Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Philip K. Dick qui enferme son personnage principal, et non, ce n’est pas Ubik.

Le Temps désarticulé


Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions J’ai Lu. Je remercie chaleureusement Marie Foache pour l’envoi du roman !


Philip K. Dick est un auteur de science-fiction américain né en 1928 et mort en 1982. Il est l’auteur d’une œuvre titanesque, avec une cinquantaine de romans et plus d’une centaine de nouvelles. L’un des motifs récurrents de son œuvre questionne la notion même de réalité à travers la mise en scène d’univers truqués, ou l’humanité, avec des personnages qui redéfinissent les limites de l’humanité. Ces thématiques se retrouvent dans des œuvres comme Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?  par exemple, qui a plus tard été adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner.  

Philip K. Dick a également eu une influence sur des sous-genres comme le cyberpunk, puisque William Gibson, l’auteur de Neuromancien a confié qu’il avait été inspiré par la version cinématographique de Blade Runner, mais aussi de par les sociétés futures qu’il dépeint et l’esthétique qu’il leur donne. À noter que l’auteur connaissait, et était « l’aimable mentor », selon Le Guide Steampunk d’Étienne Barillier et Arthur Morgan, des trois précurseurs (ou ses créateurs) du steampunk, K. W. Jeter (qui est par ailleurs également un précurseur du cyberpunk, avec son roman Dr. Adder), Tim Powers et James Blaylock.

Avec mes camarades de Saïd et Kurt, nous avons enregistré un épisode de Mana et Plasma consacré à l’œuvre de Philip K. Dick, avec Ariel Kyrou et Laurent Queyssi comme invités.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Le Temps désarticulé, est originellement paru en 1959 et a été traduit en français par Philippe R. Hupp, pour la collection « Dimensions SF » de Calmann-Lévy, dans laquelle le roman est paru en 1975. Cette traduction a par la suite été révisée par Sébastien Guillot dans l’intégrale des romans de Philip K. Dick de la collection « Nouveaux Millénaires » de J’ai Lu, et est également disponible au format poche. Pour les 40 ans de la mort de l’auteur, J’ai Lu republie les romans de l’auteur avec de nouvelles couvertures.

En voici la quatrième de couverture :

« Dans cette bourgade aux airs de rêve américain, Ragle Gumm est une petite célébrité : il cumule plus de victoires que n’importe qui au jeu « Où Sera Le Petit Homme Vert La Prochaine Fois ? », proposé quotidiennement par le journal local. Une occupation qui lui assure des revenus modestes, mais qui lui laisse aussi beaucoup de temps libre, qu’il meuble en flânant de-ci de-là, toujours à la recherche d’objets insolites. C’est ainsi qu’il tombera un jour sur un annuaire falsifié, puis plus tard sur une revue populaire à la gloire d’une certaine Marylin Monroe dont personne n’a jamais entendu parler… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont le personnage du récit, Ragle Gumm, est aliéné par son monde. Je ferai de mon mieux pour ne pas vous spoiler.

L’Analyse

 

Ragle Gumm, enfermé ?


Le Temps désarticulé nous fait suivre Ragle Gumm, un homme sans emploi, ancien combattant de la Seconde guerre Mondiale sur le front du Pacifique, qui vit avec sa sœur Margo, femme au foyer et son beau-frère Vic, qui travaille dans un supermarché. Le récit prend supposément place dans les États-Unis des années 1950, ce qu’on remarque dans le fait que la Guerre Froide bat son plein, puisque les personnages mentionnent la « Bombe H » à plusieurs reprises et ont peur des catastrophes que son usage pourrait engendrer. La bombe nucléaire et ses conséquences désastreuses sont un motif récurrent de l’œuvre de Philip K. Dick, et reviennent par exemple dans Deus Irae, Dr Bloodmoney, Blade Runner, Le Profanateur et Les Chaînes de l’avenir, qui décrivent des mondes postapocalyptiques qui succèdent tant bien que mal à la chute d’une (voire plusieurs) Bombes H.

Ragle gagne sa vie en participant à un jeu dans les journaux de sa ville, « Où sera le petit homme vert la prochaine fois ? », qui consiste à deviner la position d’un alien sur une grille à l’aide d’intuition et d’énigmes. Ragle est le champion invaincu de ce jeu et gagne donc de quoi gagner sa vie plutôt confortablement, ce qui suscite parfois la jalousie et l’envie de son beau-frère, mais aussi celle de son voisin, Bill Black. La femme de ce dernier, Junie Black, est amoureuse de Ragle. C’est autour de ces personnages et de leur quotidien décrit par l’auteur que se déploie l’étrangeté du roman. Philip K. Dick s’emploie ainsi à détailler la vie de personnages en apparence banals, voire médiocres, ce qui se rapproche de ses romans réalistes et de leur cadre. Cependant, le quotidien de Ragle s’avère vicié par une illusion du même ordre que celle des bébévilles d’En attendant l’année dernière.

En effet, sans trop rentrer dans les détails, le jeu auquel il participe et gagne s’avère truqué en sa faveur et constitue une sorte de mise en abyme, et il voit certains objets disparaître pour laisser place à des étiquettes sur lesquelles le nom de l’objet est inscrit. Par exemple, une buvette s’évanouit devant lui, puis semble se transformer en étiquette « BUVETTE » (oui oui). Les signifiés sont alors remplacés par leur signifiant, les réalités concrètes laissent place à leur idée. Cela marque le fait que la réalité semble se désagréger autour de Ragle, qui est alors piégé dans un monde truqué qui lui semble prendre l’aspect d’une pièce de théâtre de l’absurde, ou celui d’une expérience platonicienne de la vérité et des idées.

« Notre réalité est comme criblée de fuites. »

L’aspect piégeux et illusoire de ce monde s’observe lorsque le personnage découvre des magazines censés être contemporains, où figure l’actrice Marilyn Monroe… qu’aucune personne de son entourage ne connaît, au point qu’elle est perçue comme une imposteure, ou une sorte de complot publicitaire, ce qui cause de sérieux doutes à Ragle. Ce doute se trouve renforcé lorsqu’il trouve un annuaire dont les numéros ne correspondent à aucun individu, ce qui le conduit à expérimenter les limites de sa réalité et les moyens de s’en échapper. Le personnage est alors considéré comme fou par certains membres de son entourage, mais trop lucide par d’autres.

Ragle essaie donc de s’échapper de la ville, et donc du réel illusoire, pour vivre dans la « vraie » réalité. L’échec de ses tentatives le conforte dans l’idée qu’on l’a piégé et qu’il n’est pas fou, parce qu’il dispose de preuves tangibles, comme le fait qu’on parle de lui à la radio par exemple. Le lecteur, qui dispose du point de vue des opposants de Ragle, comprend d’abord qui le piège avant de comprendre la raison d’être de l’illusion, en sait plus que le personnage. Cela créé un effet d’ironie dramatique, puisqu’on connaît la duplicité des personnages, que Ragle comprend moins rapidement, et moins efficacement.

Toutefois, Ragle finit par découvrir la vérité, ce qui fait de de lui un personnage dickien qui parvient à se libérer de ses illusions malgré leur radicalité. On peut cependant noter que contrairement à d’autres personnages de Philip K. Dick, qui sont piégés contre leur gré, Ragle s’est en grande partie piégé lui-même, mais aussi qu’il n’est pas si banal que cela, puisque son existence et son action s’avèrent véritablement nécessaires pour l’ordre du monde.

Le mot de la fin


Le Temps désarticulé est un roman de science-fiction de Philip K. Dick, dans lequel l’auteur décrit un personnage banal, Ragle Gumm, enfermé dans le quotidien d’une ville qui se révèle anachronique et illusoire, et dont il cherche à s’échapper pour découvrir la véritable nature de la réalité.

Il doit alors lutter contre ceux qui le surveillent et cherchent à le faire passer pour fou, malgré le fait qu’il soit nécessaire.

Étienne Barillier affirme que ce roman « définit l’archétype du roman dickien », et si vous cherchez à découvrir un récit classique de l’auteur, je vous le recommande !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Loterie Solaire, Blade Runner, En attendant l’année dernière, À rebrousse-temps, Les Chaînes de l’avenir, Ubik

6 commentaires sur “Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

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