Coulez mes larmes, dit le policier, de Philip K. Dick

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman tardif de Philip K. Dick.

Coulez mes larmes, dit le policier


Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions J’ai Lu, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !


Philip K. Dick est un auteur de science-fiction américain né en 1928 et mort en 1982. Il est l’auteur d’une œuvre titanesque, avec une cinquantaine de romans et plus d’une centaine de nouvelles. L’un des motifs récurrents de son œuvre questionne la notion même de réalité à travers la mise en scène d’univers truqués, ou l’humanité, avec des personnages qui redéfinissent les limites de l’humanité. Ces thématiques se retrouvent dans des œuvres comme Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? par exemple, qui a plus tard été adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner.  

Philip K. Dick a également eu une influence sur des sous-genres comme le cyberpunk, puisque William Gibson, l’auteur de Neuromancien a confié qu’il avait été inspiré par la version cinématographique de Blade Runner, mais aussi de par les sociétés futures qu’il dépeint et l’esthétique qu’il leur donne. À noter que l’auteur connaissait, et était « l’aimable mentor », selon Le Guide Steampunk d’Étienne Barillier et Arthur Morgan, des trois précurseurs (ou ses créateurs) du steampunk, K. W. Jeter (qui est par ailleurs également un précurseur du cyberpunk, avec son roman Dr. Adder), Tim Powers et James Blaylock.

Avec mes camarades de Saïd et Kurt, nous avons enregistré un épisode de Mana et Plasma consacré à l’œuvre de Philip K. Dick, avec Ariel Kyrou et Laurent Queyssi comme invités.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Coulez mes larmes, dit le policier, est à l’origine paru en 1974. Il a ensuite été traduit par Michel Deutsch pour les collections SF du Masque, puis Ailleurs et Demain chez Robert Laffont. On peut d’ailleurs noter que la version du Masque SF avait été amputée, ce que relève Gérard Klein dans la préface de l’édition du roman parue chez Ailleurs et Demain. En 2013, une nouvelle traduction de Gilles Goullet, augmentée d’une postface d’Étienne Barillier, est parue dans la collection Nouveaux Millénaires de chez J’ai Lu, et est disponible au format poche depuis 2014. C’est sur cette dernière version que s’appuie ma chronique. Pour les 40 ans de la mort de l’auteur, J’ai Lu republie les romans de l’auteur avec de nouvelles couvertures.

En voici la quatrième de couverture :

« Jason Taverner est une star du petit écran, l’idole de millions de téléspectateurs accros à l’émission qu’il présente tous les soirs en prime time. Mais un jour, il se réveille et plus personne ne le connaît, pas même ses proches. Son identité semble avoir disparu de la surface de la planète. Situation pour le moins inconfortable, dans cet État policier où le simple défaut de papiers peut vous envoyer pourrir dans un camp de travail pour le restant de vos jours… »

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont l’auteur met en scène un anti-héros aux prises avec un monde totalitaire qui n’est pourtant pas dénué d’empathie. Je reviendrai ensuite rapidement sur son statut de « roman de transition » entre deux périodes de l’auteur.

L’Analyse


Célébrité, inexistence, dystopie de surveillance, empathie


Jason Taverner, le personnage principal du roman, est un anti-héros inhabituel chez Philip K. Dick. En effet, contrairement à la plupart des personnages qui se trouvent au centre de ses récits, Jason Taverner possède une position sociale élevée, et n’est donc pas n’importe qui, puisqu’il est le présentateur d’une émission qui porte son nom, le Jason Taverner Show, visionnée par trente millions de téléspectateurs, mais aussi un chanteur populaire très écouté. Par ailleurs, il est un « six », c’est-à-dire un être humain génétiquement modifié pour avoir un physique considéré comme parfait. Il se distingue donc de personnages comme Joe Chip dans Ubik ou Jack Bohlen dans Glissement de temps sur Mars par son statut social, mais aussi sa nature, qui le placent au-dessus de l’échelle sociale, dans une position de dominant, là où les personnages dickiens ont tendance à être des dominés, qui subissent le monde.

Ainsi, même lorsque Taverner perd son statut social, lorsque plus personne ne se souvient de lui, il conserve sa prestance physique et sociale grâce à son corps et son talent de beau parleur, ses vêtements, et son argent. Cela qui fait qu’il n’est pas totalement démuni, surtout lorsqu’il est comparé avec d’autres anti-héros dickiens, complètement dépassés face à l’adversité. L’enjeu de l’intrigue, pour ce personnage, ne consiste donc pas en une ascension sociale ou une survie à un monde hostile, mais en la reconquête de son statut et de sa célébrité au sein d’un monde qui semble l’avoir oublié. Il est toutefois confronté aux mêmes tourments que les personnages du commun que l’auteur met ailleurs en scène dans son œuvre, à savoir l’autorité politique, représentée par un état policier auquel le personnage échappe habituellement grâce à sa célébrité mais qu’il ne peut plus éviter dès lors qu’il est oublié de tous. Il souffre également du délitement du réel, topos récurrent dans l’œuvre de l’auteur.

« Je m’appelle Jason Taverner, dit-il à l’employé. Je suis né au Memorial Hospital à Chicago le 16 Décembre 1946. Pourriez-vous me fournir une copie conforme de mon acte de naissance ? J’en ai besoin pour postuler à un emploi. […]Nous n’avons aucun acte de naissance à ce nom pour cette date et ce lieu.

– Vous êtes absolument sûr de vos informations, monsieur ?

– Est-ce que je sais comment je m’appelle, et où et quand je suis né, vous voulez dire ? » Sa voix réussit encore à lui échapper, mais cette fois, il la laissa filer : la panique le submergeait.

Je n’existe pas. Il n’y a pas de Jason Taverner. Il n’y en a jamais eu, et il n’y en aura jamais.

Le personnage se trouve donc au sein d’une réalité dans laquelle il n’existe absolument pas, ce qui est matérialisé par son absence des fichiers administratifs des États-Unis. Philip K. Dick les décrit d’ailleurs comme une véritable dystopie de surveillance.

En effet, les citoyens américains sont constamment contrôlés par les « gardnat » qui leur demandent leurs papiers et vérifient que ceux-ci sont en règle, sous peine d’être envoyés dans des camps de travail en compagnie des opposants politiques au régime. On remarque au passage que le mot « gardnat » est construit de la même manière que d’autres mots-fiction de l’auteur, comme « vidphone », « précog » ou « conapt ». Les étudiants sont quant à eux maintenus dans des universités souterraines et surveillés par les forces de l’ordre, dont ils ne peuvent s’échapper, afin de réduire à néant leur capacité à se dresser contre l’ordre établi. Les dialogues nous apprennent qu’un génocide de la population noire a été décidé et est orchestré par une politique d’enfant unique, qui divise par deux le nombre d’individus à chaque génération. Les mœurs sont aussi surveillées, et certaines pratiques sexuelles peuvent valoir un séjour en camps de travail, comme le montre le personnage d’Alys, la sœur de Felix Buckman, vue comme une « fétichiste » et adepte du BDSM.

Le régime politique décrit par Philip K. Dick est donc particulièrement autoritaire, tant sur le plan politique que sur le plan moral. On note que la brutalité de ce système frappe surtout les classes dominées, ce que découvre Jason Taverner lorsqu’il rencontre Kathy, forcée d’être une indic par la police après que son mari a été emprisonné. Ce type de société se rapproche des régimes que l’auteur évoque dans d’autres romans, avec par exemple l’état policier de Substance Mort, le réarmement moral du Profanateur, le Relativisme des Chaînes de l’avenir, ou encore la dictature de Gino Molinari d’En attendant l’année dernière. Coulez mes larmes, dit le policier partage avec ce dernier le fait de mettre en scène une drogue qui permet à son utilisateur de voyager entre des temporalités parallèles.

Néanmoins, malgré les menaces auxquelles Taverner doit se confronter, le roman de Philip K. Dick porte avant tout sur l’amour sous toutes ses formes, comme il le dit lui-même. Cette thématique s’observe dans le personnage de Felix Buckman, un policier qui tente d’agir contre le système depuis l’intérieur, en intervenant par exemple en faveur des étudiants. Il apparaît comme un personnage doté d’une grande empathie et d’un besoin d’amour, comme le montre la scène finale du roman, particulièrement frappante et touchante. Cette scène m’a beaucoup ému lorsque je l’ai lue, et continue de me marquer lorsque je la relis.

Il coupa le moteur et descendit tant bien que mal.

Le Noir le regardait.

Buckman s’approcha. L’homme ne recula pas, ne bougea pas. Les bras ouverts, Buckman arriva à ses côtés et le serra contre lui. Le Noir poussa un grognement de surprise. Et de désarroi. Pas un mot ne fut échangé. Au bout de quelques instants, Buckman le lâcha et repartit en tremblant vers sa chicane.

Roman de transition ?


Coulez mes larmes, dit le policier est considéré comme le roman qui opère la transition entre deux périodes artistiques de Philip K. Dick. Étienne Barillier, spécialiste de l’auteur, écrit

D’un point de vue littéraire, le roman marque en outre une étape clé, celle du passage de ses fictions des années 1960 vers celles de la décennie suivante.

D’un côté se trouverait la période des romans des années 1960 considérés comme hallucinés, dans lesquels les personnages sont pris au piège d’un réel truqué, comme le montrent Ubik, Glissement de temps sur Mars, Le Dieu venu du Centaure, ou En attendant l’année dernière, et de l’autre, celle des romans des années 1970, marqués par les expériences mystiques et humaines de l’auteur, qui s’illustreront dans des romans tels que Siva, Radio Libre Albermuth ou Substance Mort.

En effet, on peut voir le roman comme représentatif des récits de SF de Dick des années 1960, avec le fait que Jason Taverner se retrouve au sein d’une réalité au sein de laquelle il n’existe pas, mais il est marqué par une exploration de l’amour, et une forme de mysticisme qui transparaissent dans le personnage de Buckman, et notamment dans la dernière scène du roman.

Le mot de la fin


Coulez mes larmes, dit le policier est un roman de science-fiction de Philip K. Dick, dans lequel l’auteur projette un présentateur vedette, Jason Taverner, dans une réalité où il n’existe pas. Le personnage, malgré son charisme et son statut d’être humain augmenté, subit alors de plein fouet le régime de surveillance autoritaire qui contrôle la population et envoie ses éléments les plus récalcitrants ou démunis dans des camps de travail.

Ce roman est aussi l’occasion pour Philip K. Dick d’explorer les différentes facettes de l’amour et de l’empathie, à travers le regard de Felix Buckman, un policier qui cherche à changer le système.

J’ai été très touché par ce roman, et je vous le recommande !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Loterie Solaire, Blade Runner, En attendant l’année dernière, À rebrousse-temps, Les Chaînes de l’avenir, Ubik, Le Temps désarticulé

Si vous souhaitez obtenir le roman et soutenir le blog, vous pouvez l’acheter grâce à un lien affilié, ça ne vous coûtera rien de plus !

Amazon

4 commentaires sur “Coulez mes larmes, dit le policier, de Philip K. Dick

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s