TysT, de luvan

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Fantasy de luvan actuellement en cours de financement participatif. Et le moins que je puisse te dire, c’est : fonce.

TysT

Introduction


luvan est une autrice née en 1975. Elle est membre du collectif Zanzibar, qui vise à « désincarcérer le futur », c’est-à-dire à décrire des futurs plus positifs. Catherine Dufour fait aussi partie de ce collectif. luvan est également membre d’un collectif de création radiophonique, Moniek. Elle exerce aussi le métier de traductrice, et a par exemple travaillé avec Léo Henry sur le recueil Comme ce monde est joli de Karen Joy Fowler (dont il faudra vraiment que je vous parle), ainsi que sur le formidable Amatka de Karin Tidbeck.

Ses romans et recueils de nouvelles sont majoritairement publiés aux éditions Dystopia et La Volte, avec par exemple Cru, Few of us, Susto, ou encore Agrapha¸ dont je compte vous parler prochainement.

Son roman à paraître aux éditions Scylla, TysT, est en cours de financement participatif jusqu’à la fin du mois d’Avril. Elle l’a écrit lors du confinement et présenté à Xavier Vernet, qui a décidé de le publier. Le roman comporte une postface de Laurence Jonard qui établit des liens entre les pratiques culturelles adolescentes et l’âge adulte, des illustrations de Stéphane Perger, mais aussi une adaptation du roman en jeu de rôle solitaire ou d’écriture par Melville. Ce manuel permet ainsi décrire des nouvelles qui se déroulent dans l’univers du récit. J’ai hâte de disposer de la version papier du roman pour me prêter au jeu !

TysT relate la quête de Sauda, une musicienne âgée d’une cinquantaine d’années, à travers le pays vif qui coexiste avec le pays dormant et le pays veuf.

Tout cela vous paraît flou ? C’est normal.

Dans mon analyse du roman, je traiterai de la manière dont luvan s’approprie complètement le topos de la quête.

L’Analyse


Sauda en pays vif, quête de sens et de vie


Le roman de luvan nous fait suivre une narratrice autodiégétique, Sauda, une musicienne âgée d’une cinquantaine revenue en Bretagne, région dans laquelle elle a grandi, parce qu’elle semble avoir une quête à y accomplir. La Bretagne constitue ainsi son point de départ pour aller vers le « pays vif », un monde parallèle et surnaturel qui se superpose au « pays dormant », qui est son monde d’origine et se rapproche du monde tel que nous le connaissons, dans un futur qui pourrait être proche. Entre ces deux mondes se trouve le « pays veuf », qui constitue le domaine des rêves. Sauda s’adresse à son lecteur, en employant un « vous », qui lui permet par ailleurs de reprendre les discours des « endormies » sur le pays vif et ses habitants, les « vivantes ». En effet, le pays vif et ses habitants donne naissance au folklore du pays dormant, puisque les « hex océanes » sont appelées « sirènes, seals et ondines, kappas et rusalk », par exemple. Sauda cherche donc à rendre compte de la réalité du pays vif pour les endormies, c’est-à-dire ceux qui se trouvent en pays dormant.

Vous dites que nous jouons, que nous crapahutons, que nous n’avons pas d’enfants et dérobons les vôtres. Vous dites que nous allons à quatre pattes, que nous rampons.
J’aimerais que ce récit vous détrompe. Je veux qu’il soit simple à comprendre. Je l’écris au présent pour vous, les endormies. Pour que vous continuiez de nous voir en rêve. Que vous cessiez de nous oublier. Que les endormies retiennent nos visages et nos entreprises, nous voient sortir de leurs épiceries, se rappellent nous avoir vendu des brioches.
À ma connaissance, aucune éveillée n’a jamais écrit de mémoire. Nous nous rappelons tout ce qui nous arrive après notre éveil.
À ma connaissance, nous ne laissons jamais rien d’écrit que vous sachiez lire.
Aucune note griffonnée à l’auberge, cœur dessiné sur le sable, liste d’ingrédients, parole de chanson… ne peut glisser de nous à vous. Nos quêtes bouleversent votre monde, mais rien n’en demeure jamais que des légendes.

La narratrice s’adresse ici directement à son lecteur en employant un « vous », sur lequel elle plaque un discours stéréotypé à propos du pays vif, qu’elle démonte ensuite pour détailler son intention de conteuse. Ainsi, luvan établit un pacte de lecture entre sa narratrice et son lecteur, qui lui permet de donner l’un des buts de son récit. Sauda fait allusion aux préjugés humains sur les créatures surnaturelles, notamment leurs supposées inconstance ou insouciance, le fait qu’elles échangent leurs bébés contre ceux des humains pour créer des changelins, mais aussi à leur prétendue sauvagerie. Ces lieux communs apparaissent dans le discours rapporté des endormies, introduit par « vous dites que », et qu’elle cherche à contredire à travers son récit. Sauda entend alors laisser des traces tangibles qui ordinairement n’apparaissent que sous la forme de « légendes », qui ne montrent pas toute la réalité ou l’influence du pays vif sur le pays dormant. En effet, le pays vif et les événements qui s’y déroulent, à l’image de la quête entreprise par Sauda, influencent le monde des humains, avec parfois des conséquences dramatiques.

Vous l’aurez peut-être compris, la lecture de TysT vous demandera une certaine forme de lâcher prise, puisque luvan ne donne pas ou peu de clés de compréhension et n’adopte pas de stratégie didactique. Les informations nous sont transmises par le personnage de Sauda, qui dispose déjà d’un certain nombre de clés, et consent à nous en livrer certaines, mais pas toutes. Comme l’a très bien dit la camarade Tigger Lilly, le lecteur doit se « forger la clé ET la serrure » du récit.

Le récit se déroule dans un ordre chronologique, mais il suit le passage du temps au pays dormant, avec des « strates ». À cela s’ajoute une superposition des moments qui correspondent à la juxtaposition des mondes. Sauda se trouve donc en pays vif, mais on observe aussi les événements qui se déroulent dans le pays dormant lors des séquences intitulées « Ce qui se produit en pays dormant comme j’écoute ». Ces séquences montrent donc la tangibilité du parallèle entre les deux mondes. Sans trop rentrer les détails, certains personnages racontent leur histoire à Sauda, ce qui confère au récit un aspect polydiscursif et permet de saisir un plus grand nombre d’événements qui se déroulent en l’absence de la narratrice. TysT juxtapose ainsi plusieurs « je » et les place sur un pied d’égalité.

Le passage d’un pays à l’autre s’effectue via des « soga », qui sont des objets a priori triviaux, tels que du miel ou de la brioche (oui oui), que les éveillées, c’est-à-dire les habitants du pays dormant disposant de la capacité à se rendre en pays vif, utilisent pour voyager.

Je ne pourrais pas vous expliquer précisément comment les éveillées passent du pays dormant au pays vif, mais je sais que nous utilisons des appels. Les soga. Nous les collectons puis les écoutons chanter. Votre magie est opposée à la nôtre en ce que vous n’écoutez pas.

On observe que la relation des individus au monde au sein du pays vif s’appuie sur l’écoute, la compréhension et le lien. Le « vous n’écoutez pas » montre que les humains du pays dormant sont coupés à la fois de la nature et de ses forces, par opposition aux vivantes qui communiquent avec les animaux et les plantes. On remarque par ailleurs que les éveillées qui se rendent en pays vif découvrent la coutume du « plat médian », qui est « une nourriture de rencontre, faite de tous les pays, mondes, strates et régions qui se croisent ». Cela permet de placer les individus sur un pied d’égalité avant qu’ils ne partagent leurs chansons et leurs récits. Ainsi, le partage des cultures, sous la forme de chants et d’histoire, se trouve au centre du roman et permet de rattacher les populations de tous les mondes et de toutes les strates. Ce partage est d’autant plus beau qu’il passe à travers la convivialité et des objets supposément triviaux, mais qui revêtent une importance toute autre en tant que symboles et ciments communautaires.

Le monde de l’éveil abrite en effet différentes créatures surnaturelles qui ont donné naissance aux légendes et au folklore, et avec lesquelles la narratrice se lie lors de sa quête.

La quête est l’un des motifs extrêmement classiques de la Fantasy, comme peuvent le montrer Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux chez un certain Tolkien, mais luvan les traite d’une autre manière. En effet, l’autrice prend le parti de mettre en scène un personnage adulte, âgé d’une cinquantaine d’années. Le récit de Sauda n’est donc pas celui d’un passage à l’âge adulte ou l’accession à la maturité après une initiation, mais celui d’une quête d’un personnage déjà adulte, qui a certes des choses à apprendre mais qui a par ailleurs déjà vécu. Sa formation par Lôwen Kraft Wood (un clin d’œil à un certain HPL ?), puis sa quête, constituent alors une forme d’initiation pour adulte. Les noms des créatures et des peuples surnaturels sont orginaux. On croise ainsi une hort, des hexa (et non des Ecza), des foh, des geist mineurs et majeurs. Les noms propres des vivantes sont retranscrits avec « trois mots d’une logorrhée mentale sans objet ». Sans trop rentrer dans les détails, la foh qui accompagne Sauda s’appelle donc Tardigrade Foch Pompette, le corbeau s’appelle Courroux Clapet Dorst, et l’une des hex s’appelle Frisson Dimitria Smirnov (oui oui).

Si le pays vif est marqué par le surnaturel, le pays dormant diffère de notre réalité, ce qu’on peut observer dans les allusions de la narratrice. Sauda mentionne ainsi une troisième guerre mondiale, lors de laquelle aurait été employée la « matière verte », une source d’énergie qui peut aussi servir d’armes (tout parallèle avec une énergie existant réellement serait évidemment fortuit) et la fin du patriarcat, ce que montrent par ailleurs les accords grammaticaux au féminin omniprésents dans le texte. La troisième guerre mondiale a été suivie du gouvernement d’une « junte variable », ce qui laisse supposer un gouvernement autoritaire, comme peuvent le montrer la fermeture des frontières et les rencontres de Sauda avec des douanières inquisitrices. Les événements du pays dormant, tels que l’exploitation de la matière verte, peuvent s’apparenter à la destruction de la Nature, et avec elle, de la Surnature, puisque cette exploitation a des conséquences pour le pays vif, de la même manière que ce qui le secoue peut influer sur la vie des endormies.

Le mot de la fin


TysT est un roman de Fantasy de luvan, dans lequel l’autrice reprend le motif de la quête pour se l’approprier et mettre en scène l’initiation d’un personnage adulte, Sauda. Celle-ci relate son histoire aux lecteurs du pays dormant, c’est-à-dire un monde peuplé d’humains, afin qu’ils se souviennent du pays vif, une contrée magique peuplée de créatures surnaturelles dont les quêtes influencent le sort de tous les mondes.

TysT est une œuvre portée par une plume riche, et laisse libre cours à l’interprétation.

Foncez soutenir le financement participatif !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Tigger Lilly, Weirdaholic, Fourbis et Têtologie, CM Deiana

4 commentaires sur “TysT, de luvan

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