L’Affaire Charles Dexter Ward, de H. P. Lovecraft

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du récit le plus long de H. P. Lovecraft.

L’Affaire Charles Dexter Ward

Introduction


Howard Phillips Lovecraft est un auteur américain né en 1890 et mort en 1937 dans la ville de Providence, à laquelle il doit deux de ses surnoms, « Le Maître de Providence », et « Le Reclus de Providence ». Le premier fait référence à son talent qui a marqué des générations entières de lecteurs, d’auteurs, dont China Miéville (Kraken, Perdido Street Station, En quête de Jake et autres nouvelles) Fritz Leiber (Ceux des profondeurs), Kij Johnson (La Quête onirique de Vellit Boe), Robert Bloch (Étranges Éons), ou encore Franck Belknap Long (Les Chiens de Tindalos), pour ne citer qu’eux.

Le second, au fait qu’il travaillait d’arrache-pied ses textes, seul chez lui, au point que la postérité l’a parfois présentée comme asocial. Cette idée perdure encore beaucoup aujourd’hui, malgré le fait que le spécialiste et biographe de Lovecraft S. T. Joshi ait mis en évidence les voyages et l’abondante correspondance de l’auteur dans sa biographie, Je suis Providence. Ainsi, Lovecraft a énormément échangé avec d’autres auteurs de son époque, avec par exemple Robert E. Howard (le créateur de Conan et de Kull) ou Clark Ashton Smith (Zothique, Hyperborée, Averoigne).

L’œuvre de Lovecraft est immense. Elle comprend majoritairement des nouvelles plus ou moins longues. Certaines peuvent même être qualifiées de novella. Il aussi écrit des poèmes, et même des essais, notamment Épouvante et surnaturel en littérature, où Lovecraft expose ses théories sur la littérature fantastique. Cependant, il ne faut pas oublier le racisme de l’auteur, qui infuse certaines de ses œuvres, comme La Rue et Horreur à Red Hook, et auquel certains auteurs se confrontent littérairement, à l’image de Victor LaValle avec La Balade de Black Tom.

Le récit dont je vais vous parler aujourd’hui, L’Affaire Charles Dexter Ward, a été écrite par Lovecraft en 1927, à Providence, après son retour de New York. Il s’agit de la plus longue œuvre de fiction de l’auteur, et est restée inédite de son vivant, et peut-être considérée comme une novella ou un roman court. Sa première publication date en effet de 1941 dans Weird Tales, quatre ans après la mort de Lovecraft. Pour cette chronique, je m’appuierai sur la traduction de David Camus, parue dans le volume consacré au récit dans la réédition intégrale des œuvres de Lovecraft aux éditions Mnémos. 

Voici un résumé de la novella :

Un médecin de famille, Marinus Willett, qui s’occupe des Ward, relate l’histoire de Charles Dexter Ward, porté disparu en 1928 à Providence après que celui-ci ait été interné dans un établissement psychiatrique lorsque sa personnalité a radicalement changé, ce qui coïncide avec ses découvertes en généalogie, notamment de la présence d’un sorcier, Joseph Curwen, parmi ses ancêtres.

Dans mon analyse du récit, j’aborderai la manière dont Lovecraft traite de l’héritage maudit et le rattache aux sciences occultes.

L’Analyse


Ancêtre ressuscité, descendant condamné


Si L’Affaire Charles Dexter Ward s’intéresse au destin du personnage éponyme, le récit s’avère narré par le docteur Marinus Willett, qui dépeint son patient avec précision, notamment lorsqu’il évoque son caractère et ses centres d’intérêt. Le narrateur évoque par ailleurs une mère qui se préoccupe énormément de son fils et se trouve totalement dépassée par sa métamorphose. On apprend ainsi, que Charles est en premier lieu passionné par la généalogie et fasciné par le passé, ce qui tranche avec son vif intérêt ultérieur pour les sciences occultes telles que l’alchimie. On note par exemple que Charles effectue des promenades archéologiques, lors desquelles il explore les vieux quartiers des villes de Nouvelle Angleterre, notamment à Providence. Cette pratique, de même que sa passion pour le passé, le rapproche de Lovecraft lui-même, qui se promenait et voyageait pour découvrir les vestiges de l’époque coloniale de la Nouvelle Angleterre, dans des villes comme Marblehead par exemple, ce que documente S. T. Joshi dans Je suis Providence.

Charles finit par supposément basculer dans la folie, mais le lecteur averti aura compris dès les premières lignes du récit que sa folie n’en est pas une, mais qu’elle relève du surnaturel, d’un cas de possession et d’usurpation d’identité plus précisément. Pourtant, la question de la santé mentale de Ward est extrêmement présente tout au long du récit, puisque Marinus Willett, qui est le médecin de famille des Ward, évoque avec précision tous les débats d’experts en psychologie et psychiatrie pour discuter leurs hypothèses et les confronter à la vérité qu’il est le seul à détenir. Comme d’autres nouvelles de Lovecraft, telles que Les Montagnes hallucinées, Le Cauchemar d’Innsmouth ou encore Dans l’abîme du temps, ce récit oppose un homme de science au surnaturel occulte. Cet homme de science doit ensuite relater son expérience malgré le risque d’aporie du langage qu’elle a provoqué, ce qu’on observe chez Lovecraft dans l’utilisation des prétéritions qui introduisent des descriptions. 

Cette aporie du langage transparaît dans les descriptions que le médecin fait lors de son exploration de souterrains au sein desquels il cherche des preuves que son patient, ou ce qui a pris sa place, effectue des expériences alchimiques. Là encore, l’exploration de souterrains est un topos souvent fréquent dans l’œuvre de Lovecraft, des Rats dans les murs à Dans l’abîme du temps. Ces souterrains constituent une source de vision traumatiques pour Willett, qui aperçoit des abominations enfermées au fond de puits.

Quelle était cette chose ? Il ne voulut jamais le dire. Elle ressemblait à certaines des sculptures de l’autel infernal, mais elle était vivante. La Nature ne l’avait jamais créée sous cette forme, car elle était trop clairement inachevée. Les lacunes étaient on ne peut plus surprenantes, et les erreurs de proportion impossibles à décrire. Willett se contente de dire que ce type de chose doit correspondre aux entités que Ward a fait revenir des Sels imparfaits, et qu’il conservait afin qu’elles lui servent d’esclaves ou pour des rituels.

Plusieurs tournures de phrase marquent une aporie du langage du médecin et font office de prétérition, « il ne voulut jamais le dire », « Willett se contente de dire », puisqu’elles introduisent des segments descriptifs qui nous donnent tout de même des détails sur les créatures qu’il a croisées. Elles sont ainsi décrites par analogie avec des éléments croisés plus tôt sous forme de sculpture, ce qui montre que Lovecraft tend aussi à d’abord montrer ses créatures monstrueuses d’abord sous forme d’œuvres d’art souterraines ou occultes avant d’en montrer la réalité. Cette technique s’illustre notamment dans L’Appel de Cthulhu, dans lequel le monstre tentaculaire éponymeest d’abord décrit par deux ekphrasis avant d’apparaître sous les yeux des marins. Cependant, les créatures que croise Willett apparaissent « inachevées », ce qui signifie qu’elles proviennent de « Sels imparfaits ».

En effet, on remarque que Lovecraft exploite dans ce récit les textes ésotériques de Pierre Borel, ou plutôt les textes que Cotton Mather attribue à Borel sur la questions des « Sels vitaux » qui permettraient d’invoquer des esprits passés pour disposer de leurs connaissances, et supposément se conserver soi-même afin de se réincarner et vivre éternellement (oui oui). Ces théories sont explorées dans la correspondance de Joseph Curwen, l’ancêtre de Charles, qui est insérée au fil du récit, ce qui montre la tendance de Lovecraft à la polytextualité. Cette correspondance, qui imite le vieil anglais en version originale, est traduite en ancien français par David Camus.

Mais, comme je vous l’ay dict, je me suis préparé aux revers de fortune, et j’ay longuement estudié le Moyen de Revenir après la Fin. La Nuict dernière j’ay descouvert les Mots permettant d’invoquer YOGGE-SOTHOTHE et veu pour la première Fois ce visage dont parle Ibn Schacabac dans le ——. Et IL a dict la Clef se trouvoit dans le Psaume III du Liber-Damnatus. Le soleil estant en Maison V, et Saturne en Trine, tracez le Pentagramme de Feu, et récitez par trois Fois le neuvième Verset. Répétez ce Verset chaque Roodemas et Halloween ; et la Chose sera Engendrée dans les Sphères extérieures. […]
Cependant tout cela ne serviroit de Rien s’il n’y avoit point d’Héritier, et si les Sels, ou la Façon de fabriquer les Sels ne se trouvoient Point à sa Disposition ; et icy force m’est de reconnoistre que je n’ay point pris les Mesures nécessaires ny descouvert Grand-Chose. Le Procédé est diablement difficile à mettre en place ; et il requiert une telle Quantité de Spécimens que j’ay moult difficultez à en obtenir Assez, malgré les Marins que je fais venir des Indes.

On peut remarquer que la traduction de David Camus mobilise une graphie vieillie puisque le digramme « ai », que l’on retrouve pour retranscrire le son phonème [ɛ], est remplacé par le digramme « oi », qui note la prononciation [wɛ], comme c’était le cas il y a plusieurs siècles, ce que l’on peut voir dans des textes du XVIIème et antérieurs, avec par exemple Molière, Boileau ou La Fontaine. On observe par ailleurs des graphies anciennes, proches d’un ancien état de la langue, avec « estudié », « dict », « nuict » ou encore « icy », des archaïsmes avec la négation en « ne point ». La présence de cet état de la langue dans une correspondance contemporaine, employée pour transmettre un message qui affirme qu’il est possible de vivre après la mort et explore les méthodes qui permettent d’y parvenir, mais aussi les rituels et formules qui permettent d’invoquer des entités venues d’outre-espace telles que Yog-Sothoth, que l’on retrouve également dans L’Abomination de Dunwich. Ce discours laisse entrevoir la magie et l’horreur des savoirs occultes de certains personnages de cette novella.

Parmi ces personnages, on peut compter Joseph Curwen, qui prolonge sa vie, tout comme certains de ses comparses qui se font passer pour leurs propres descendants (oui oui). Ces figures immortelles constituent des sources d’horreur pour les humains qui cherchent à les vaincre. L’immortalité chez les antagoniste reviendra plus tard dans l’œuvre de Lovecraft, dans La Maison de la sorcière et Le Monstre sur le seuil. Sans trop rentrer dans les détails, Charles Dexter Ward est contaminé par un portrait de son ancêtre, ce qui peut permettre d’établir un parallèle avec Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, avec un tableau maléfique qui représente la corruption d’un individu. En effet, la découverte du portrait de Joseph Curwen par Charles constitue le point de départ de sa métamorphose et de son basculement vers l’occulte, avec les vieux manuscrits de son ancêtre. On remarque d’ailleurs que le basculement de son identité s’observe dans sa correspondance, comme certaines lettres d’Akeley signalent les changements qui s’opèrent en lui dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres.

L’usage de la polytextualité par Lovecraft transparaît dans la correspondance de Curwen avec ses semblables, mais aussi dans les formules magiques qui montrent des symboles ésotériques. 

Ces reproductions peuvent trouver leur origine chez M. R. James, avec la nouvelle Siffle et je viendrai, et seront mobilisées plus tard en Weird Fiction, par Sabrina Calvo dans La Nuit des labyrinthes, mais aussi dans La Cité des Saints et des Fous de Jeff Vandermeer, notamment dans la novella Guide Hoebotton de l’Ambregris des premiers temps. Les symboles ésotériques et les formules permettent donc aux auteurs de Weird Fiction de renforcer l’effet d étrangeté de ce qu’ils décrivent.

Le mot de la fin


L’Affaire Charles Dexter Ward est le plus long récit de Weird Fiction de H. P. Lovecraft. L’auteur relate la vie du jeune Charles Dexter Ward, jeune amateur de promenades archéologiques de Providence, et son basculement dans les sciences occultes et les secrets magiques les plus horribles après la découverte de son ancêtre Joseph Curwen, un sorcier particulièrement puissant à la longévité prodigieuse. À travers le point de vue du médecin de famille de Charles, Lovecraft montre comment le jeune homme devient méconnaissable et dangereux.

Peut-être que ce texte ne deviendra pas l’un de mes préférés de l’auteur, mais j’ai beaucoup aimé le découvrir !

J’ai lu et chroniqué d’autres récits de l’auteur, Dagon, La Cité Sans Nom, La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath, L’Image dans la maison, La Musique d’Erich Zann, Les Rats dans les murs, Le Modèle de Pickman

4 commentaires sur “L’Affaire Charles Dexter Ward, de H. P. Lovecraft

  1. Belle chronique. La partie analyse de la langue est très intéressante.
    Je pense que je dois redonner sa chance à sa texte, que j’avais trouvé moins bon que les autres, presque « auto-caricatural ». A moins que je patiente en attendant une hypothétique adaptation de Gou Tanabe.

    Aimé par 1 personne

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