Interview de Lucien Raphmaj

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de te proposer une interview de Lucien Raphmaj, auteur de Capitale Songe, publié aux éditions de l’Ogre !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver les autres interviews sur le menu du blog ou grâce au tag dédié.

Je remercie chaleureusement Lucien Raphmaj pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Lucien Raphmaj


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Lucien Raphmaj : Je suis le medium exclusif de l’entité Lucien Raphmaj, un nom puissant parmi d’autres, m’a-t-il dit. Personnellement j’en doute, mais pas tant que ça puisque que ça fait presque dix ans que j’ai accepté de me coltiner sa dictée quel que soit l’ordre du truc : du roman, du scénario, de la critique et bien d’autres choses écrites que je ne comprends pas et qu’il se prend d’inventer, souvent avec d’autres, surtout SMITH (photographe, vidéaste, plasticien…). Mais SMITH est un amour, vraiment.


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Lucien Raphmaj : Rêver devenir écrivain, est-ce qu’on fait ça ? C’est bien dit en tout cas. L’écriture c’est un devenir. On n’est jamais sûr, on n’y arrive jamais. Mais si j’ai rêvé de quoi que ce soit c’est d’être poète. Poète absolu. Puis j’ai découvert que l’absolu était une marque de vodka. Et que la poésie que je faisais et qui se prenait pour de l’ivresse n’était qu’une gueule de bois. Mais je ne crois pas avoir eu le projet – je fais attention aux mots, désolé, c’est mon métier – de devenir écrivain, d’en faire mon métier, je veux dire d’enchaîner les piges, travailler la nuit, scénariser le jour, mais je savais depuis l’adolescence, donc, que l’écriture serait toujours là dans ma vie, du matin jusqu’au bout du cauchemar (écrire, quoi, malgré tout, encore et toujours, nulla dies sine linea disait l’autre).

Quant à l’imaginaire, j’aurais l’explication biographique, mais ça ne me plait pas trop. Jamais. Comme d’habitude ça écrase en une ligne simple ce qui est une vie de possibles. De tant de ramifications qui, un jour, amène sur une étagère un livre de Jack London à toucher un livre de Lovecraft et donne soudain une profondeur d’abysse à morceau de la forêt du grand Nord. Mais allons-y tout de même, disons que je vais dire que je suis venu à la SF par un détour (parce que j’aime les détours, on l’aura compris et je le répèterai à loisir, préparez-vous). Mon père et mon frère étaient fanatiques de Science-Fiction. Livres, films, tout. Ils l’étaient quand j’étais jeune et donc je voyais ça avant même de lire : les horribles illustrations des livres de poche « J’ai lu », les peintures à l’huile de Siudmak, les démons de Druillet regardés du coin de l’œil. Mais je ne lisais pas. Grandissant on n’a cessé de me mettre des livres de SF entre les mains et je les ai toujours laissés tomber à la première page. Du coup, je crois qu’avant mes vingt ans, je n’avais lu que Lovecraft (là encore je me rappelle surtout les merveilleuses couvertures de la collection « Bouquins » : le visage de pierre de HPL du tome 1, le Monstre de Pickman du second, et les hordes de démons du troisième volume). J’y suis revenu – sans y être venu, donc, mais ayant baigné dans les atmosphères de la SF – à travers la découverte de Philip K Dick. Je crois que c’est ce genre de mondes de l’imaginaire qui m’a plu, ce que Francis Berthelot appelle les transfictions (Borges, Ballard, etc.) dans sa Bibliothèque de l’Entre-Mondes, à la croisée de la SF et de la littérature dite blanche, générale. Des récits hybrides. Mutants. Résistants aux classifications, les entremêlant. Aimant l’imaginaire dans tous les sens. Je crois que c’est une autre façon de décliner la SF (comme le fait Donna Haraway dont je vous reparlerai forcément).


Marc : Capitale Songe est votre premier roman. Comment vous est venue l’idée de son univers ?

Lucien Raphmaj : Je crois que j’aime écrire des livres pour écrire des univers. On ne peut pas prétendre pourtant que Capitale Songe est un livre-univers au sens où on l’entend habituellement en SF (que les fans de Dune se calment). Parce que j’aime laisser beaucoup de choses dans les ombres et jouer du flou. Mais l’écriture s’est étalée sur des années, donc il y a eu plusieurs débuts, plusieurs niveaux. C’est quand les différents débuts, les différents niveaux se sont emmêlés que je me suis dit : là il y a la complexité suffisante pour écrire un roman qui se passerait dans ce monde.

L’univers est un songe, on le sait, donc l’idée était déjà là. Je plaisante. Mais je parlerai peut-être un peu plus tard un peu de philosophie malgré tout, je m’en excuse par avance pour celles et ceux qui en ont une représentation rébarbative (comme j’en avais de la SF étant enfant, donc rien n’est perdu, il faut juste trouver votre détour, votre voie de travers). Je crois que ce qui me préoccupait était la vision que l’on avait du rêve et la façon scientifique de l’aborder qui permettait complètement une extrapolation science-fictionnelle. Je veux dire l’échelle de Van Castle, je ne l’ai pas inventée, les « banques de rêve » qui appelle à des braquages non plus. Le transhumanisme en perfusion tous les matins chez les gens de la Silicon Valley, on n’invente rien là, hein. On fait son scarabée et on roule sa boule avec toutes les aberrations du présent. Les îles artificielles construites comme des paradis libertariens dans les eaux internationales. Les cryptomonnaies. Le « décodage » des rêves. La 6e extinction des espèces. Je note tout ça en mangeant mes corn-flakes venu du maïs des forêts dévastées d’Amazonie. Et à un moment, on écrit. On se dit que ce cauchemar, on va le raconter avec ses espoirs et ses déceptions.

Sincèrement cela s’est écrit sur si longtemps que je ne vais pas ennuyer vos lectrices et vos lecteurs sur le pourquoi du comment, mais il n’y a pas eu de point de départ unique, ou de lecture d’un article qui aurait tout déclenché. Ou s’il y en un je le garde pour moi et c’est la naissance du nom de Kiel Phaj C Kaï Red. Ce sont donc plutôt un ensemble de choses et de lectures, oui, des lectures beaucoup qui se sont entremêlées et donc au-delà de la SF, l’envie je crois, de transformer ces lectures complexes (Derrida, Barthes, Blanchot, l’Advaita Vedānta… j’avais dit que je parlerai philo) en expérience de pensée, c’est-à-dire en roman.


Marc : Comment s’est déroulée la rédaction de ce roman ? Avez-vous des anecdotes à partager ? Comment s’est déroulé le processus éditorial de votre roman ?

Lucien Raphmaj : Comme je l’ai dit, cela a pris du temps. Entre les premières idées sur des cahiers et la maquette imprimée, au moins 3 ans. La rédaction a commencé en novembre 2018 me souffle mon ordinateur, pour un rendu final à l’éditeur en mai 2020.

Je crois que je fais partie de ces écrivains à plan-qui-ne-les-respectent-pas-mais-qui-en-on-besoin-quand-même. Il y a eu une longue phase d’élaboration des personnages, de l’univers, et puis vint l’écriture. Qui change tout. Heureux bouleversement. Par exemple pour tout dire ce livre devait être un polar SF où Kiel Phaj C Kaï Red mènerait son enquête, mais très mal, vraiment très mal, à la manière du détective d’Un privé à Babylone de Brautigan (si vous ne l’avez pas lu, courez aller le lire). Le fait que cet enquêteur soit affligé d’un syndrome de Cotard (la conviction d’être immortel, mais pas de manière très agréable) combiné à un syndrome de Capgras (délire des sosies) n’aidait pas à la résolution de son enquête. Cela fait sentir pour ceux qui ont lu Capitale Songe l’écart entre l’esquisse et le résultat final. Je crois que la grossièreté du pastiche de Brautigan et l’inévitable résolution qui serait « en fait il était fou » m’a fait oublier cette approche de l’histoire. Pourtant c’est cela qui a donné naissance aux « Dissimulacres » (terme emprunté à Derrida, par ailleurs) et à d’autres strates du récit. Ce n’est qu’un des exemples nombreux de l’élaboration par dérive et mutation de ce livre.

Le travail avec l’éditeur a aussi été décisif. J’avais déjà soumis deux romans qui approchaient la SF et piquaient leur intérêt sans arriver à passer le seuil de l’éditabilité. Ce fut la troisième proposition qui a été la bonne et ils ont fait le pari de Capitale Songe. Parce qu’il faut se rendre compte que c’était un pari énorme tant inhabituel est le produit et la difficulté à vendre ce qui sort un peu des sentiers battus – sans faire une digression pleine de lamentos sur le marché de l’édition – et surtout que le livre était assimilable à de la littérature de l’imaginaire tout en sortant dans une maison d’édition qui n’était pas connue pour cela. C’était donc risqué. Mais beau. Mais risqué.

Nous avons beaucoup retravaillé ensemble le texte, sa dynamique. Je crois que vous pouvez remercier par exemple les éditions de l’Ogre si vous aimez le personnage de Vera, car elle est apparue suite à nos discussions qui ont permis aussi de redonner du rythme et d’alléger des passages trop ardus.


Marc : Capitale Songe met en scène un monde qui semble posthumain, gouverné par des Intelligences Vectorielles, qui s’approprient les rêves des vivants pour s’en nourrir au sein de leur propre monde, le Hortex. Pourquoi décrire un monde où même les rêves sont devenus une valeur marchande et alimentent le « narcocapitalisme » ?

Lucien Raphmaj : C’est vrai que c’est effrayant et macabre. Mais pas si irréaliste. Vendre ses rêves. Il y a un vieux film expérimental de Hans Richter qui m’avait marqué quand je l’ai vu il y a des années : Dreams That Money Can Buy. Bien sûr c’est là une réflexion sur le cinéma et « l’industrie à rêves » que dénonçait aussi déjà Malraux avec des accents de vieux corbeau. C’est quelque chose de notre contemporain que le narcocapitalisme, le fait que l’économie se soit emparée de tous nos désirs (au-delà même du marketing, je conseille la lecture ou l’écoute de Bernard Stiegler sur ce sujet ; et pour l’économie du sommeil l’indispensable 24/7 de Jonathan Crary). Mais Capitale Songe veut parler du stade d’après.

Je crois l’avoir écrit quelque part, les Intelligences Vectorielles ne font même plus ça pour le plaisir. Il y a quelque chose de très triste là-dedans. Vraiment. Il n’y a plus de résistance à leur empire, il n’y a plus de rêves que leurs capacités de calculs ne soient capables d’intégrer, de recréer. On pourrait dire qu’il y a de l’ennui, mais de manière plus grave, libidineuse, existentielle. C’est un vertige qui les prend et dont Nova témoigne je crois (c’est le personnage IV du roman) : qu’est-ce que serait une maladie mentale ou un vertige existentiel pour une de ces intelligences. Il y a ce point de rupture qui arrive en même temps que l’épidémie d’insomnie s’abat (notre sort à tous dans ce bas-monde, mais là s’accomplissant de manière particulièrement sauvage).


Marc : L’aspect posthumain des individus que vous décrivez s’observe dans l’apparence et les corps de vos personnages, qui sont biomécaniques et portent des masques d’insectes. Pourquoi mettre en scène une (voire plusieurs ?) posthumanités ? Pourquoi les rattacher aux insectes ?

Lucien Raphmaj : Ah, vous avez raison, il y a comme cela des questions qu’on se pose dans cette petite île de 350 et quelques pages que l’on traverse.

Je l’explique brièvement dans un des courts récits sur pages noires qui sont comme des ‘échos’ de la ville, de ses personnages, de son univers. Le masque d’insecte est une sorte de phase de la cérémonie d’initiation à l’âge adulte. Une cérémonie qui a un peu perdu sa magie. Qu’on répète sans bien y croire. Là encore, il y a du désenchantement. On répète des traditions dont on ne se souvient plus l’origine ni le sens. Quant au choix des insectes il vient d’une étrange mythification qui aurait fait suite à leur partielle disparition (survivent toujours une petite dizaine d’espèces ultrarésistantes, l’extinction n’étant jamais totale, c’est la diversité qui est affectée pas les insectes en général, qui pullullent toujours). Par le masque on essaie de se souvenir des espèces disparues. Cependant on ne choisit pas son masque, il est attribué à l’individu par le groupe et un peu à la manière des cultures totémiques (et sans vouloir forcer le trait) l’individu doit alors s’efforcer de concourir (je ne vois pas comment dire autrement) au monde de qualités, de manières d’être, dont l’animal en question est le représentant (mais pas le seul). C’était pour moi, une façon ironique de montrer la façon dont la posthumanité s’invente une relation aux espèces qu’elle a elle-même anéanti en les divinisant et les sublimant quand elle aurait mieux fait de résister et de les sauver en temps utiles. Mais la question des insectes m’intéresse beaucoup et j’ai pas mal lu sur le sujet, j’espère pouvoir en reparler dans l’entretien car ils posent des questions fascinantes.


Marc : À l’origine, Capitale Songe semble avoir été un paradis libertarien dédié aux cryptomonnaies. Pourquoi traiter de l’échec de cette idéologie ?

Lucien Raphmaj : Allez, vous me forcez à citer Borges, moi je ne voulais pas à la base, mais « il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus. » Je crois que la phrase se retrouve aussi chez Baudelaire et chez Proust, enfin partout depuis que l’idée de Paradis est apparue.

L’idée d’îles indépendantes, sur les eaux internationales avec leur cryptomonnaie est encore une fois juste un projet réel de libertariens azimutés. Qui a sa beauté et ses limites. Le libertarianisme – à la mode anglo-saxonne, j’entends – me pose beaucoup de question. J’avais dans le précédent livre refusé chez l’Ogre proposé un roman qui commençait comme une alternative anarchiste au très libertarien The Moon is a harsh Mistress de Robert Heinlein (excusez-moi, je ne peux que par malveillance citer le titre sexiste original de ce volume traduit en français par Révolte sur la Lune).

Sûrement que la situation d’échec demande de l’invention, et que la situation de monopole de l’imaginaire libertarien me donne envie d’élaborer un contre-récit – quelle que soit la puissance réelle de cette littérature mineure qu’on tente de créer chez les éditions de l’Ogre.


Marc : Les Intelligences Vectorielles règnent sur les IA, acronyme qui ne désigne plus les Intelligences Artificielles, mais les Intelligences Animales, dont font partie les IAh, c’est-à-dire les Intelligences Animales humaines. Pourquoi avoir changé la signification de cet acronyme pour désigner l’humanité ?

Lucien Raphmaj : Ce renversement-là était pour moi vraiment un enjeu. Un enjeu de lecture avant que le lexique intervienne. Comment dans notre façon de lire, cela pouvait changer les choses, non pas en rendant les intelligences artificielles plus humaines, plus aimables, mais en renvoyant les humains à la place, ou plutôt en plutôt en leur renvoyant la vision qu’ils avaient eu des Intelligences Artificielles : des versions dégradées d’eux-mêmes. Désormais la version dégradée de l’intelligence, c’est l’humanité. Cependant je trouvais l’idée assez riche en ce que cet échec n’est pas triste, au contraire, il nous force à repenser l’échelle des valeurs : l’humanité s’est toujours définie par l’intelligence. Nous arrivons à un temps où les choses se brouillent, les sensibilités animales et végétales deviennent reconnues par les humains, tandis que le spectre de la Singularité, d’une intelligence artificielle forte peut bien arriver, qui sait, j’en doute, mais ce qui m’intéresse c’est qu’on s’en fout : ce qui importe c’est de casser cette perspective, cette échelle où tout est classé en fonction de l’intelligence. Vous voyez bien là l’influence dickienne chez moi : je ne crois pas que ce soit l’intelligence qui nous définisse. Je serais moins charitable que Dick qui voyait dans l’empathie (puis la caritas chrétienne) ce qui distingue l’humain, mais oui, il y a bien dans notre espèce une singulière une capacité d’imagination, ce qui permet l’empathie mais aussi la cruauté.


Marc : Vous mettez aussi en scène les I2, décrites comme des « Intelligences d’intelligence », qui représentent une forme d’altérite radicale et une évolution d’espèces qui peuvent rivaliser avec les IV et les IAh. Est-ce que vous vouliez montrer qu’une autre intelligence que celle de l’être humain et de ses créations est possible ?

Lucien Raphmaj : C’est cela même. Les I2 c’est bien le point aveugle de tous les personnages du livre et c’est ainsi qu’aucune voix narrative n’est une I2. C’est une façon, oui, de dire la multiplicité de l’approche que l’on peut avoir de l’intelligence. Il y a un joli livre d’une philosophe contemporaine que j’aime beaucoup, Catherine Malabou, qui a écrit un livre assez accessible sur Les métamorphoses de l’intelligence c’est-à-dire à quel moment on a édicté l’intelligence en standard, face à quelle idiotie, face à quels enjeux pragmatiques, pour répondre à quels usages, et quelle plasticité on peut encore faire de cette idée d’intelligence aujourd’hui. C’est assez stimulant.

Les I2 sont présentées d’aspect plutôt insectoïde là encore, et assez détachées des intrigues du monde des IV et des IAh. Pourtant ils y ont un rôle clé. Un rôle d’oracle. Un rôle de révélateur. Mais c’est comme si des fourmis parlaient à du plancton.


Marc : Capitale Songe est divisée entre différents quartiers. L’un d’entre eux, Mōgulìnn, est une forêt de champignons et de lichens. Pourquoi montrer un environnement végétal et mouvant au sein d’un univers technologique ?

Lucien Raphmaj : Je devrais encore parler de mes lectures (et d’anthropo-philosophie) mais je vais essayer de me retenir. Il y a un imaginaire que beaucoup ont repéré dans Mōgulìnn qui est la forêt de Nausicaa de Miyazaki. Indéniablement c’est le plus beau twist qu’on ait trouvé, et avec les Omus (cœur à l’infini sur eux). Je crois qu’il y avait de ça. Un lieu qui fasse lien. C’est bête à dire. Un lieu de régénération. La contre-utopie à celle que l’on nous vend – à prix d’or – l’avenir (très proche) de l’hybridation cyborg dans une version technocapitaliste de membres plus performants, de capacités psychiques augmentée par neuroimplant. En cela je rejoins beaucoup d’autrices et d’auteurs de l’imaginaire (notamment à la Volte ou dans le collectif Zanzibar) qui chacun à leur manière répondent en disant tout simplement : il peut en être autrement. Quelque part c’est ça, c’est la résistance constante au slogan du TINA répété politiquement et dans les fictions. Vous connaissez la boutade : il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Enfin, il y a des thèses entières là-dessus. Revenons aux champignons géants de Mōgulìnn. Ce qui s’y dit, c’est que des synthèses imprévues se produisent, des mélanges de l’organique et du technologique, comme ce qui arrive à Kiel Phaj C Kaï Red. Et là je suis désolé mais je suis obligé de citer le Manifeste cyborg de Donna Haraway. Pour le coup, je l’ai lu vers 20 ans, en anglais, sur le Net, et ça a été une claque. Le fait de ne pas laisser le cyborg au capitalisme, mâle, blanc, qui fait se définir en regard le féminisme comme la défense de la Mère-Nature (je synthétise à outrance) mais de récupérer dans le féminisme le cyborg, ne pas le laisser la science, la technologie à l’adversaire. « Plutôt cyborg que déesse » dit Haraway, qui a écrit un livre formidable récemment : Vivre avec le trouble. Un livre de SF à sa manière (elle qui invente le « chthulucène »). Le côté Ellen Ripley du cyborg d’Haraway, de ne pas laisser un imaginaire être accaparé par la fiction mainstream m’a marquée et se retrouve dans cet usage de Mōgulìnn.


Marc : Mōgulìnn peut d’ailleurs remodeler les individus. Pourquoi dépeindre une hybridation entre des organismes fongiques et posthumains ?

Lucien Raphmaj : C’est original, non ?


Marc : Capitale Songe déploie aussi une forme de bioinformatique avec la « déformatique », qui s’appuie par exemple sur des insectes qui forment des câbles et des réseaux d’information. Pourquoi mettre en scène la bioinformatique d’une manière si organique ? Vouliez-vous lui donner une réelle matérialité ?

Lucien Raphmaj : Oui, j’ai toujours eu du mal avec le « virtuel » qui se fonde sur des giga-entrepôts comme celui qui se construit dans l’Arctique sur laquelle l’artiste Agnès de Cayeux a travaillé. L’hypermatérialité du réseau est quelque chose que j’ai toujours eu à l’esprit (là aussi je le dois à ma lecture de Bernard Stiegler). Il s’agissait bien de faire voir ça, et de voir aussi une autre vision possible, à nouveau, de l’informatique qui se transmet par des connexions vivantes, matérielles, avec leur part vivante. Vivifier ce qui est le réseau d’interconnexion entre les individus et les espèces.

Enfin la « déformatique », comme la « désistānce », l’« expirose », les « dissimulacres » et bien d’autres est un des néologismes de Jacques Derrida que j’emprunte et que je mets dans une nouvelle situation énonciative pour voir ce qu’il produit. La déformatique a à voir avec la transmission d’information quand elle se déforme.


Marc : Votre roman peut apparaître expérimental à plusieurs égards, notamment dans son jeu avec la couleur des pages et de la typographie. Pourquoi jouer sur cet aspect de l’objet livre ? Sur le plan stylistique, avez-vous beaucoup corrigé ou réécrit ? Pourquoi insérer un glossaire au milieu de votre roman plutôt qu’à la fin ?

Lucien Raphmaj : Expérimental est le mot-maudit ! Parce que l’on a une représentation d’une ultra-abstraction inbitable de la chose. Donc je vais essayer de rassurer les lectrices et les lecteurs (s’il en reste à ce stade avec toutes mes références). Il s’agit toujours d’invention. C’est aussi simple que cela. D’inventer des formes qui répondent aux idées que l’on a. Je cherche à faire de la littérature une expérience de pensée et je crois que c’est le propre pour le coup de la SF, alors là, oui, je veux bien dire que le livre est expérimental. Pour le reste, sur l’aspect typographique on n’est quand même pas dans la Maison des feuilles de Danielewski (que je conseille par ailleurs) !

Pour le glossaire lui-même, ce sont les éditeurs qui y ont tenu pour guider la lecture. Et plutôt que de mettre à la fin, le mettre au milieu en fait un des chapitres, une des matières du livre dans la continuité des chapitres écrits à l’encre blanche sur pages noire : des sortes d’extraits dont on ne sait s’ils sont le fait d’un narrateur ou d’une narratrice unique ou bien si ce sont des fragments d’univers qui s’imposent, mais qui sont pour moi la rumeur à multiple voix de Capitale S.


Marc : Considérez-vous que Capitale Songe appartient au genre de la Weird Fiction ? À celui du Cyberpunk ?

Lucien Raphmaj : Le cyberpunk sûrement, mais de manière détournée (il faut voir par exemple le sort réservé aux néons dans l’histoire). Le cyberpunk est devenu notre réalité presque ordinaire à vrai dire, et je convoquerai encore les puissances du Cyborg Manifesto d’Haraway pour dire que je m’empare autrement de l’univers cyberpunk qui a pourtant façonné et fasciné mon imaginaire. Pour autant je ne l’inscrirais pas dans le postcyberpunk (ne serait-ce parce que je suis lassé de tous les post qui sont la plaie de l’imaginaire, le post-quelque chose ressemble à un désert après lequel il n’a rien, or, comme auteur, j’ai envie d’inventer).

En fait je ne suis pas sûr de vouloir classer Capitale Songe dans un mouvement. D’une part parce que j’ai l’impression qu’il n’a plus l’efficacité qu’il a pu avoir autrefois. D’autre part pour le côté transfiction à nouveau. Un jour (enfin dans la nuit du Réseau) on m’a dit biopunk. Pourquoi pas. Solastalgie, allons-bon. Pourquoi pas désidération ? Au moins ce terme-là j’ai aidé à le définir. Que la fin – no spoiler – se finisse sur la contemplation de la constellation de Somnis Major en fait quelque chose qui fait appartenir le livre à la désidération par un tentacule. Voilà. Je crois que le livre accroche plusieurs registres qu’il mélange et fait muter ensemble. J’espère.


Marc : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Lucien Raphmaj : Après les deux échecs de mes tentatives dans la SF et la réussite mitigée malgré tout de Capitale Songe (malgré vos éloges), la suite ne sera peut-être pas pour celles et ceux qui ne jurent que par la SF mais restera dans cette interrogation vis-à-vis du contemporain et son imaginaire SF. Le prochain roman chez l’Ogre racontera l’histoire d’un téléphone télépathe qui annonce la venue d’une météorite destructrice sur Terre. Du moins je le dirai comme ça pour donner envie, mais la réalité du livre est la façon dont en fait l’héroïne tente de faire exister ce fantasme, ce pitch de scenario apocalyptique.

A côté je travaille à un essai hybride sur l’histoire de la nuit et à un livre impossible dont l’héroïne s’inspire je crois d’Alejandra Pizarnik (disparue il y a juste 50 ans cette année, R.I.P.).


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?
Lucien Raphmaj : Question piège. Aucun des conseils ne sera le bon. Parce que pour moi être écrivain c’est trouver sa voie unique. Pour moi la solution a été d’écrire ailleurs, autrement, pour d’autre chose que du roman alors que c’était ce que je voulais faire à un moment. J’ai écrit sur la photo, à partir de la photo. J’ai fait des scénarios, des chansons, des textes pour des performances, des installations et ce détour m’a amené au roman bien différemment, en ayant compris – je crois – ce que peut faire le roman et qui lui est propre et qui est impossible aux autres formes d’écriture.

Donc oui, mon conseil c’est : change d’écriture, fais un pas de côté, n’importe lequel. Mets tes textes dans un mixeur. Coupe-toi la langue. Apprends une autre langue et traduit de la poésie. Lis. Beaucoup. Oubli les adjectifs. Coupe-toi de tous les adverbes. Tous les textes sont des détours. Lis d’autres choses. Des recettes. Des livres de méditation transcendantale. Des livres qui te parlent. Des livres qui sont à côté du livre que tu voulais prendre sur l’étagère. Tous les détours sont bons, je crois, pour mener pas simplement à l’écriture, mais à ce qui fait la singularité de la littérature.

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