La Machine à préserver, de Philip K. Dick

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de Weird Fiction et de Philip K. Dick.

La Machine à préserver


Introduction


Philip K. Dick est un auteur de science-fiction américain né en 1928 et mort en 1982. Il est l’auteur d’une œuvre titanesque, avec une cinquantaine de romans et plus d’une centaine de nouvelles. L’un des motifs récurrents de son œuvre questionne la notion même de réalité à travers la mise en scène d’univers truqués, ou l’humanité, avec des personnages qui redéfinissent les limites de l’humanité. Ces thématiques se retrouvent dans des œuvres comme Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? par exemple, qui a plus tard été adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner.  

Philip K. Dick a également eu une influence sur des sous-genres comme le cyberpunk, puisque William Gibson, l’auteur de Neuromancien a confié qu’il avait été inspiré par la version cinématographique de Blade Runner, mais aussi de par les sociétés futures qu’il dépeint et l’esthétique qu’il leur donne. À noter que l’auteur connaissait, et était « l’aimable mentor », selon Le Guide Steampunk d’Étienne Barillier et Arthur Morgan, des trois précurseurs (ou ses créateurs) du steampunk, K. W. Jeter (qui est par ailleurs également un précurseur du cyberpunk, avec son roman Dr. Adder), Tim Powers et James Blaylock.

La nouvelle dont je vais vous parler aujourd’hui, « La Machine à préserver », a été écrite en 1952 et publiée pour la première fois dans le numéro de Juin 1953 de The Magazine of Fantasy and Science Fiction. Elle a ététraduite pour la première fois en français par Michel Deutsch sous le titre « La Machine à sauver la musique » dans l’anthologie Univers 12 des éditions J’ai Lu, en 1978. Elle a ensuite été traduite par Alain Dorémieux sous le titre « La Machine à conserver » dans le recueil Le Grand O publié dans la collection Présences du futur de Denoël en 1988. Cette traduction a par la suite été révisée, de même que le titre de la nouvelle, par Hélène Collon. Pour ma chronique, je m’appuie sur la dernière version en date de cette traduction, disponible dans l’intégrale des nouvelles de Philip K. Dick publiée en deux volumes dans la collection Quarto de Gallimard, présentée et annotée par Laurent Queyssi. Cette nouvelle est considérée par Jeff Vandermeer comme relevant de la Weird Fiction dans la préface de l’anthologie The Weird.

Voici un rapide résumé de la nouvelle :

Un narrateur anonyme qui prend en charge le récit à la première personne échange avec le Doc Labyrinth, un personnage également mis en scène dans « La Vie courte et heureuse du soulier animé » , qui a tenté d’inventer une machine à préserver les partitions musicales en les transformant en êtres vivants. Il raconte et montre à son interlocuteur la manière dont sa machine a plus ou moins bien fonctionné.

Dans mon analyse de cette nouvelle, je traiterai de la manière dont Philip K. Dick traite du thème de la métamorphose.

L’Analyse


Musique vivante et (littéralement) sauvage


La narration de la nouvelle de Philip K. Dick est prise en charge par un narrateur à la première personne, qui se trouve donc dans une posture de candide dans la situation d’énonciation qui amorce le récit, c’est-à-dire une discussion avec le Doc Labyrinth. Ce dernier joue le rôle de personnage savant (ce qu’il est littéralement), qui a pour rôle d’expliquer au narrateur les différents éléments surnaturels présents dans le récit, à savoir la machine à préserver qui donne son titre au récit, et ce qu’elle produit.

En effet, Doc Labyrinth à conçu une machine qui transforme les partitions de musique en êtres vivants (oui oui) afin de les sauver de la chute de la civilisation, qu’il  croit inéluctable.

Si seulement la musique possédait l’instinct de survie élémentaire et banal des taupes ou des vers de terre, tout changerait ! Si on pouvait la transformer en créatures vivantes, en animaux dotés de crocs et de griffes, elle serait en mesure de survivre. Si seulement on pouvait construire une Machine : une Machine susceptible de métamorphoser les partitions musicales en êtres vivants !

La machine imaginée par Doc Labyrinth vise donc à métamorphoser une forme d’art en être vivant, qui se préserverait grâce à « l’instinct de survie » qui lui permettrait d’échapper à la destruction, et donc à l’oubli total. Cette transformation ancre totalement le récit dans la Weird Fiction, parce qu’il met en scène un processus de métamorphose de l’inorganique vers l’organique à partir d’un objet topique de la science-fiction, la machine. On peut d’ailleurs supposer (mes recherches futures confirmeront ou non cette hypothèse) que le topos de la métamorphose du corps semble être un thème récurrent de la Weird Fiction. Il est ainsi précis dans les récits du Old Weird comme La Métamorphose de Kafka, Le Cauchemar d’Innsmouth, L’Abomination de Dunwich de Lovecraft, mais aussi dans le New Weird, avec les Recréés dans l’univers de Bas-Lag de China Miéville, ou Borne dans Borne (oui oui) de Jeff Vandermeer.

Cependant, cette transformation rompt radicalement avec leur forme originelle, ce qui risque de totalement dénaturer la musique, et donc de la vouer à l’oubli. La nouvelle de Philip K. Dick interroge donc la pérennité du vivant, opposée à celle de l’immatériel. La survie du vivant est par ailleurs questionnée, puisque le narrateur et Doc Labyrinth se demandent quelle configuration physique permet le mieux la survie d’un animal. Elle pose la question de la survie de la nature et de ses mécanismes après la disparition des civilisations humaines.

La plume légère valait-elle mieux que les griffes ou les crocs acérés ?

Les partitions de compositeurs tels que Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Bach ou Wagner sont alors transformées en animaux étranges. Les noms de ces animaux forment d’ailleurs des mots-fiction composés d’une espèce accolée au nom d’un compositeur.

Ensuite avait surgi l’animal-schubert. Tout fou, ce petit être proche de l’agneau, courait bêtement en tout sens et ne voulait que jouer. […]

L’insecte-brahms ressemblait à un gros mille-pattes arrondi avec des pattes qui pointaient dans toutes les directions ; tout aplati, il était revêtu d’une fourrure uniforme, aimait vivre en solitaire et détalait promptement, en prenant bien soin d’éviter l’animal-wagner, sorti de la machine juste avant lui.

Volumineux et bariolé, l’animal-wagner avait manifestement mauvais caractère et Doc Labyrinth le craignait quelque peu, tout comme les mouches-bach d’ailleurs, ces nuées de bestioles sphériques de plus ou moins grande taille obtenues à partir des quarante-huit Préludes et Fugues. Il y avait aussi l’oiseau-stravinski, qui semblait fait d’un curieux assemblage de fragments disparates, et cent autres incongruités.

Ces animaux s’avèrent plus ou moins étranges et n’ont plus rien à voir avec les œuvres musicales à partir desquelles elles ont été créées. On peut toutefois observer que chacune d’entre elles possèdent une particularité qui leur est propre. Elles deviennent alors un véritable bestiaire musical, qui vit dans les bois qui environnent la maison de Doc Labyrinth.

Sans rentrer dans les détails, cette arrivée à l’état sauvage les rend monstrueuses, puisqu’elles grossissent, gagnent en férocité et deviennent même vénéneuses pour certaines d’entre elles. Elles deviennent alors des sources de terreur, ce qu’on observe dans les descriptions mettant en scène le narrateur et Doc Labyrinth dans la forêt. Ce dernier est alors totalement dépassé par sa création, puisque si la musique devenue vivante est relativement préservée, elle ne se conserve pas de manière pérenne (ce que corrobore la chute de la nouvelle), en plus de lui être hostile.

Le mot de la fin


La Machine à préserver est une nouvelle de science-fiction de Philip K. Dick, dans laquelle l’auteur décrit une machine capable de transformer les partitions musicales en animaux pour les conserver après la chute de la civilisation. Le récit met donc en scène des créatures étranges, dont la survie potentielle interroge vis-à-vis de la pérennité de l’art et de la nature.

J’ai beaucoup aimé cette incursion de Philip K. Dick dans la Weird Fiction !

J’ai lu et chroniqué d’autres œuvres de l’auteur, Loterie Solaire, Blade Runner, En attendant l’année dernière, À rebrousse-temps, Les Chaînes de l’avenir , Ubik, Le Temps désarticulé, Coulez mes larmes, dit le policier

2 commentaires sur “La Machine à préserver, de Philip K. Dick

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