Sur la route d’Aldébaran, d’Adrian Tchaikovsky

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella d’Adrian Tchaikovksy.

Sur la route d’Aldébaran


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions du Bélial’. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi de cette novella !

Adrian Tchaikovsky est un auteur de Fantasy, de science-fiction et d’horreur américain né en 1972. Il a exercé la profession de cadre juridique avant de devenir écrivain à plein temps. Il est notamment l’auteur d’une décalogie de Fantasy, Shadows of the Apt, d’un roman de Fantasy à poudre, Guns of the Dawn, et de Dans la toile du temps (Children of Time en VO) qui a reçu le prix Arthur C. Clarke en 2016.

Sur la route d’Aldébaran, dont je vais vous parler aujourd’hui, est une novella à l’origine parue en 2019. Elle a été traduite par Henri-Luc Planchat pour la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, qui l’ont publiée en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Aux confins du Système solaire, la sonde spatiale Kaveney découvre… quelque chose — une structure fractale gigantesque dotée d’une propriété étonnante : elle semble présenter la même face quel que soit l’angle sous lequel on l’observe. Vite surnommé le Dieu-Grenouille en raison de son apparence vaguement batracienne, l’artefact fascine autant qu’il intrigue, d’autant que son origine non-humaine ne fait guère de doute. Face à l’enjeu majeur que représente pareille trouvaille, un équipage international de vingt-neuf membres est constitué. Avec pour mission, au terme d’un voyage de plusieurs dizaines d’années dans les flancs du Don Quichotte, de percer les mystères du Dieu-Grenouille. Or, ce qui attend ces ambassadeurs de l’humanité défie tous les pronostics. Toutes les merveilles. Toutes les horreurs… »

Dans mon analyse de cette novella, je traiterai de la manière dont Adrian Tchaikovky traite du topos du Big Dumb Object dans un cadre horrifique et réflexif.

L’Analyse


Dans les tunnels du Dieu-Grenouille, par-delà l’espace


Sur la route d’Aldébaran traite d’exploration de l’inconnu et d’exploration spatiale, à travers la mise en scène d’un Big Dumb Object. Le Big Dumb Object est un topos de la science-fiction, canoniquement employé dans des romans comme Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke et L’Anneau-monde Larry Niven puis par Peter Watts dans Vision Aveugle. Il s’agit d’un énorme objet, aux origines et à la fonction mystérieuses. Le Big Dumb Object fonctionne comme la confrontation de l’humanité à une forme d’altérité représentée non pas par une espèce, mais par un objet dont les créateurs s’avèrent absents. Le récit du Big Dumb Object vise alors à montrer une tentative de rationalisation de l’altérité par l’appréhension par l’être humain, qui doit saisir une technologie dont il ignore tout.

La novella d’Adrian Tchaikovsky montre un Big Dumb Object, à savoir le « Dieu-Grenouille » (non, pas celui-là), qui se situe dans la ceinture de Kuiper, c’est-à-dire au-delà de l’orbite de Neptune.

Un contrôle manuel de la mini-sondeétait impossible, bien entendu, surtout avec l’énorme délai d’attente des communications, et il a fallu laisser l’ordinateur de bord se charger de tout. Il aurait sans doute pu accomplir la première tâche, qui consistait à tourner autour de l’artéfact pour voir la partie postérieure du Dieu-Grenouille. Cependant, la spectroscopie et les autres observations se révélaient absurdes, dénuées de toute explication sensée ; les images prises par la caméra ne montraient que ce visage aux yeux globuleux, qui semblait nous narguer de plus en plus, et puis…

L’artefact ne semble donc observable que de face, et altère donc considérablement les lois physiques, puisqu’il génère des anomalies gravitationnelles, est composé d’images fractales (oui oui), et semble bien plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. En effet, le Dieu-Grenouille abrite les « Cryptes », immense dédale de galeries qui abritent divers environnements, compatibles ou non avec l’humanité, et au sein desquelles errent et vivent des créatures non-humaines plus ou moins amicales.

On suit un narrateur autodiégétique, Gary Rendell, qui n’est plus vraiment fiable à cause de la solitude écrasante qu’il vit et qui le ronge. La narration du personnage alterne entre des chapitres au présent qui relatent son parcours et sa survie dans les Cryptes et d’autres chapitres, au passé qui décrivent les progrès humains dans l’exploration spatiale, la découverte du Dieu-Grenouille et la constitution de l’équipage sur fond d’un climat de plus en plus délétère sur Terre. Les chapitres du passé montrent un point de vue rétrospectif et parfois assez amer, notamment sur la supposée chance qu’il a eue d’être sélectionné pour cette mission, lorsqu’il affirme « Je me sentais vraiment chanceux quand j’ai été choisi. Vraiment chanceux. », ou encore « Rappelle-toi à quel point je me croyais chanceux, Toto. ». Cela marque la violence de la désillusion de Gary face aux horreurs qu’il découvre dans les Cryptes, et surtout, celle de sa solitude qui le dévore. Il s’invente donc un ami imaginaire, appelé « Toto », auquel il s’adresse fréquemment pour converser avec lui et se sentir moins seul.

Je parle à Toto – c’est de toi qu’il s’agit, au cas où tu ne l’aurais pas deviné. Je te parle, Toto, parce que les Cryptes sont très sombres, comme je l’ai déjà dit, et parce que ma propre voix me réconforte, aussi rauque soit-elle. Quand l’écho me revient, je peux imaginer que je suis Toto, que tu es Gary Rendell et que nous avons une amicale conversation.

Toto apparaît alors comme une construction mentale de Gary, qui vise à pallier son manque de compagnie et de société. Le mécanisme de l’adresse fonctionne donc d’abord sur le plan intradiégétique, puisque le personnage évacue sa détresse à travers Toto. Ce dernier peut aussi apparaître comme un mécanisme narratif visant à renforcer la première personne en exprimant directement ses pensées et sa souffrance au lecteur, qui prendrait alors la place de Toto (pas au sens propre, on l’espère). À noter que la prise de recul de Gary s’observe aussi dans l’humour noir dont il fait preuve.

Les Cryptes au sein desquelles il erre constituent quant à elles un huis clos infini, qui regorgent d’espèces extraterrestres et de monstres. Leur immensité ramène l’être humain à sa place dans le cosmos, insignifiante au regard des créateurs de l’artefact et du nombre de civilisations spatiales. La novella d’Adrian Tchaikovsky fait donc montre d’un certain cosmicisme. Pour rappel, le cosmicisme est la philosophie de H. P. Lovecraft, dont les fictions montraient l’impuissance et la petitesse de l’humanité au regard des échelles spatiales et temporelles du cosmos. Sur la route d’Aldébaran montre, à travers l’échec de l’exploration des Cryptes, une forme de cosmicisme qui met en évidence l’incapacité de l’humanité à garder sa raison intacte face à l’inconnu.

Parmi les créatures rencontrées par Gary, on peut citer les Ovoïdes, qui évoluent dans des véhicules en forme d’œuf (hé oui).

Les Ovoïdes clopinent avec prudence dans ma direction, sans doute en m’examinant avec toute une batterie d’instru­ments nichés à l’intérieur de leurs coquilles. Bien qu’ils ne soient pas natifs de cet aérome, ils ont réfléchi au moyen de parcourir les Cryptes – eux ou leurs créateurs. Ils emportent leur propre environnement, non dans de simples combinaisons fragiles, mais dans des véhicules tout confort qui facilitent leurs déplacements.

On remarque ici une comparaison entre l’espèce extraterrestre et l’humanité qui tourne en défaveur de cette dernière. En effet, les Ovoïdes semblent plus préparés que les humains pour l’exploration des Cryptes, puisqu’ils disposent supposément de technologies qui leur permettent d’analyser leur environnement, mais surtout de survivre au sein de celui-ci grâce à des « véhicules tout confort », contrairement aux humains qui sont arrivés avec leurs « fragiles » et « simples » combinaisons fragiles. La préparation des Ovoïdes témoigne par contraste de l’impréparation des êtres humains, inadaptés au milieu extrêmement hostile que sont les Cryptes.

Adrian Tchaikovsky met en scène un personnage qui a connaissance des clichés et topoi de la science-fiction et le met en évidence dans des références métalittéraires ou cinématographiques, qui s’intègrent au dispositif comique du récit, et ajoutent une dimension réflexive sur le genre, notamment sur le topos du premier contact, mentionné explicitement, comme les armes telles que les lasers.

Tu te demandes peut-être pourquoi je n’agis pas avec plus de prudence pour ces premiers contacts, Toto ? Tu te demandes si j’ai jamais vu le film Alien ? Ou si j’ignore la Directive Première ?

La mention d’Alien de Ridley Scott et de la Directive Première de Star Trek montre que Gary a tout fait conscience des dangers du premier contact, avec la mort (oui oui), ou le fait d’interférer avec le développement d’une espèce. Cependant, le personnage se moque des enseignements dont il pourrait tirer du canon de la science-fiction et décide d’entrer en contact avec d’autres espèces, parce que pour lui, « la solitude est encore pire » que faire face à des créatures violentes. La prudence est donc rejetée au motif du besoin de compagnie de Gary.

Il utilise d’abord son arme à énergie. Quoi que montrent les films de SF, on ne peut pas esquiver les rayons laser. C’est impossible parce qu’ils vont à la vitesse de la lumière ; si tu les vois venir, c’est que tu en as déjà pris un dans l’œil.

Là encore, le personnage montre que le savoir empirique des œuvres de science-fiction peut être remis en question et interrogé, puisque l’une de ses armes les plus représentatives, le laser, en les ramenant à leurs propriétés physiques, avec le fait que leur vitesse est celle de la lumière.

Ces références à l’hypertexte science-fictionnel montrent qu’Adrian Tchaikovsky a une conscience historique particulièrement forte, puisqu’il joue avec les clichés et le canon du genre et réfléchit à leur propos en les confrontant à une situation extrême à travers le périple de Gary dans les Cryptes.

Le mot de la fin


Sur la route d’Aldébaran est une novella de science-fiction horrifique d’Adrian Tchaikovsky dans laquelle l’auteur met en scène l’exploration d’un immense et mystérieux artefact cosmique par un astronaute, Gary Rendell. Le personnage est confronté à une solitude et des conditions de vie extrêmes au sein des Cryptes du Dieu-Grenouille, et perd peu à peu la raison. Le récit traite ainsi de la manière dont le personnage pallie à sa solitude, en tentant d’établir le contact avec diverses espèces extraterrestres et en s’adressant à un ami imaginaire, Toto. La novella évoque des topoi de la SF sur un mode réflexif pour en montrer les limites.

La lecture de Sur la route d’Aldébaran m’a confirmé que l’œuvre d’Adrian Tchaikavosky m’intéresse beaucoup !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Lianne, Just A Word, Yogo, Outrelivres, Célindanaé, Apophis, FeydRautha, Gromovar, Lune, Xapur, Ombrebones,

13 commentaires sur “Sur la route d’Aldébaran, d’Adrian Tchaikovsky

  1. Un texte très abouti. Le tien. Celui de l’auteur aussi évidemment 😁
    Si tu ne l’as pas déjà lu, je te recommande très chaudement, à la limite de l’injonction même, Dans la toile du temps 😉

    J’aime

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