peu, au fil de l’histoire, les histoires des puissants, des nobles, des empereurs, se retrouvent à la périphérie du récit, sans qu’eux-mêmes s’en rendent compte. Sans que les héros en soient conscients eux-mêmes, au début, on suit une Révolution qui change, avec l’arrivée de l’imprimerie, avec le début des armes à poudre… Avec une inspiration géographique et historique, aussi.

Au fond, comme à peu près tous mes romans en fait, les deux Bohen se trouvent à la croisée des genres. Je me retrouve, sans l’avoir cherché, à écrire des hybrides, avec les genres littéraires et leurs codes comme une sorte de méta langage, qui dépassent l’histoire et font partie d’elle en même temps.

Givre et Reflet, par exemple, sont des post-apos écrits comme des romans fantastiques, avec un gros côté roman noir. Widjigo est un polar, un roman historique, un roman de voyage et d’aventures, un roman fantastique, et bien sûr un roman d’horreur.


Marc : Vos récits sont servis par un style extrêmement travaillé. Comment travaillez-vous vos textes ? Est-ce que vous réécrivez beaucoup ?

Estelle Faye : Je n’ai pas l’impression d’écrire dans un style extrêmement travaillé, ou en tout cas ce n’est pas volontaire. Je cherche seulement le ton juste pour chaque histoire. C’est pour ça que je peux passer beaucoup de temps sur les premières pages, les premiers paragraphes, les premières phrases même de chaque histoire. Après, quand j’ai trouvé ce ton, ça va un peu mieux. 


Marc : Dans Un éclat de givre et Un reflet de lune, vous mettez en scène un Paris postapocalyptique. Comment vous est venue l’idée de ces romans ? Comment se sont déroulées leurs rédactions respectives ? Comment se sont déroulés leurs processus éditoriaux ?

Estelle Faye : Givre est né de mes pérégrinations dans Paris, des couches d’Histoire et d’histoires que l’on croise dans cette ville, de ma passion pour le post-apo et de mon goût pour la musique et la scène, de mes années de théâtre et de quelques notes de jazz…

Reflet n’était pas prévu. Il est venu des demandes des lectrices et des lecteurs (et un grand merci au passage). Il est arrivé, aussi, parce que la voix de Chet refusait de me quitter, parce que Chet était toujours là, sous mon crâne, parce qu’il voulait continuer à vivre, à grandir…

Quand j’ai fini d’écrire Reflet, je n’étais pas, pour plein de raisons, en région parisienne, et j’avais l’impression, un peu, de rêver de Paris comme d’une ville étrangère. Mais cela collait assez bien, au fond, à l’atmosphère plus nostalgique de ce deuxième roman.

Côté édition, l’univers de Chet a eu, dirons nous, une destinée plus chaotique de prévu, avec un changement d’éditeur qui a mis en stand by pendant plusieurs années l’écriture de la fin de Reflet. Je suis très contente aujourd’hui que les deux livres aient trouvé leur place chez ActuSF.

A cause notamment de ces aventures, ce sont des livres que j’ai travaillés plus encore que tous les autres avec Jérôme Akkouche, mon bêta-lecteur (qui est aussi auteur au passage). C’est lui, surtout, le gardien de l’équilibre de ces romans ( un grand merci à lui!).   


Marc : Ces deux romans mettent en scène le personnage de Chet, un jazzman queer qui chante des standards du jazz dans des bars et raconte son histoire à la première personne. Comment ce personnage vous est-il venu ?

Estelle Faye : Chet est l’un de mes personnages dont on me parle le plus, sans doute celui qui a le plus touché les lectrices et les lecteurs, aujourd’hui je n’imaginerais pas cet univers sans sa voix. Pourtant, quand j’ai commencé à rêver à Givre, à ce Paris post apo, j’avais plusieurs personnages en tête, plusieurs fils d’histoire que je pouvais suivre : celui de Tess, celui de Paul, celui de Damien ou de Sybil… Et quelques autres encore qu’au final on ne croise quasiment pas dans les romans.

Chet s’est imposé sans tapage, parce que j’avais envie de parler de scène, de cabaret, de mon passé de théâtre sans forcément parler de moi (je n’aime pas trop parler de moi). Parce que j’aurais aimé pouvoir jouer des rôles d’homme autrefois, sans provoquer des cris d’orfraie de mes professeurs de théâtre ou des potentiels soutiens de ma troupe, ou sans être cantonnée à La Fausse Suivante que personnellement je déteste (Marivaux ne feint de renverser les rôles sociaux que pour mieux les réaffirmer, je préfère de loin Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, surtout).

Parce que Chet, aussi, pour moi, est l’héritier de cette gouaille parisienne et populaire que j’adore en littérature, qui court dans les romans feuilletons du 19e siècle, résonne en échos lointains dans quelques pages de Hugo, donne une toute autre dimension aux polars de Léo Malet, et trouve son apothéose stylistique dans Notre Dame des Fleurs de Jean Genet (sérieusement, si vous voulez voir jusqu’où on peut aller côté style, si ce n’est pas déjà fait lisez Notre Dame des Fleurs. Et c’est un premier roman. Écrit en 1942. Normalement après cette lecture vous ne verrez plus la langue française de la même façon).

Chet s’est imposé, à sa manière, au point qu’aujourd’hui je me demande parfois comment j’ai pu ne serait-ce qu’imaginer écrire ces romans sans sa voix.  


Marc : Chet apparaît comme un personnage particulièrement sensible. Pourquoi montrer sa sensibilité, à travers ses (més)aventures dans Paris, mais aussi ses peines de cœur ?

Estelle Faye : Chet n’est pas un personnage particulièrement sensible, en fait. Comme le fait remarquer Sybil dans Givre, il a même du mal à éprouver des sentiments profonds pour autre chose que sa ville ou la scène ( cf chapitre 18 :  » Oh, Chet…s’exclame-t-elle avec une commisération très « grande  dame ». Si tu étais amoureux de ceux avec qui tu couches, ça se saurait… »)

Ses relations plus ou moins sentimentales, faute de mieux comme vocabulaire, s’inscrivent dans le droit fil d’un héritage ( tout à fait revendiqué ) de roman noir, une dynamique classique enquêteur/femme(s) fatale(s), sur laquelle bien sûr je crée ma propre variation.

On retrouve les archétypes du genre : le fantasme de grand amour idéalisé, lointain et inaccessible, l’ancienne amante blasée… Et, au centre de l’intrigue de Givre, la séductrice au physique presque irréel, plus pure et plus innocente au fond que le milieu dans lequel elle a grandi, qui va entraîner le héros dans une affaire trop grosse pour lui, et va mourir à sa place, ce qui va le laisser dans un sale état…

Dans Reflet, on croise la chef de bande charismatique et presque inatteignable, ou encore la jeune fille perdue qui au début se fond dans le décor, puis finalement va offrir au héros une paix qu’il n’espérait plus.

Simplement, comme j’écris au 21e siècle, certains de ces archétypes se retrouvent parfois incarnés par des hommes. Et si je fais bien mon travail, aucun de ses personnages ne peut se réduire à son archétype. Mais ils sont, aussi, pas seulement, une variation et une réflexion là-dessus.

L’un des plus beaux polars de Léo Malet, Le Soleil naît derrière le Louvre, parle tout au long de l’enquête du temps qui passe, des corps qui vieillissent, de la ville qui change, des souvenirs qui prennent un goût amer, des sentiments anciens qui se ravivent malgré tout… Pourtant on ne décrit pas en général Nestor Burma comme particulièrement sensible.

Le Grand Sommeil, de Raymond Chandler, est porté tout entier par la relation Marlow/Vivian. Sans Brigid, pas de dilemme moral pour Miles Archer dans le Faucon Maltais (et pas d’enquête,non plus)...

Si Chet avait eu le look d’Hugh Jackman dans Réminiscence, s’il avait exercé  » un métier d’homme », dans un roman écrit en style haché façon pastiche de Dos Passos, est-ce que cette question se serait posée ?

(J’aime beaucoup les personnages masculins très sensibles, on n’en a pas assez en littérature, mais pour le coup dans l’univers de Givre ce n’est pas Chet que je verrais le plus dans ce rôle-là.

Spoiler :  ce serait beaucoup plus Damien, le pianiste, en fait. Damien à la fin de Reflet prend de la distance avec Chet parce que leur relation l’affecte trop, parce qu’il ne peut plus la poursuivre. Damien traverse le marais pour jouer de la musique pour Galaad/Nolan dans le coma, alors que Chet lui n’a jamais su/tenté d’apprendre le vrai nom de Nolan…).


Marc : Dans Un reflet de lune, Chet est d’ailleurs confronté à sa propre image, puisqu’une organisation se sert de ses sosies pour perpétrer des crimes ou tourner des snuff movies. Pourquoi confronter votre personnage à des doubles malmenés ?

Estelle Faye : Ce n’est pas une question d’image, c’est plus un enjeu d’identité. C’était déjà présent au coeur de Givre, Chet a une identité disons, vacillante, quand il n’est pas sur scène. On est en plein dans le paradoxe du comédien, en fait : comment il est tellement plus facile d’être soi-même derrière un masque de théâtre, au travers d’un personnage, que dans notre vie de tous les jours (au passage, on en parle pour les comédiens, mais un équivalent de ce paradoxe existe sans doute pour pas mal de créateurs, écrivains compris, en fait).

Dès Givre, quand il est hors de scène, Chet se perd dans les virtualités de ce qu’il pourrait être, ce qu’il aurait pu être. L’irruption des clones dans la ville, dans Reflet, pousse le jeu un cran plus loin pour lui. Mais au fond, c’est le même jeu qui continue. D’autant plus que ces doubles n’arrivent pas de nulle part. Sans trop spoiler, ceux qui les ont créés projettent sur eux leurs fantasmes de Chet, et c’est pour cela qu’ils l’ont choisi, lui, comme base. Et Chet en retour, alors que sa propre vie part en vrille, parce que sa propre vie par en vrille, se retrouve à voir les clones comme un idéal, peut-être, plus que d’une innocence, d’une cohérence qu’il a perdu.

Spolier :c’est pour cela entre autres que la fin de Reflet joue volontairement avec les attentes du lecteur. Chet provoque l’affrontement final de la ville et de la secte, mais n’y prend pas part au final. L’affrontement se joue hors champ. Ou plutôt Chet entraîne le lecteur hors champ, dans les coulisses, pendant que l’affrontement se joue sur scène. Et au-delà, Chet se rend compte qu’il n’a pas besoin, ou plus besoin, de la confrontation avec son clone. Il comprend que pour lui, l’important se joue ailleurs. En fait, en s’éloignant de cette confrontation avant qu’elle advienne, Chet quitte volontairement ce statut de héros avec lequel dès le début du roman il se sentait peu à l’aise. Il reprend possession de sa propre histoire, et paradoxalement c’est ce qui lui permet enfin de relâcher son contrôle, de vivre autre chose que ce qu’il croyait devoir vivre, et de passer la parole aux autres ( cf le deuxième épilogue).


Marc : Les deux romans montrent un Paris transformé par l’apocalypse, avec des humains « hybrides » capables de mieux résister au changement climatique, des « enfants psys » dotés de pouvoirs psychiques, des « monstres » engendrés dans les cliniques de Denfert Rochereau… Pourquoi montrer que l’apocalypse peut physiquement transformer l’être humain ?

Estelle Faye : L’univers de Givre et Reflet porte évidemment les stigmates du dérèglement climatique, de la pollution, des effets délétères de la surproduction de notre époque, de l’exploitation du gaz de schiste…

Cependant, les monstres, le jeu et la réflexion sur les monstres dans ces romans, ne viennent pas fondamentalement de là. C’est un thème qui court dans à peu près tous mes livres, en fait, la place des monstres, des freaks, la question de la normalité qu’ils posent en miroir, la question de l’humanité…

C’est déjà là dans le visage de tigre de Xiao Chen, dans la troupe étrange qui le recueille, puis dans sa trop longue vie qui le met d’une nouvelle manière à l’écart du monde, dans Porcelaine. C’est là sous une autre forme dans l’engagement paradoxal pour l’humanité et la solitude de Sol, la capitaine cyborg des Nuages de Magellan, dans la symbolique de ses multiples peaux…

 Il y a un double mouvement passionnant dans les histoires de freaks, ou de monstres. Elles peuvent raconter aussi bien, voire en même temps, comment la société met à l’écart ceux qui sont différents, que cette différence soit plus ou moins visible, et comment ces « monstres » peuvent créer leur propre part du monde avec ce qu’on leur laisse, malgré tout, se réapproprier de leurs corps, de leurs histoires et de leurs destins, même brièvement, même tragiquement, pour certains.

C’est pour ça que les gens de l’Enfer se transforment physiquement en monstres, pour inscrire dans leurs corps cette différence qui guide leur vie. C’est pour cela que les Enfants Psys se créent un royaume dont ils savent pourtant qu’ils seront très vite exclus : ils font de la différence, pour laquelle on les persécute au dehors, la source d’un réel pouvoir.

Spoilers : C’est pour cela que Sol couvre de tatouages trop humains la peau qu’elle ne pourra jamais garder, jamais vraiment faire sienne. C’est pour cela que malgré tout Pieds-de-Cendres et Xiao Chen jouent à nouveau ensemble, à la fin de Porcelaine.

Dans Les Révoltés de Bohen, Maëve, qui rêve d’horizon dans un monde où on interdit aux femmes d’embarquer sur les grands navires, trouvera au final en mer, et parmi les monstres, cette place qu’à terre elle n’aura jamais. Ce faisant, elle ira plus loin que n’importe quel marin homme, et elle devra sacrifier bien plus qu’aucun d’eux, dans le même mouvement.

Dans les Révoltés de Bohen, on peut croire, ou espérer, que le parcours de Maëve permettra à la jeune génération, représentée par sa nièce, Aëla, d’être mieux acceptée, d’avoir une vie plus facile. Cependant tout ce qu’Aëla a déjà dû surmonter et combattre, la précarité de son statut aussi, dont elle est parfaitement consciente, peuvent la changer en une autre sorte de monstre, bien pire que ceux qui voguent sur les Vaisseaux Noirs. On pressent déjà qu’elle pourrait être capable d’écraser, d’asservir d’autres cités, d’autres ports, d’autres peuples sans trop de remords, pour pouvoir sauvegarder son rêve.

Car faire de tous les monstres, des marginaux et des réprouvés de mes livres des anges de bonté et de douceur ne serait pas leur rendre service. Cela déjà, nierait la complexité de l’univers, leur dénier toute humanité véritable, et enfin cela reviendrait à les enfermer dans des cases plus étroites et plus absurdes encore que celles que leurs mondes veulent leur imposer. Fin des spoilers.

Vous m’avez demandé en début d’interview ce qui m’avait amenée aux genres de l’Imaginaire. Cela en fait certainement partie. Historiquement, les mauvais genres, les romans gothiques, le fantastique, les films de genre… ont été parmi les premier à donner une vraie place à toutes celles et ceux que des genres plus respectables s’acharnaient au mieux à mépriser, en général à ignorer. Toutes celles et ceux qui ne rentraient pas dans les cases, qui ne suivaient pas forcément les chemins qu’on leur laissait tout tracés.

Déjà, je trouve cela bien plus vivant, plus passionnant. Ensuite, et sans entrer dans les détails, j’ai passé une bonne part de ma vie/de mon parcours à ne pas vraiment correspondre à ce que pas mal de gens attendaient de moi. Donc ce n’est pas étonnant au final que j’ai trouvé ma place dans ces univers, un espace de liberté où je pouvais à la fois réinventer le monde et être davantage moi-même.

Et c’est pour cela aussi, au passage, que j’ai beaucoup de mal avec l’expression Littératures de l’Imaginaire. J’ai l’impression qu’on a oublié à quel point sinon cette expression, du moins sa généralisation, est hyper récente en fait. Je me souviens des Etats Généraux de l’Imaginaire aux Utopiales en 2017 ( il y a à peine plus de cinq ans), où on était encore hyper nombreux, voire une majorité, à parler avant tout de Fantasy, Science-fiction, Fantastique ( ou de SFFF, pour ceux qui aiment jargonner).

Je me souviens des quelques voix qui se sont élevées dans la salle, pour qu’on efface plus ou moins le nom des genres, trop « marqués », trop geeks ou trop nerds, trop clivants… Bref,  qu’on parle plus d’Imaginaire, qu’on se rapproche de la littérature générale, qu’on devienne plus respectable en somme.

Mais ce n’était pas vraiment une opinion universelle à l’époque, au contraire. Il y a vraiment eu débat, et franchement je ne soupçonnais pas alors que l’expression prendrait, encore moins qu’elle prendrait si vite.

J’entends aussi de plus en plus de voix qui s’élèvent, sans aucun résultat jusqu’ici, pour que livres publiés par des éditeurs d’Imaginaire entrent dans les listes du Goncourt. Personnellement, cela ne me fait aucune envie. Si je souhaitais quelque chose, ce serait plutôt que le Goncourt, et tout ce qu’il représente, prenne largement moins de place dans la vie culturelle française. Pourquoi aller chercher la validation d’un système qui n’incarne pas forcément ni les cultures qu’on aime, ni les valeurs auxquelles on croit ?


Marc : Malgré le changement engendré par l’apocalypse et l’émergence de microcosmes dans Paris, tels que celui des gitans de Notre Dame, celui des pirates du quartier des Mareyeurs, ou encore des Priseurs du musée du Louvre, certaines constantes sociales subsistent, avec d’abord la domination des riches et la violence qu’ils peuvent exercer sur autrui pour asseoir leur domination, mais aussi l’art et son public. Pourquoi décrire de nouvelles manières de faire société ? Pourquoi garder certaines constantes ?

Estelle Faye : Pour le coup on est vraiment dans des tropes de base du post-apo ici (les gens qui se regroupent en communautés pour survivre, et l’Apocalypse qui n’empêche pas la persistance des inégalités sociales, la crise actuelle nous en donne un méchant avant-goût d’ailleurs…). Comme tous les tropes, ils existent pour une raison, déjà largement étudiée et commentée dans pas mal d’ouvrages, je ne vais pas m’étendre là-dessus ici.

Plus généralement, l’une des décisions fondatrices qu’on doit prendre, plus ou moins consciemment, quand on écrit du post-apo, c’est de savoir à quel point on va désespérer le lecteur, à quel point on va malgré tout garder espoir. Cela rejoint au fond un débat récurrent concernant la SF aujourd’hui : à quel point la SF peut-elle/doit-elle inventer des futurs désirables ? La SF sombre et dystopique a-t-elle encore un rôle de lanceuse d’alerte, ou au contraire nous mithridatise-t-elle, étouffe-t-elle notre capacité de révolte et d’indignation en nous présentant le pire comme inéluctable ? Le plus important aujourd’hui n’est-il pas de montrer que des alternatives sont possibles, d’ouvrir de nouvelles fenêtres d’espoir? …. Pour résumer, en gros…

Je n’ai pas de réponse simple et facile à ces questions – si c’était le cas, je n’écrirais sans doute pas de livres. Je sais juste que Givre est né, entre autres, d’une réaction presque instinctive suite à la lecture de beaucoup de (très beaux) et très sombres post-apo ( le genre de roman où ça va très mal au début, et c’est encore pire à la fin). Dans Givre, sans nier du tout la dureté de ce monde, j’ai voulu parler de ceux qui survivent, qui continuent de vivre malgré tout. Et parmi ce qui les aide, il y a les histoires que l’on se raconte, la culture. C’est aussi pour ça que Chet est au centre du roman, que le livre est porté par sa voix. Parce que ce qui soutient Chet, ce qui lui permet de se relever, de poursuivre, malgré tous les coups qu’il encaisse, c’est sa capacité à réinventer son monde, en racontant sa propre histoire, comme un conte fabuleux, comme une épopée fantastique, comme un rêve sombre… quitte à s’y perdre parfois, mais c’est sans doute le prix à payer.

Givre et Reflet  présentent un vrai monde de post apo, avec toute la dureté que cela implique, mais avec également des aspects qui me font rêver, quand même : la place et la valeur que ce nouveau monde donne à la culture, les solidarités et l’entraide qui résistent, malgré tout, la nature qui envahit la ville, un côté moins muséifié, moins ripoliné de Paris…

Givre et Reflet parlent de mondes imparfaits mais qu’on peut améliorer malgré tout, pour lesquels on peut se battre, et des histoires qui nous aident à vivre, qui nous permettent de créer malgré tout notre propre voie…


Marc :Widjigo est paru il y a quelques mois chez Albin Michel Imaginaire. Comment vous est venue l’idée de ce roman ? Comment se sont déroulés sa rédaction et son processus éditorial ?

Estelle Faye : J’aime écrire sur les périodes où l’on voit changer le monde, elles sont passionnantes sur le plan historique et humain. J’écris aussi souvent sur l’océan, sur ces étendues si vastes face auxquelles nous sommes si fragiles, et qui ont permis depuis longtemps aux hommes d’aller plus loin, d’élargir leur horizon.

Je suis passionnée par l’époque des grands voiliers, par le 17e et 18 siècle maritimes, où dans des conditions pourtant plus qu’éprouvantes des hommes qui n’étaient ni des puissants ni des nobles étendaient leurs horizons géographiques et leurs horizons philosophiques dans le même mouvement. Je veux parler de soif de liberté, de révolution, de révolte.

Enfin je suis une grande fan d’horreur.

 C’est tout cela qu’on retrouve dans les inspirations de Widjigo, ainsi qu’un gros travail de documentation, ainsi qu’un voyage à Terre-Neuve, à la fin du printemps, pour mettre mes pas au maximum dans ceux de mes personnages.

Comme d’habitude, j’ai longuement discuté lors de l’écriture avec Jérôme (Akkouche, mon bêta-lecteur). J’ai également été encouragée par Simon Pinel, qui a été  mon éditeur pour le diptyque de Bohen, et qui m’a soutenue lors de cette nouvelle aventure même s’il savait qu’a priori ce manuscrit n’était pas pour lui. En tant qu’autrice, je lui dois beaucoup.

Ce roman a vraiment progressé en corrections grâce Gilles Dumay, mon éditeur, dont j’admire également le travail et l’implication pour faire vivre au mieux chaque livre. C’est une grande figure de l’Imaginaire.


Marc : Le roman s’appuie sur une situation d’énonciation particulière, avec un personnage, Justinien de Salers, qui raconte son histoire à l’homme venu l’arrêter, Jean Verdier. Pourquoi utiliser ce dispositif énonciatif ?

Estelle Faye : On en revient à une de mes réponses précédentes, quelque part. Au fil de mes romans, on retrouve quasiment toujours, d’une manière ou d’une autre, une réflexion sur les histoires que l’on raconte, pourquoi et comment on les crée, comment elles influencent notre vie et notre monde, comment elles se transforment et comment on les reçoit.

Ce thème est présent dans plusieurs de mes nouvelles, aussi.

L’idée d’avoir, dans la diégèse du roman, un personnage en train de raconter l’histoire, s’inscrit évidemment dans cette démarche-là. Mais le projet ne se réduit pas à cela, bien sûr.

Mettre en scène le narrateur dans l’histoire est un procédé assez courant dans le roman gothique, dans toute une littérature fantastique (voir par exemple de nombreux textes de Lovecraft), dans une part d’un roman d’aventure.

Ces narrateurs humains sont présentés souvent comme faillibles, parce qu’eux-mêmes entretiennent des doutes sur ce qu’ils ont vécu ( c’est le cas dans une partie du corpus Lovecraftien), ou admettent qu’ils n’ont qu’une expérience parcellaire des évènements  ( voir par exemple le docteur Livesey prenant le relais de Jim Hawkins dans l’Ile au Trésor de Stevenson) , ou encore, et cela s’affirme avec les variations les plus modernes des genres, le narrateur est largement conscient qu’au fond il ne présente qu’un point de vue, son point de vue, sur l’histoire.

On pourrait penser que ce procédé, en soulignant le fait qu’on est en présence d’une histoire, met en lumière l’artificialité de la création romanesque, et de fait limite l’immersion du lecteur. Quand c’est bien fait, en réalité, c’est l’inverse qui se produit. Déjà, parce que la voix du narrateur, en parvenant jusqu’à nous, fait écho sur le papier à celle des conteurs dans la vraie vie. Ensuite et davantage encore, ce sont les imperfections, les failles revendiquées par le narrateur qui justement le rende crédible, plus proche de notre expérience réelle. Et surtout cela fait exister des espaces plus grands que simplement ceux cités dans le texte, des marges de possibles promptes à étendre à la fois le champ des hypothèses et la force d’évocation en renforçant l’implication du lecteur.

On glose très souvent sur l’usage de fait de la prétérition dans la description de l’indicible chez Lovecraft, mais très souvent, en faisant cela, on reste à la surface des choses. Ce que le narrateur lovecraftien fait exister dans ces incertitudes, c’est cet appel au lecteur, à tous les lecteurs, un dialogue avec leur imagination.

Et c’est une leçon dont la fantasy littéraire ferait bien de s’inspirer, surtout en France. En France aujourd’hui, pour encore trop d’acteurs de notre milieu littéraire, la bonne façon, voire l’unique façon de faire un world building sérieux, c’est d’absolument tout connaître de son univers, de manière old school voire parfois très scolaire, depuis la légende du moindre hameau de campagne, en passant par les lignées nobiliaires sur cinq mille ans, et les systèmes monétaires du moindre bout de côte. Je n’ai pas vu vraiment s’installer ici, pour l’instant, les débats sur le soft versus hard world building, j’ai l’impression qu’on prend un bon retard là-dessus. 

Il faut encore que tout soit clair, que tout soit, sinon expliqué, du moins explicable, pour que simplement une partie du milieu se rende compte qu’effectivement on a fait un travail de construction d’un monde.

Pourtant, très récemment encore, le succès de Bloodborne par exemple nous a montré qu’un univers peut progresser par un développement presque fractal d’énigme en énigme, exister davantage dans le lore que dans la présentation première de l’histoire.

Mais au lieu de réfléchir sur tous ces enjeux, au lieu d’aller voir ce qui se passe aussi du côté du cinéma, du jeu vidéo, une bonne part de l’Imaginaire préfère, j’ai l’impression, soit se raccrocher à un schéma balisé, soit lorgner vers la littérature générale et le prestige dont elle semble auréolée.

(Il y a plein de choses que j’adore en littérature générale, je précise, simplement je ne pense pas que le la littérature de genre doive souffrir d’un quelconque complexe par rapport à elle). 

C’est peut-être en partie pour cela que ces derniers temps je dérive du côté du gothique, du fantastique sombre, de l’horreur, vers des littératures encore moins respectables. Sans doute y suis-je plus à ma place aujourd’hui.

Marc : Justinien de Salers relate son expédition sur l’île de Terre-Neuve, lors de laquelle il a été confronté à des horreurs surnaturelles. L’un de ses compagnons d’infortune, le pasteur Ephraïm, considère que l’île est une forme d’enfer pour chacun des personnages, au sein duquel ils sont confrontés à leurs démons et leur culpabilité. Pourquoi faire vivre un véritable un enfer à vos personnages dans un huis-clos ?

Estelle Faye : Là on est dans un roman de survie, un roman de fantastique sombre, qui fait plus que flirter avec le roman d’horreur. D’évidence les personnages ne vont pas vivre leur meilleure vie. Il y a une liberté exaltante dans ce pacte de lecture. Lorsqu’il ouvre le roman, le lecteur est prêt à le suivre assez loin dans les ténèbres.

Pour répondre plus précisément à votre question, le pasteur en fait ne parle pas d’Enfer mais de limbes, une zone intermédiaire. Et l’idée n’est pas tant de faire vivre un enfer aux personnages que de glisser aux frontières de la réalité, là où le réel concret du monde paraît s’effacer tandis que remonte  à la surface tout ce que les personnages avaient refoulé.

C’est un huis-clos à ciel ouvert, en pleine nature, où la neige, le froid, la pluie, la faim et la vase contribuent à raviner les esprits et à racler le vernis de civilisation sur les êtres humains.


Marc : Le roman traite aussi des cultures natives américaines, à travers le personnage de Marie, qui est métisse, mais aussi l’évocation des Béothuks, un peuple qui parvient à survivre dans un milieu hostile grâce à la solidarité dont il fait preuve. Pourquoi traiter des cultures natives américaines ? Est-ce que cela vous semblait important ?

Estelle Faye : L’intrigue principale du livre commence à Port-Royal, en Acadie, en 1754, et continue sur l’île de Terre-Neuve. Déjà, si je veux que ce soit un minimum réaliste sur le plan historique, il y a forcément des personnages métis, et sur Terre-Neuve des références aux Béothuks, parce que simplement cela fait partie de cette région du monde à cette époque.

De plus, Widjigo parle entre autres d’un sujet qui me tient à cœur, d’un de ces endroits où les êtres humains, les cultures, les mythes et les légendes se croisent – des rencontres et des liens que les histoires peuvent créer entre nous – ceci, tout en montrant dans le même livre la cruauté, l’injustice et l’intolérance de ce monde, en fait c’est un mouvement de balancier constant entre ces deux pôles – et c’est toujours assez sombre. Pour rappel, c’est un roman d’horreur.  


Marc : Il y a peu, vous avez révélé que vous seriez la narratrice de la version audio de Widjigo. Comment se déroule l’enregistrement d’un livre audio ?

Vu de l’extérieur, c’est très simple : on est dans un studio, on lit un livre. L’un des défis est de tenir sur toute la durée de l’enregistrement. Pour le reste, cela m’a permis de renouer avec mon côté comédienne, tout en donnant une nouvelle dimension à mon roman, et j’ai vraiment aimé ça.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Estelle Faye : Mon prochain roman adulte. Mes prochains projets jeunesse.


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Estelle Faye : Lisez, lisez beaucoup, lisez de tout, dans tous les genres, des classiques comme des romans qui viennent juste de paraître. Voyez des films si ça vous parle, discutez, vivez… Lisez des livres sur l’écriture, sur la narratologie, regardez des vidéos sur le sujet, écoutez des podcasts… Pas pour y trouver LA vérité, mais pour chercher des pistes, pour dialoguer avec d’autres auteurs, voir ce qui vous correspond, ce qui ne vous correspond pas. Tentez des choses. Trompez vous. Changez. Réécrivez. Trouvez votre voie. Trouvez votre voix. Il n’y pas de règle absolue en écriture.

(Sauf peut-être le show, don’t tell. Je suis assez fan du show, don’t tell. Et encore, là-dessus, Lionel (Davoust) ne serait pas d’accord avec moi…^^)

5 commentaires sur “Interview d’Estelle Faye

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