Sisyphéen, de Dempow Torishima

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman Weird profondément organique.

Sisyphéen, de Dempow Torishima


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Akatombo, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Dempow Torishima est un illustrateur et auteur de science-fiction japonais né en 1970. Il a remporté le prix Sogen de la nouvelle de SF en 2011, puis le grand prix Nihon SF en 2013 pour Sisyphéen.

Sisyphéen, qui est le premier roman de l’auteur, originellement publié en 2013 au Japon. Il est considéré comme le meilleur roman de SF japonaise du siècle (excusez du peu) par le magazine littéraire Hon no zasshi et le meilleur roman de science-fiction des vingt dernières années par la revue SF Ga Yomitai. En dehors du Japon, Jeff Vandermeer a énormément apprécié le roman et l’a qualifié de « Kafka de La Métamorphose et de La Colonie Pénitentiaire invoquait les fantômes de Philip K. Dick et Leonora Carrington dans le contexte d’une biologie terrestre étrange + un futur lointain + les Frères Quay. Il habite vraiment la vie d’autres formes de vie mais est linéaire ». En France, le roman a été traduit par Mai Beck, Dominique Sylvain et Franck Sylvain pour les éditions Akatombo, qui ont publié le roman en 2021.

En voici la quatrième de couverture :

« Dans un futur lointain et un monde refaçonné par l’ingénierie génétique, les corps ne sont pas reconnaissables, mais aller à l’école et se rendre au travail restent des constantes. Cet employé pathétique survivra-t-il jusqu’à la fin de sa journée ? Quel risque encourt cet étudiant en questionnant ses origines ? Le secret de la menace des mécapoussières sera-t-il percé ? Quels sont ces étranges animaux que l’on récolte comme des plantes ? « Bien des gens souffrent énormément de leurs conditions de vie.
Je me suis dit qu’en utilisant les techniques de la SF et de la fantasy, je pourrais mettre cette situation en évidence. Et j’ai souhaité que mon texte apparaisse comme la traduction d’un roman provenant d’un autre monde ». C’est ainsi que Dempow Torishima décrit l’ambition à l’œuvre derrière Sisyphéen, texte puissant entre audace stylistique et satire. Il est également l’auteur des illustrations. »

Dans mon analyse du roman, je traiterai d’abord de sa structure et des difficultés de lecture qu’il peut poser, puis de l’étrangeté organique qu’il met en scène, pour enfin aborder la manière dont il décrit l’aliénation, notamment au travail.

L’Analyse


(Méga)Structure(s) et difficulté


Sisyphéen est composé de quatre novellas, intitulées « Ceux qui sont toujours fidèles à la tâche », « La Ville dans la cavité », « Le Château qui nage dans la fangeasse » et « La Caravane des Momonji ». Elles se déroulent dans le même univers et sont rattachées par un prologue, un épilogue et des fragments intercalés entre les chapitres. On peut alors considérer Sisyphéen comme un fixup de récits qui forment un roman, puisque Dempow Torishima met en scène un univers à travers différents récits, de la même manière qu’Emmanuel Chastellière dans Célestopol 1922, ou Jeff Vandermeer dans La Cité des Saints et des Fous.

Ces novellas mettent en scène des lieux très différents. On a par exemple un monde du travail extrêmement organique dans « Ceux qui sont fidèles à la tâche », où les employés se renouvellent grâce à un cycle de production dans lequel ils donnent naissance à ceux qui se font exploiter immédiatement après leur mort (oui oui), ce qui peut symboliser le turnover effréné à l’œuvre dans certaines entreprises. Il faut en effet garder à l’esprit que Sisyphéen constitue un moyen pour Dempow Torishima de traiter du monde du travail et de l’aliénation qu’il engendre. « La Ville dans la cavité » se déroule dans « Cavumville », une structure urbaine qui a colonisé un trou, et qui doit régulièrement affronter le « Décentouflage », une chute extrêmement violente des momonji, qui servent de bétail, sur les structures urbaines et les habitants (oui oui). Les momonji peuvent abriter des animaux et des humains dans leur corps, ce qui permet de renouveler la population, qui est par ailleurs totalement immortelle et capable de se régénérer, ce qui peut créer des paradoxes, avec des enfants qui élèvent leurs parents (oui oui). « Le Château qui nage dans la fangeasse » dépeint un monde dans lequel des créatures intelligentes à la fois insectoïdes et humanoïdes vivent dans des castellae, de gigantesques amas de matière organique qui peuvent se reproduire et fusionner. « La Caravane des momonji » montre un monde dans lequel des couches de réalité semblent se superposer, avec des degrés d’intimité qui permettent de plus ou moins observer en détail les individus qui circulent et des « apparentiels » qui cachent les « corps génétiques » pour en modifier numériquement l’apparence. Par ailleurs, cette novella montre des caravaniers transporter des momonji en prenant garde aux dangers que recèle un monde en reconfiguration constante au regard de sa porosité. Ces lieux apparaissent comme des structures particulièrement organiques et déjà, intégrées dans un tout qui l’est plus encore, celui des mégastructures de < Gyo l’intercesseur> et <Ja l’Intercesseur>, deux « sociétés » qui cherchent à s’absorber.

Vous l’aurez sans doute compris, Sisyphéen est une œuvre particulièrement dense, qui peut s’avérer difficile à lire. Cette difficulté peut s’expliquer par l’un des partis pris de Dempow Torishima, qui déclare dans une une interview donnée sur le site Weird Fiction Review :

Dans la mesure où c’est possible, j’essaie de me placer dans un état où ma perception de la beauté et de la laideur, du bien et du mal se trouve à vide, et j’écris en utilisant seulement les points de vue subjectifs et la connaissance des êtres qui vivent dans le monde sur lequel j’écris. De la même manière que des romans qui se situent dans un univers contemporain ne contiennent pas d’explications à propos des réfrigérateurs, j’essaie autant que possible d’utiliser seulement des descriptions pour montrer les choses qui vont de soi à propos d’eux. Mon idéal est d’écrire quelque chose comme la traduction d’un roman écrit dans un autre monde.
Si j’utilise des noms pré-existants pour exprimer diverses choses dans ce monde, d’une manière ou d’une autre l’impression ne prend pas forme, donc j’utilise les significations, le son et la forme des kanji, avec les annotations ruby pour inventer les termes appropriés à l’apparence et au contenu de ces objets, et parfois je vais aussi tasser un sens complètement différent dans un nom pré-existant. Pour moi, les néologismes sont comme des plateaux, des accessoires, et des effets spéciaux de maquillage au cinéma.

Le roman de Dempow Torishima peut alors s’avérer difficile à lire, en raison du nombre particulièrement important de néologismes mobilisés par l’auteur, mais aussi et surtout parce qu’il expose son lecteur à un monde radicalement différent sans segments didactiques qui viendraient l’expliquer, comme dans d’autres romans de science-fiction, tels que Fondation d’Isaac Asimov. Ainsi, de la même manière que Jeff Vandermeer dans La Cité des Saints et des Fous, Dempow Torishima ne prend pas son lecteur par la main et le plonge dans un monde organique et étrange, à travers les yeux de personnages point de vue qui ne sont pas des ignorants, et à qui des éléments évidents de leur monde ne vont pas être expliqués. De la même manière, ce que ces personnages ne maîtrisent pas ou dont ils n’ont pas conscience ne lui sera pas forcément explicité. Le lecteur se trouve donc en présence de personnages qui maîtrisent (plus ou moins) leur monde.

Débauche d’étrangeté organique


Dempow Torishima dépeint un monde extrêmement organique que l’on peut rapprocher du Biopunk et qui s’inscrit dans la Weird Fiction. Le site Weird Fiction review affirme même que Sisyphéen « est étrange même pour de la Weird Fiction ». Les personnages vivent dans un univers structuré par la chair de macroorganismes dans lesquels ils vivent et utilisent des objets marqués par leur aspect charnel, bien plus que leur éventuelle mécanicité. Cela différencie la (bio)technologie qu’ils utilisent des éléments cybernétiques du Cyberpunk, par exemple. Cette organicité transparaît dans la formation des mots-fiction, avec des mots-valises reliés ou non par des tirets, mais aussi des mots formés à partir de dérivation préfixale auxquels on ajoute des préfixes tels que hémo-, odori-, ou encore derma-, ce qui marque leur appartenance au référentiel de la chair. Cet aspect charnel se remarque aussi dans les illustrations réalisées par l’auteur et insérées dans le roman, qui montrent toute l’étrangeté et l’organicité déployées par le récit. On remarque que les voyages sont effectués dans des « cellules somatiques ». Les individus sont réduits en une sorte de plasma et de cellules stockés avant de reprendre forme une fois arrivés à destination. Le voyage atteint donc la matérialité des êtres et la modifie.

Ainsi, Dempow Torishima déploie énormément de mots-fictions dans chacune des novellas de Sisyphéen, ce qui lui permet de montrer et d’accentuer l’altérité radicale que représentent les mondes qu’il dépeint. « Ceux qui sont toujours fidèles à la tâche », met par exemple en scène des « murènes-cercueil », une « peau-planche » capable de respirer, des « limacétoffes » qui servent de tissu, des « insectes trameurs » avec diverses spécialités, « hémoroseaux » qui font office de vaisseaux sanguins, ou encore des « transmifeuilles » qui permettent à certaines espèces de communiquer.

Dans « La Ville dans la cavité », l’auteur décrit un « dermatableau » qui doit être nettoyé pour éviter qu’il ne suppure, un « sonomoniteur » qui utilise son propre corps pour faire retentir une sonnerie (oui oui), des « serpents à coudre » qui servent de nécessaire à couture et apparaissent aussi dans la première novella, des « boîtes-crustacés » qui servent de boîtes à bento, des « dermadocuments », des « crayons à moelle » qui servent d’outils scripteurs, ainsi qu’une « dermaroche » qui constitue la surface de la planète.

« Le château qui nage dans la fangeasse » mobilise quant à lui des « insectes-tampons », des « odoriphrases » et « odoridocuments », ce qui montre que le sens sur lequel s’appuient majoritairement les insectes plus ou moins humanoïdes est l’odorat. « La Caravane des momonji » évoque des « apparentiels » qui permettent de modifier l’apparence d’un individu, mais aussi des « corps génétiques », terme qui désigne le corps masqué par lesdites modifications. Cela signifie que la population de ce monde ne se voit jamais réellement telle qu’elle est.

Les récits de Dempow Torishima s’inscrivent donc dans un Biopunk extrêmement organique, décrit de manière extrêmement détaillée, ce qu’on peut par exemple remarquer lorsque le personnage de la première novella fabrique un corps. Cet aspect organique, et surtout, l’étrangeté radicale du monde et des entités que l’auteur décrit, ancrent son roman dans la Weird Fiction.

L’employé saisit un perforateur à peau et creusa un trou dans la limacétoffe. Au moment où il y faisait glisser un hémoroseau, un sphéroïde huileux se dressa devant ses yeux. Sa forme se dilatait et se contractait en rythme. C’était une sorte de cigale appelée une <palpitation>.
Dès qu’il s’en saisit, son bras sursauta. Ses propres hémoroseaux étaient entrés en résonnance avec la <palpitation> et s’étaient mis à pulser à un rythme rapide. L’employé perdit quelque peu son calme. Il plaqua fermement la <palpitation> sur la paillasse et fourra un tube dans sa bouche en forme de trèfle. Emballant le sphéroïde sifflant dans de la limacétoffe, il l’immobilisa avec une attache temporaire.
D’une cage rangée sous sa paillasse, il sortit un serpent-à-coudre et lui enleva son couvercle de nez. S’assurant qu’une goutte de venin gonflait sur l’extrémité de la langue pointue qui entrait et sortait de sa gueule, il la pressa contre la limacétoffe palpitante. Il entreprit ensuite de coudre ses bords. […]
Utilisant la <palpitation> emballée comme base, l’employé transforma le reste de la limacétoffe en valves et en atrium et, veillant à ne rien gâcher, il se mit à coudre l’ensemble en forme de cœur.

Le personnage effectue une opération chirurgicale consistant à fabriquer un cœur (oui oui) à un patient. Les outils qu’il emploie sont marqués par leur organicité, puisque ce ne sont pas des machines, mais des éléments végétaux, tels que les « hémoroseaux » et animaux, avec la « <palpitation>, la « limacétoffe » et le « serpent-à-coudre », qui permettent de constituer et d’assembler l’organe. L’absence d’éléments mécaniques, qui transparaît d’autant plus par l’emploi de mots-fiction organiques, marque l’étrangeté du monde que décrit l’auteur, mais aussi celle du procédé, puisqu’il s’agit de la création d’un cœur artificiel, mais organique.

Aliénation, au travail et ailleurs


Dempow Torishima décrit l’aliénation totale des individus, qui s’observe sur le plan biologique. « Ceux qui sont toujours fidèles à la tâche » décrit par exemple des « impoux », qui sont des parasites dévoreurs d’esprit qui apparaissent dès qu’un employé se pose une question essentielle à propos de sa condition et de son exploitation. Les impoux apparaissent alors comme un code biologique coercitif implanté dans les employés pour créer de la subordination. Cette aliénation biologique se retrouve dans la deuxième novella, dans laquelle les personnages peuvent être hantés par la mémoire de leur vie précédente. La dépossession des corps s’observe par ailleurs dans « Le Château qui nage dans la fangeasse », avec des cadavres convertis en pièces de monnaie (oui oui). Cette réutilisation des corps montre que l’individu est dépossédé de ce qui pourrait faire son identité au profit d’une utilité sociale. La réincarnation continuelle des individus et la matérialisation permanente de leurs souvenirs dans des « magatama », qui constituent un motif central du roman, montre aussi que les individus sont d’une certaine façon sous l’emprise constante de leurs souvenirs.

L’aliénation de certains personnages s’observe par ailleurs dans leur rapport au langage, comme
le montre le fait que certains employés ne saisissent plus la signification de « Je ».

[…] l’employé avait eu des mots sévères à son égard en l’entendant se désigner lui-même par « je ».
« C’est mon nom, lui avait-il dit. Je ne veux pas que vous l’utilisiez pour vous. »
À cette époque, l’employé était persuadé que <Je> était un nom propre et qu’il s’agissait du sien.

Dans plusieurs novellas, on trouve des catégories d’individus déconsidérés, altérisés et exploités par la classe dominante, avec les « servisinges » dans « Ceux qui sont fidèles à la tâche », les Ebisu dans « La Ville dans la cavité » et les « oh-mekhane » dans « Le Château qui nage dans la fangeasse ». Dans chacun des récits, les corps de chacune de ces populations sont utilisés par la classe dominante pour soigner ou remplacer leurs organes défectueux au prix de leurs vies.

— Arrêtez immédiatement, me dit-il d’une voix d’une profondeur incongrue pour son petit corps. Il n’est pas trop tard pour faire marche arrière. Vous n’avez pas encore commis un crime impardonnable…
[…] Sa face se tordit dans une grimace qui lui donna un air idiot et il laissa échapper un gémissement plutôt forcé : « Han ! » Utilisant le pilon, j’écrasai son corps ovoïde dans un souffle, puis commençai à le broyer, carapace comprise.

Le personnage, qui utilise ici un oh-mekhane comme médicament, dénie totalement le statut de créature consciente de ce dernier, que l’on peut observer par sa maîtrise du langage, puisqu’il est capable de prononcer des phrases pour exprimer ses idées (et tenter de sauver sa vie). Le déni du personnage transparaît dans le meurtre violent de la créature.

Le mot de la fin


Sisyphéen est un roman de Dempow Torishima qui prend la forme d’un fix-up composé de novellas qui se déroulent dans le même univers. L’auteur dépeint des mondes radicalement organiques et étranges, à travers des mots-fiction qui marquent l’aspect totalement charnel de son monde, avec des biotechnologies extrêmement évoluées. Ces mondes sont souvent des mégastructures de chair et d’os, intégrés à un univers plus vaste, et au sein desquels un grand nombre d’individus souffrent au travail et sont opprimés par ceux qui les exploitent.

Sisyphéen est un roman que je vous conseille vivement, si vous aimez les expériences comme La Cité des Saints et des Fous ou Capitale Songe.

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